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Blandine de Caunes, L’involontaire, Phébus Littérature française (15€ – 157 pages)

Chronique de Nadine Doyen

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Blandine de Caunes, L’involontaire, Phébus Littérature française (15€ – 157 pages)

Ce roman paru en 1976 n’a pris aucune ride, les turpitudes du cœur étant un sujet universel. Dans la préface, Lionel Besnier explique ce qui a donné l’impulsion à la réédition de ce roman. Remercions l’éditeur de nous donner la possibilité de lire, quarante ans plus tard, celle qui s’inscrit dans la lignée de Françoise Sagan et de Louise de Vilmorin pour « sa liberté de ton et de pensée» : Blandine de Caunes.

Le récit déroule un triangle amoureux atypique. Pour la jeune héroïne de vingt ans, Jane, le cœur balance. Comment résoudre son dilemme ? Écartelée entre deux hommes, quelle liaison privilégier ? La passionnelle, fusionnelle qu’elle a nouée avec Gilles, champion de lutte, au corps d’éphèbe ou la platonique mais vénale avec Bertin, un barbon de 78 ans, « vieillard abîmé » ?

Le lecteur suit donc en alternance, les retrouvailles de Jane avec les deux hommes pour lesquels son cœur oscille. Laquelle de ces relations peut apporter bonheur, satisfaction à Jane et non frustration ? Mais sait-elle ce qu’elle veut au juste ?

Ses expériences accumulées vont lui faire prendre de la distance. N’a-t-elle pas croisé d’autres hommes « consommables » ?

L’auteur explore la passion amoureuse, la dépendance, l’amour qui transcende ou cabosse, mais aussi les affres de l’absence, du manque, du vide qui habitent son héroïne après chaque séparation. « Elle a mal à Gilles ». Cette souffrance la plonge dans l’introspection et le questionnement. Peut-on aimer un homme qu’on voit peu, qui ne partage rien intellectuellement ? L’incertitude la mine. Cette solitude, peuplée de souvenirs heureux engrangés, commence à peser sur Jane qui s’en épanche auprès de son amie et confidente Liline, « toute noire à l’âme toute blanche ».

Les passages relatant les étreintes, les baisers, les scènes d’amour flirtent avec l’érotisme, la sensualité, le mystère quand Jane suggère à Liline de regarder par le trou de la serrure. On se croirait devant le tableau de Fragonard Le verrou. Des propos parfois très crus peuvent choquer les esprits chastes.

Le récit bascule quand Jane prend la décision de rédiger une lettre de rupture, destinée à Gilles. L’enverra-t-elle, vu son atermoiement ? N’a-t-elle pas choisi d’attendre quelques jours supplémentaires ? Va-t-elle réussir à « mettre Gilles à la poubelle » ? Il lui resterait alors l’emploi « d’escort-girl » auprès de Bertin qui la trouve « divine ». Mais un tel ersatz peut-il épanouir une si jeune femme ?

Avec Bertin, « son tiroir-caisse », Jane voyage, découvre le luxe, profite de ses largesses, s’enthousiasme pour les visites de musées mais commence à s’irriter de certains de ses comportements. Son manque d’hygiène lui donne la nausée, et ses privautés l’insupportent. Un esclandre va précipiter le retour de Jane, donnant une accélération au récit. Voilà Jane, taraudée par le remords et la culpabilité, confrontée à la maladie de son bienfaiteur. Elle se confie dans une longue lettre à Liline, désormais détentrice d’un secret de sa « Janou », de sa « p’tite garce », et témoin de son dédoublement de personnalité. Jane ne veut plus être la potiche qu’on exhibe !

Blandine de Caunes aborde dans les pages finales, à travers Bertin, la déchéance, la déliquescence du corps, le naufrage de la vieillesse. La vieillesse, un état d’esprit ?

La romancière développe une réflexion autour de la mort, de l’inexorable finitude de l’être humain, de « l’inacceptable », s’interrogeant sur ce qui reste d’une vie, sur l’attitude la plus respectueuse à adopter vis à vis de celui qui est sur le point de nous quitter, conférant à l’épilogue un moment pathétique et poignant.

Ce qui triomphe, c’est l’incommensurable amitié qui unit les deux femmes Jane et Liline, apportant le côté lumineux à L’ involontaire.

Blandine de Caunes signe la métamorphose de son héroïne, audacieuse, impétueuse, amoureuse, toujours aussi actuelle, passant de l’insouciance à la maturité, au fil de ses désirs, de ses expériences, non sans larmes. Une nouvelle Jane est née, « si terriblement vivante », désireuse de savourer « la musique quotidienne de la vie », les instants miraculeux, comme « le volettement » d’un oiseau », l’air printanier, « le bleu inqualifiable du ciel » et « de rendre des actions de grâce pour ces merveilles ».

« Un livre grave sous ses aspects frivoles », pour son éditeur Lionel Besnier.

©Nadine DOYEN

Christophe Carlier, Singuliers – Phébus – littérature française

RENTRÉE 2015

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  • Christophe Carlier, Singuliers – Phébus – littérature française

Christophe Carlier nous livre une comédie imbriquée dans une autre à plus grande échelle, dans la lignée de L’Euphorie des places de marché (conte urbain ironique). Ce récit gigogne illustre parfaitement la phrase Shakespearienne : « Le monde entier est un théâtre et tous les hommes n’y sont que des acteurs ».

Le lecteur assiste à un défilé de personnages qui se croisent, se reconnaissent, se recroisent au gré du hasard. On les suit comme avec une caméra embarquée.

On plonge dans leurs pensées, leurs voix s’alternent. Par le prisme des uns on apprend des bribes sur d’autres (lien de parenté). L’imbroglio des indices distillés peu à peu se démêle, lors de flashbacks. Et le puzzle de leur vie se tisse. En exergue, une citation de Virginia Woolf centrée sur « l’immédiate fatalité », fil rouge de ce roman.

Le récit s’ouvre justement sur la rencontre inopinée, dans le métro, de deux protagonistes qui n’ont même pas le temps d’échanger leurs numéros de portable.

Le portable, cette nuisance pour certains, est à la source d’une caricature des passants que Franck observe tous les jours. Ne redoute-t-il pas, pour le futur, de voir se multiplier des hordes semblables, esclaves de leur « petit boîtier » qui continueront à l’ignorer ? Quant à Pierre-François, ce sont les autres qui l’intéressent.

Le roman s’articule en trois temps : avant, pendant et après la représentation de la pièce de Corneille Le Menteur et même jusqu’au lendemain soir.

Le café, un huis clos, un décor cher à Hopper, étant lui-même un théâtre, le quartier général où passent la plupart des protagonistes, dans l’espoir de revoir la personne qui les a convoqués ou de s’en approcher au plus près. On a l’impression de voir des marionnettes manipulées par le destin. Ce microcosme brasse des individus de tous milieux, en couple ou seuls (venant de rompre), des « homeless » aux nantis. C’est avec un regard acéré que l’auteur dépeint ses contemporains, leurs comportements dans des files d’attente, loin de la discipline de nos voisins anglo-saxons.

Le zoom sur le public au théâtre est digne d’un dessin de Sempé, dont Christophe Carlier est un inconditionnel.(1) Nelly, l’ouvreuse, comme sortie du tableau de Hopper, accueille, dans son « palais de velours rouge », les spectateurs qui « n’ont pas l’air beaucoup plus heureux que ceux qui entrent à l’usine », pense Luc. Pour Nelly, le spectacle est dans l’assistance. Elle a reconnu Claire, note son « air tourmenté ». Qu’est devenu son amoureux, Antoine, qui a grandi avec son fils ?

Qu’auront-ils retenu de la pièce si chacun épie l’autre, se perd dans son maelström comme Claire ? Cette phrase de Rousseau : « L’on croit s’assembler au spectacle, et c’est là que chacun s’isole » reflète exactement l’état des lieux du moment : ennui, lassitude prévalent. Alice se laisse charmer par la voix de l’acteur, remarque son « coup d’œil caressant à Claire ». Pierre-François, lui aussi aimanté par Claire, suit le manège de l’acteur et s’interroge : « À quoi joue le hasard ? »

Aurélien, l’acteur, aurait-il bafouillé si la femme qui le troublait avait été hors de sa vue ? N’avait-il pas eu l’envie d’adresser des vers galants à « la belle inconnue » ?

Quant au virulent critique Denis, qui préfère « rugir » à applaudir, le « travail de sape » aux éloges, souhaitons que l’auteur ne soit pas lu par quelqu’un de sa trempe.

Font aussi partie de ce ballet de la « comédie humaine » : Cécile qui pense à ses élèves tout en savourant les vers cornéliens, pour qui « la littérature est un enchantement et l’art une bénédiction » ; Lilia, insomniaque, pense à ceux qui l’entourent, écoute la radio et ne serait pas surprise d’y entendre Nelly se confier.

Dans les coulisses, entrent et sortent de notre champ de vision ceux qui sentent « la colère qui gronde dans la société », « la folie du monde », ceux auprès desquels les passants évitent de s’attarder mais qui ne laissent pas indifférents (la folle du bus, la vagabonde échouée dans l’amphithéâtre, « l’errante du boulevard »). On est sensible à l’âme de poète de Luc, qui devient acteur de ses nuits en les étoilant par sa fantaisie.

Ce n’est pas le hasard si on retrouve quelques-uns des protagonistes au même café.

Si Claire n’avait pas égaré son calepin serait-elle revenue au café ?

L’auteur nous initie à l’happenstance, le don d’être au bon endroit au bon moment, avec la réapparition du carnet de Claire qu’elle croyait perdu. Sa bonne étoile veillait.

« Le hasard », disait Pasteur « ne favorise que les esprits préparés ».

Alice serait-elle retournée au café sans ce regret d’être restée insensible au « visage défait » de Claire ? Mais se sentant trahie par Claire, elle est plus encline à tisser des liens avec Pierre-François. N’est-il pas cette « main providentielle », confirmant le proverbe arabe : «  Quand le ciel te jette une datte, ouvre la bouche. » Déception, par contre, pour les soupirants de Claire, tous deux « pris de court » par Franck.

Dans l’épilogue, le lecteur a le choix d’imaginer le futur tête à tête Claire/Franck. Claire cherche-t-elle à se rapprocher de Franck par attirance ou pour évoquer Antoine, afin de savoir ce qu’est devenu celui qu’elle n’a pas pu oublier ?

Dans Singuliers, Christophe Carlier réussit le tour de force de condenser une multitude de vies en cent vingt pages. Une vie, n’est-ce pas une accumulation de petits moments, de rencontres, de voies du destin, de routes prises ou non, de choses imperceptibles qui nous construisent. En campant ses personnages dans des huis clos, l’auteur leur offre des lieux où s’abandonner mentalement, se côtoyer. Ces voyages introspectifs qui nous plongent dans les profondeurs de l’âme humaine, nous renvoient à notre propre vie, nos souvenirs. Qu’avons-nous réussi ? Raté ? Quelle route n’avons-nous pas prise ? La plupart des événements majeurs de nos existences se produisent en corrélation avec d’autres, selon les mystérieuses conjonctions du hasard, de la fortuité. Quel rôle jouent les Parques, l’oeil du Cyclope, dans nos vies ?

On retrouve avec bonheur les comparaisons inattendues : « Le thé du matin apaise comme le baiser du soir », ou « Le théâtre est la confiserie de ma vieillesse », confie Lilia. On apprécie la plume méticuleuse, d’une «  précision d’horloger » et l’humour de Christophe Carlier. Ce qui est sûr c’est que Singuliers interpelle si justement le lecteur adhérant à l’idée que « certaines rencontres nous ménagent un rendez-vous avec nous-mêmes ». Un roman qui fait écho à cette réflexion de Claudie Gallay : « Il est des êtres dont c’est le destin de se croiser où qu’ils soient. Où qu’ils aillent. Un jour ils se rencontrent. Alors à vous de faire leur connaissance. »

(1) : Happé par Sempé, Serge Safran éditeur, 2013.

©Nadine Doyen