Juste envie de souligner, Thierry Radière, La Porte, 2015

Une chronique de Lieven Callant

souligner

  • Juste envie de souligner, Thierry Radière, La Porte, 2015

Souligner, c’est ce que j’aime faire lorsque je lis. Comme il me plaît de revenir sur les mots, sur la phrase qui se démarquent du texte comme pour à nouveau me révéler ce que j’estimais essentiellement beau. Et lorsqu’on se remémore un rêve, qu’on fait ressortir les morts de leurs tombeaux, lorsqu’on parle avec des fantômes, le temps se charge soudainement de souligner nos rides, d’appuyer nos regards de cernes bleutés. Tout semble provenir de l’azur.

Souligner c’est comme insister. Accorder aux moindres choses une attention particulière, accorder sa personne à l’instant comme on accorde un instrument. Souligner le silence pour qu’il nous parle.

Parfois, la poésie se présente comme ce trait qui appuie la vie, la révèle avec une pudeur suave. Parfois la poésie nous fait signe et l’ombre qui la suit, l’écriture, nous fait retrouver la lumière.

« Juste envie de souligner » de Thierry Radière est une invitation sensible à souligner. Un de ces moments intimes et intenses, brefs et légers. La poésie est à l’instar de ce recueil, le partage d’un secret, d’un sentiment intense qui rend au lecteur indéterminé et que tant d’auteurs semblent oublier une part d’humanité, une part honnête et respectueuse de l’individualité. Ainsi, le poème de Thierry Radière tout en se rapprochant de ce que nous sommes, dans le doute, dans la crainte, dans ce qui risque de nous perdre nous fait prendre conscience d’une racine commune que nous partageons tous, la vie. Simple et quotidienne, mystérieuse et porteuse de questions sans réponse.

Le petit format, la belle qualité de l’impression, la simple et délicate reliure qui vous fait découvrir au cœur du recueil le nœud interrogateur d’un fin cordon blanc, tout dans ce petit livre participe à vous faire croire que vous avez entre les mains une petite perle. Je vous invite donc à mon tour à prendre contact avec l’auteur qui pour une somme dérisoire vous enverra une clé magique qui sous la forme d’un poème vous ouvrira une porte, La porte. Un moment d’enchantement qui vous ravira.

soulignerpp_0001

©Lieven Callant

 

Hermann Hesse, L’ornière, roman traduit de l’allemand par Lily Jumel, éditions Robert Laffont, 1993 ;

indexHermann Hesse, L’ornière, roman traduit de l’allemand par Lily Jumel, éditions Robert Laffont, 1993 ;

Hans Giebenrath est un élève doué, le seul de la petite ville qu’il habite qui soit susceptible d’être admis à l’examen d’Etat afin de rentrer au séminaire de Stuttgart. Orphelin par sa mère, Hans est soumis à une existence rude et rugueuse qui se plie conformément aux exigences de son père mais aussi de ses professeurs. Car afin de se préparer à son existence future, Hans étudie sans relâche, finit par endosser tout l’espoir et l’orgueil que ceux-ci placent en lui. Hans de plus en plus enfermé dans ce rôle de porte-drapeau, s’isole non sans ressentir pour ses compagnons de classe une certaine forme de dégout. Dans sa solitude, Hans Giebenrath se croit différemment supérieur mais également tellement coupable et angoissé, on sent l’emprise religieuse qui pèse de tout son poids sur l’esprit croyant. Entrainé par le désir vaniteux d’être en tout le meilleur, sous la pression du corps enseignant, Hans dépasse ses propres limites physiques et psychologiques.

Dans ce roman datant de 1905, Hermann Hesse pioche parmi ses expériences personnelles, pour camper le portrait de ce jeune garçon, mais aussi celui par qui « l’ornière » est dénoncée, Hermann Heilner, « poète et bel esprit » compagnon de route de Hans au séminaire.

Car on comprend bien que le thème principal de ce livre est la dénonciation d’un système éducatif qui brime la créativité et détruit sans remords et scrupules se cachant derrière un discours hypocrite toute forme de liberté individuelle. Alors que l’apprentissage de la vie et des matières enseignées devrait permettre aux jeunes adolescents d’atteindre un niveau supérieur de conscience, une machine impitoyable creuse une ornière dans laquelle elle jette même ses éléments les plus brillants. Dès lors pour s’échapper, il n’y a que deux solutions : la voie choisie par Hermann Heilner et celle choisie par Hans Giebenrath. Deux voies suivies par l’auteur lui-même.

Ce livre a été l’occasion pour moi de découvrir une ode colorée à la nature, Hermann Hesse livre quelques très tableaux végétaux, qui figurent bien plus qu’un décor pour le roman de Hesse. Car la liberté est aussi dans ce qui se répand entre les phrases de l’écrivain, dans ce qu’il ne décrit pas mais suggère ou abandonne à l’imagination de son lecteur. La qualité de ce livre n’est pas seulement dans sa révolte et son plaidoyer contre tout assujettissement, elle l’est aussi dans une forme presque silencieuse, discrète de la fluidité, comme pour nous prévenir que rien n’atteint ou n’altère en profondeur ce que certains osent appeler naïveté mais qui est en sorte une forme de pureté intrinsèque à la nature de l’enfance.

©Lieven Callant

Charles Dantzig, À propos des chefs-d’œuvre, Livre de poche, 2014, 253 pages, 6,90€.

index

  • Charles Dantzig, À propos des chefs-d’œuvre, Livre de poche, 2014, 253 pages, 6,90€.

Charles Dantzig dans ce livre, papillonne d’une œuvre à l’autre comme si elles étaient les fleurs singulières, non éphémères et non exhaustives d’un magnifique et mystérieux jardin.

Cet essai comporte quelques 70 chapitres pour 243 pages, cette structure nous révèle déjà en cela le parti pris de l’auteur. Il nous propose un jeu de piste léger, intelligent, percutant, amusant, surprenant où il appartient au lecteur de ne pas seulement se satisfaire des questions, des réponses, des points de vues et des œuvres proposées mais aussi de trouver, d’inventer, de créer ses propres questionnements face aux chefs-d’œuvre, d’établir sa propre liste infinie et indéterminée d’œuvres qu’il sera peut-être le seul à considérer comme chefs-d’œuvre. Reconnaissances furtives, instinctives parce qu’un mot, un bruit, une évocation aura guidé le lecteur vers l’œuvre. Peut-on vraiment comprendre et traduire le langage et les amoureux désirs qui s’insinuent entre la fleur et le papillon ?

Dresser le portrait robot d’un chef-d’œuvre littéraire, déduire d’une méthode quelles en sont les caractéristiques reconnaissables universellement n’est pas ce qui est tenté dans ce livre. Loin de là, car chaque chef-d’œuvre est unique et s’il s’écrit, il ne se construit pas en suivant un mode d’emploi, une charte. Il n’existe pas de recettes, de conventions, de règles à suivre. Définir ce qu’est un chef-d’oeuvre s’avère être une entreprise aussi difficile qu’inutile car l’œuvre géniale invente son propre langage, ses propres règles dont la beauté, la pertinence unique et individuelle est à découvrir par la lecture. Non seulement le chef-d’œuvre se crée lui-même au fur et à mesure de la lecture/écriture mais il évoque aussi la longue série de chefs-d’œuvre qui l’ont précédé, qui lui succèderont. Lire un chef-d’œuvre ouvre donc l’une des voies possibles qui mènent à l’écriture/lecture d’autres chefs-d’œuvre.

Ce qui m’a paru parfois regrettable dans ce livre c’est le sentiment peu fiable de n’accorder pas suffisamment de temps aux choses comme si on était obligé de zapper en permanence or je pense qu’une oeuvre se déguste, que son survol furtif ne me permet pas d’en prélever le suc essentiel qui nourrit le vol gourmand en énergie qu’est le vol du papillon qui avec ses ailes de papier fragiles n’est pas véritablement conçu pour les parcours marathoniens que proposent souvent les chefs-d’œuvre littéraires. Le zapping où l’on accorde à l’œuvre seulement quelques secondes pour nous séduire et nous offrir un plaisir concret et immédiat me semble être contraire à la démarche curieuse et créatrice de la lecture. Pour faire progresser une lecture et permettre au lecteur d’en dégager les messages, on peut penser qu’elle a besoin de ces points comme des phares qui guident les navires perdus dans les brumes et brouillards. J’ai relevé quelques-unes des affirmations que Charles Dantzig éparpille au gré de son livre amusant, intéressant.

« Le chef-d’œuvre est un grand livre contre lequel il n’y a plus d’objection. » (p19)

« Le chef-d’œuvre est une rupture ; de la médiocrité. Voilà pourquoi il peut choquer. La médiocrité est la plus nombreuse. »(p28)

« Le chef-d’œuvre a une apparence d’éternité. » P35)

« Un chef-d’œuvre est un fracas. Seulement, c’est le fracas d’une fleur. » (p43)

« Le chef-d’œuvre est du présent éternisé. » (p45)

« un chef-d’œuvre est la quintessence de l’expression d’une personnalité. » (p49)

« Chaque chef-d’œuvre est un langage. » (p72)

À la page 250, Charles Dantzig amusé, ironique nous propose même une définition du chef-d’œuvre littéraire digne d’un dictionnaire et que je vous souhaite de découvrir avec une joie ludique.

Enfin pour terminer cet article, je ne résiste pas au plaisir de citer l’auteur dans quelques-unes de ses plus belles phrases.

« L’émotion est un ondoiement de chaleur dans le désert que l’on attrape pas avec des instruments de précision. » (p34)

« La seule communauté que se reconnaissent les hommes est la souffrance. (C’est ainsi qu’ils s’y maintiennent.) » (p109)

« Le populisme est réalisé quand plus personne ne se lève face aux vulgarités contre l’esprit. » (p110)

« On n’est diffus que par défaut de pensée, on court après elle. » répond aux écrivains qui « étouffent » les lecteurs en leur « vidant sur la tête un greniers de faits ou de fantasmagories sans aucune sensibilité ».

« Quel ennui serait la vie sans chefs-d’œuvre. Seuls la plupart des hommes pourraient y vivre. »

Voilà une phrase qui pour conclure, condense en elle seule l’humour et la justesse du livre.

©Lieven Callant

Robert Walser, Vie de poète, préface de Philippe Delerm, Editions Zoë, Editions points, Signatures, 2010, 175 pages, 8,30€

index

  • Robert Walser, Vie de poète, préface de Philippe Delerm, Editions Zoë, Editions points, Signatures, 2010, 175 pages, 8,30€

Dans la préface, Philippe Delerm dit de Walser qu’il est une chanson, sans doute parce que les différentes nouvelles reprises ici sous un seul titre impriment à la lecture différents rythmes auxquels on ne peut qu’adhérer comme s’il s’agissait de chansons.

La vie du poète est une vie de nomade. Une vie qui se laisse guider par les chemins avec pour ultime but la recherche d’une liberté. Une liberté certes mais pas n’importe laquelle, pas celle qui mène à l’oisiveté détachée de toute réalité mais celle exigeante qui le rapproche de la nature, de ses convictions d’être humain, de la conscience qui le révèle à lui-même. Car le poète, Robert Walser au gré de cette mosaïque qu’on devine presque autobiographique a totalement compris les conséquences directes et les exigences liées à d’une telle vie: intégrité, rigueur, solitude, mise en marge de la société qui ne peut supporter qu’on questionne ses fondements. Car un des rôles du poète est justement la remise en question perpétuelle des structures, des idiomes et des lois de la société établie et bourgeoise qui au contraire du poète ne voyage pas, ne découvre pas, ne rêve pas et n’invente rien.

Chaque nouvelle surprend par son rythme, ses évocations sublimes de la nature telle que le marcheur la rencontre, ses tournures amusées, ses légères ironies joyeuses. Si des thèmes reviennent et harmonisent entre elles les nouvelles, Robert Walser leur rajoute à chacune l’ingrédient magique et souvent original qui fait basculer le lecteur au-delà d’une réalité tout en simplicité et pureté vers une recherche plus profonde d’une autre réalité. Réalité poétique, réalité excentrique à porté d’âme.

Ce livre est intéressant pour les aspects que je viens d’évoquer mais aussi

pour rappeler aux auteurs trop vaniteux et empressés de se voir récompensés par la critique et les prix que le poète est avant tout un homme démuni, humble, pauvre, sauvage dans le sens où rien ne le domestique, rien ne le rend satisfait. Car il a conscience que jamais, il ne sera en mesure de posséder comme on possède un trésor ce à quoi il consacre sa vie loin des sentiers battus. Il se place en porte-à-faux. Il avance parmi des hommes qui ne le reconnaissent pas et ne veulent pas entendre parler du futur qu’il annonce. La conscience et la lucidité acquises au gré des errances du poète Robert Walser consacrent la vie dans ce qu’elle a de plus instantané, de plus pur et de plus naturel mais aussi la fragilisent car elles le font souffrir à cet endroit rendu sensible qu’il partage avec le restant des hommes dans les confins impossibles et inaccessibles à l’existence. Un questionnement ultime reste sans solution, sans réponse, en suspens. La promenade comme le poème et le cosmos qu’il contient ne se trouve pas de fin.

©Lieven Callant

Alberto Manguel, Le voyageur et la tour, le lecteur comme métaphore, essai traduit de l’anglais(Canada) par Christine Le Boeuf, Actes Sud, 2013.

index

  • Alberto Manguel, Le voyageur et la tour, le lecteur comme métaphore, essai traduit de l’anglais(Canada) par Christine Le Boeuf, Actes Sud, 2013.

Au travers des œuvres les plus anciennes, connues comme étant les premiers récits du monde ou en prenant des exemples dans la littérature mondiale classique, Alberto Manguel invite ses lecteurs à le suivre dans ses analyses des rapports qu’entretiennent les lecteurs avec les livres. Au fil des siècles et des lectures, ces rapports ont évolué.

En suivant trois grands axes, Alberto Manguel revisite les conceptions de la lecture, de ses implications et fonctions au sein de notre société passée et contemporaine. Il ré-explore certaines métaphores campant le lecteur comme un être isolé et déconnecté de la réalité, ou au contraire comme un inventeur conscient de lui-même et des mondes qui composent la réalité.

  1. Le lecteur en voyageur :la lecture comme une reconnaissance du monde.
  2. Le lecteur dans la tour d’ivoire : la lecture, une fuite ?
  3. Le rat de bibliothèque : le lecteur inventeur du monde.

1-Pour comprendre notre monde fait de récits, la société dans laquelle nous évoluons, le langage ne suffit pas. Il est nécessaire de créer un espace de signification plus vaste grâces aux métaphores.

« À partir d’une métaphore fondamentale identificatrice, la société développe une chaîne de métaphores. Du monde comparé à un livre, on passe d’un livre comparé à un voyage et l’on voit ainsi le lecteur comme un voyageur parcourant les pages de ce livre ».

Dès l’invention de l’écriture, il y a près de 5000 ans, l’écrit prêtait de l’autorité au texte rédigé, à la parole une réalité tangible. Le livre devint le lieu où repose la mémoire, la créativité, les archives de notre expérience personnelle ou celle d’autrui. Lire et écrire étaient devenus un moyen de se transporter dans l’espace, les vastes territoires de l’imagination peuvent être franchis en un paragraphe, des siècles peuvent s’écouler en une seule phrase.

« L’expérience de la lecture et celle du voyage dans la vie sont le reflet l’une de l’autre. » P30

« Lire nous permet de reconnaître la réalité de nos intuitions, de transformer l’expérience de la traversée en un passage reconnaissable au travers du texte. » P38

2-Au delà de ce rôle d’archive, le livre et les récits qui le composent évoquent des domaines qui ne sont pas de ce monde mais qui pourtant évoquent dans notre imagination au travers des mots, des réalités tangibles. Les lecteurs pour suivre certains récits sont invités à se défaire de ce qui constitue le confort d’une règle, d’une habitude, d’une identité et des notions solides et rassurantes de la réalité des faits. Le lecteur entre dans la tour d’ivoire de la lecture.

« Lire pour purifier l’âme et voyager pour purifier le corps apparaissaient comme deux actions complémentaires que le pêcheur avait à accomplir afin d’être sauvé » p50

Le livre invite donc le lecteur à voyager en lui-même, éveille la curiosité, la conscience. Lire est « un moyen d’appréhender notre expérience personnelle et d’exprimer le monde en mots »P78

« Les lectures affectent aussi nos pensées, nos fonctions réflexives, notre musculature intellectuelle. Notre faculté de penser requiert non seulement que nous soyons conscient de nous-même mais aussi que nous le soyons de notre passage en ce monde et de notre passage dans les pages d’un livre. P64 »

3- À une lecture de surface favorisée par les voyages sur le web où le lecteur est maintenu dans un état de distraction permanente, Alberto Manguel oppose une lecture réflexive.

« Il nous faut désormais réapprendre à lire lentement, en profondeur, complètement, que ce soit sur papier ou sur écran : à voyager afin de revenir avec ce que nous avons lu. C’est alors seulement que nous pourrons au sens le plus essentiel, nous qualifier de lecteurs. »

Alberto Manguel termine son essai en nous rappelant cette chose essentielle qui révèle tout l’intérêt de cette analyse.

« Nous sommes des créatures qui lisons, nous ingérons des mots, nous sommes faits de mots, nous savons que les mots sont notre mode d’existence en ce monde, c’est par les mots que nous identifions notre réalité et au moyen des mots qu’à notre tour nous sommes identifiés. »

©Lieven Callant