Que pèse une vitre qu’on brise de Abdelmajid. Kaouah

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  • Que pèse une vitre qu’on brise de Abdelmajid. Kaouah

Quarante ans de poésie dans un recueil.

Profonds et lapidaires, hantés par le souvenir des compagnons assassinés ou traversés par les douleurs de l’exil, les poèmes du recueil Que pèse une vitre qu’on brise d’Abdelmadjid Kaouah témoignent de plus de quarante ans d’écriture et de la place du poète dans l’histoire de la poésie algérienne francophone.

Ce recueil de 86 pages, paru aux éditions algériennes Arak, rassemble une quarantaine de textes, pour la plupart inédits, écrits par Abdelmadjid Kaouah entre 1972 et 2014, offrant aux lecteurs une occasion de découvrir ou de redécouvrir une verve poétique constante, marquée par des drames humains dans l’Algérie contemporaine. Présentés selon un ordre plus ou moins chronologique, ces textes portent également des hommages à d’autres poètes, algériens comme Tahar Djaout, Youcef Sebti et Jean Sénac (tous trois assassinés) ou étrangers comme l’immense Mahmoud Darwish et le poète bosniaque Izet Sarajlic. Témoins de l’« être fraternel » du poète, comme l’écrit Djamel Amrani – autre grand poète algérien dont un article sur Kaouah est inséré au livre – ces poèmes dédiés, parmi les plus poignants du recueil, replongent aussi les lecteurs dans l’horreur de la violence terroriste des années 1990. L’évocation de cette époque où « l’on arme la haine/ à coup de versets inversés » est différemment présentée par le poète, selon les textes : de strophes incantatoires et puissantes, énumérant des noms de victimes dans «Maison livide» (1994), elle devient une vision de « femmes en noir » posant des « talismans » pour conjurer le « règne de l’oubli ». L’exil européen du poète après ces années de « folie » et d’« enfer » constitue un autre thème majeur du recueil que le poète explore avec autant de diversité. Dans Les portes de l’exil s’ouvrent à Blagnac, Kaouah s’interroge avec amertume : « Qu’est-ce qu’un aéroport », sinon un « commerce de l’absence/une maison close puant de nostalgies », alors que dans d’autres, il convoque la figure mythique d’Ulysse. Cette référence récurrente au héros de l’Iliade renseigne également sur l’ancrage méditerranéen du poète, comme l’explique le sociologue espagnol Jordi Estivill dans l’avant-propos du recueil. L’évocation de la mer est aussi présente lorsqu’il s’agit pour Kaouah de parler de ses années de jeunesse dans sa ville natale d’Ain-Taya, une référence à la nature, très présente, surtout dans les plus vieux textes du recueil. Accompagnés de reproductions de tableaux du peintre Djamel Merbah, Que pèse une vitre qu’on brise constitue un événement éditorial rare en Algérie où la poésie n’est quasiment plus publiée. Il se veut également, par sa qualité d’édition, un juste hommage à ce poète discret et peu cité dans les travaux sur la poésie algérienne d’expression française. Né dans les années 1950 en Algérie et établi en France depuis les années 1990, Abdelmadjid Kaouah est l’auteur d’une vingtaine de recueils, parus en Algérie et en France. Également journaliste et chroniqueur littéraire, il a notamment dirigé Quand la nuit se brise, une des meilleures anthologies de la poésie algérienne francophone parue à ce jour.

QUOTIDIEN ALGÉRIEN EN LANGUE FRANÇAISE: LA NOUVELLE REPUBLIQUE 

©Fodhil Belloul, du Service Culturel de l’Agence Algérienne Presse Service.

Robert Walser, Vie de poète, préface de Philippe Delerm, Editions Zoë, Editions points, Signatures, 2010, 175 pages, 8,30€

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  • Robert Walser, Vie de poète, préface de Philippe Delerm, Editions Zoë, Editions points, Signatures, 2010, 175 pages, 8,30€

Dans la préface, Philippe Delerm dit de Walser qu’il est une chanson, sans doute parce que les différentes nouvelles reprises ici sous un seul titre impriment à la lecture différents rythmes auxquels on ne peut qu’adhérer comme s’il s’agissait de chansons.

La vie du poète est une vie de nomade. Une vie qui se laisse guider par les chemins avec pour ultime but la recherche d’une liberté. Une liberté certes mais pas n’importe laquelle, pas celle qui mène à l’oisiveté détachée de toute réalité mais celle exigeante qui le rapproche de la nature, de ses convictions d’être humain, de la conscience qui le révèle à lui-même. Car le poète, Robert Walser au gré de cette mosaïque qu’on devine presque autobiographique a totalement compris les conséquences directes et les exigences liées à d’une telle vie: intégrité, rigueur, solitude, mise en marge de la société qui ne peut supporter qu’on questionne ses fondements. Car un des rôles du poète est justement la remise en question perpétuelle des structures, des idiomes et des lois de la société établie et bourgeoise qui au contraire du poète ne voyage pas, ne découvre pas, ne rêve pas et n’invente rien.

Chaque nouvelle surprend par son rythme, ses évocations sublimes de la nature telle que le marcheur la rencontre, ses tournures amusées, ses légères ironies joyeuses. Si des thèmes reviennent et harmonisent entre elles les nouvelles, Robert Walser leur rajoute à chacune l’ingrédient magique et souvent original qui fait basculer le lecteur au-delà d’une réalité tout en simplicité et pureté vers une recherche plus profonde d’une autre réalité. Réalité poétique, réalité excentrique à porté d’âme.

Ce livre est intéressant pour les aspects que je viens d’évoquer mais aussi

pour rappeler aux auteurs trop vaniteux et empressés de se voir récompensés par la critique et les prix que le poète est avant tout un homme démuni, humble, pauvre, sauvage dans le sens où rien ne le domestique, rien ne le rend satisfait. Car il a conscience que jamais, il ne sera en mesure de posséder comme on possède un trésor ce à quoi il consacre sa vie loin des sentiers battus. Il se place en porte-à-faux. Il avance parmi des hommes qui ne le reconnaissent pas et ne veulent pas entendre parler du futur qu’il annonce. La conscience et la lucidité acquises au gré des errances du poète Robert Walser consacrent la vie dans ce qu’elle a de plus instantané, de plus pur et de plus naturel mais aussi la fragilisent car elles le font souffrir à cet endroit rendu sensible qu’il partage avec le restant des hommes dans les confins impossibles et inaccessibles à l’existence. Un questionnement ultime reste sans solution, sans réponse, en suspens. La promenade comme le poème et le cosmos qu’il contient ne se trouve pas de fin.

©Lieven Callant

M©Dĕm. a lu et commenté pour vous :

9782343022031r

Ainsi se parlent le ciel et la terre, de Michel COSEM -recueil de poésie de 89 p. paru aux éditions L’Harmattan , 12/2013 – [11,50 €]

Écrire être au monde en sachant comment se parlent le ciel et la terre, avec toute la sérénité d’un poète qui maîtrise sa langue et pose un regard paisible sinon rasséréné sur le monde, -ainsi nous parle / créé / voyage Michel Cosem.

Écrire : Ȇtre / Ȇtre au monde et l’ Écrire / Écrire & être au monde

Une même lettre initiale inaugure la geste créative, que transfigure l’acte poétique porté par le poème, d’un merveilleux quotidien. Geste créative / Quête existentielle.

Ainsi se parlent le ciel et la terre s’ouvre sur le Dire de cet acte inaugural « Écrire être au monde« , comme dans l’Aube de Rimbaud « la première entreprise fut une fleur qui (…) dit (au poète) son nom ».

Et le merveilleux quotidien, surgi de cette entreprise de langage entre le ciel et la terre mise en mots par le poète, transparaît d’emblée dans les interlignes de la page première.

Il s’agit d’ Écrire être au monde / Comme un carré de terre, mais, pas n’importe quel espace-temps ici s’instaure—

— puisqu’on l’y trouve semé d’orchidées mauves / et de plumes d’oiseaux

— puisque les interlignes

sont de ressource

inscrits dans la sève & dans les sources,

reconduits sans cesse / sans arrêt

renaissants /

sur la ligne de crête des souvenances

dans les lumières, dans les mémoires

— puisque s’y écrivent

les soleils et les océans,

les racines du monde

En plein ciel ou dessous

l’écorce

d’où se relisent / s’écrivent

se relient

l’histoire et l’imaginaire

les horizons pluriels /

l’Est du levant

l’Ouest du couchant /

Du cœur les crépuscules

ou

les hautes dunes d’or.

Nous sommes

dans Ainsi se parlent le ciel et la terre

À la limite

À la limite presque bleue presque blanche

à la limite reliant le règne du vivant au règne de l’imaginaire

Si les référents sont souvent de sources élémentaires (l’eau, le vent, le feu des soleils, le souffle de la terre), leur existence prend Encrage sur la ligne du cœur d’où écrit le poète Michel COSEM.

Jean Joubert dans la Préface évoque la concision des poèmes, l’expressivité des images et des métaphores qui s’y déploient, et parle, à propos des petits poèmes en prose qui remuent aussi les pages de ce recueil, de petits chefs-d’oeuvre de finesse et d’émotions discrètes.

Je pense que la puissance évocatrice et la force créatrice des poèmes constituant Ainsi se parlent le ciel et la terre se trouvent là : dans la simplicité et la profondeur des réalités qu’ils lèvent. Profondeur d’une observation fine et attentive du poète qui regarde et écrit le monde où il prend corps et chant ; simplicité des visions révélées, à portée de regard, de la synesthésie de tous les sens et des sentiments, dans une envergure et une altitude portées par l’écoute en veille ou active du monde, vue par le poète.

D’envergure et d’altitude il est question ici où se déploie l’incessant dialogue entre le ciel et la terre, d’autant que l’oiseau en signale abondamment les lignes de voyage, les lignes de partage et de contrées migratoires, les couleurs.

Le rossignol, hôte d’un même territoire que celui disputé à l’eau laissant venir à elle la feuille rousse ; la buse qui en plein midi noir / miaule ; tandis que roule le loriot / dans la forêt légère / Le nid tissé de frais / est plein d’illusions ; le chant discret de la sitelle où passe un papillon ; la hulotte toute tremblante annonce la nuit et les chemins de hasard, les rêves qui scintillent au bout des mots ; …

Sans doute rôde au-dessus d’Ainsi se parlent le ciel et la terre, L’ombre de l’oiseau de proie titre d’un recueil du même poète aux éditions de L’Amourier—

Oserais-je écrire que les poèmes de Michel Cosem ressemblent à des ortolans gagnant leur territoire sur l’arbre-de-poésie -l’ortolan recherché, l’ortolan rare à apprivoiser du regard et dans l’esprit ?

Mais le poète-éditeur est à l’écoute du monde animal et végétal dans son ensemble, en une multitude que l’acuité du regard seule signale (le grand cerf, les orchidées mauves, les feux d’herbes, le vieux chêne, les broussailles, le scarabée doré, le papillon aux ailes de rouille, l’abeille tournant sous le lilas…),

Car il s’agit bien de voir, écouter et regarder -tous les sens en éveil- pour VOIR ; VOIR et être au monde ; VOIR, Écrire être au monde

Entendrai-je encore longtemps

le chant des tourterelles

dans les platanes verts semés de ciel et

d’hirondelles

et de tranquilles idées ayant les habits du matin.

Entendrai-je encore longtemps parler la langue

verte du fleuve

portant des myriades de nouvelles d’aval ?

Ainsi se parlent le ciel et la terre éd, de l’Harmattan (12/2013) de Michel COSEM -nous écouterons

encore longtemps

résonner en nous

ses poèmes

Que nous prendrons

à chaque matin de

nouvelle rose /

Que je prendrai encore

à la nouvelle rose de

chaque matin.

Mais laissons,là, la vraie parole au poète :

Une nouvelle rose ce matin se balance et cherche à me ravir. Je la laisse un instant en attente. Elle me parle du vent d’été et de la forêt redevenue sombre et bruissante, des nuages clairs qui passent dessinant des fantasmes. Elle m’entoure d’une écharpe de laine fraîche car le fond de l’air est frais, tandis qu’alouettes et rossignols se répondent en paix.

M©Dĕm.(Murielle Compère-DEMarcy)

Murielle Compère-DEMarcy signe depuis peu du monogramme MCDem.

Publications en Revues

Comme en poésie, n°57, mars 2014 (J.-P. Lesieur, Hossegor)

Traction-Brabant n°56, mars 2014 (P. Maltaverne, Metz)

Libellé, régulièrement (parutions les plus récentes : décembre 2013, mars 2014) (Michel Prades, Paris 20è)

-Chronique Trouvailles de Toile… (Expressions, Les Adex, 60800 Rouville)

Florilège n°154, mars 2014 (S. Blanchard, Dijon)

2000Regards, n° de mars 2014, n° d’avril 2014 (Y. Drevet-Ollier, Nevers)

-Mentionnée dans la rubrique “Le monde des revues poétiques” de Poésie sur Seine, revue d’actualité poétique (92) pour son éditorial dans l’AERO PAGE (UNIAC / Dijon)

– Mentionnée dans la rubrique Chroniques de LIBELLE, mensuel de poésie (Paris, 20ème) pour L’Eau-Vive des falaises aux éd. Encres Vives, mai 2014

Comme en poésie, n°58, juin 2014 (J.-P. Lesieur, Hossegor)

Mille et un poètes, n°5, juin 2014 (éd. Corps Puce / association Lignes d’écritures / Jean Foucault / Amiens)

Publications Sites en ligne

Le capital des mots, site d’Eric Dubois, février 2014

Délits de poésie, site de Cathy Garcia (Nouveaux Délits), mars 2014

La Cause Littéraire, le 19/03/14 pour le Poème I ; le 29/03/14 pour les Poèmes II, III & IV ; le 07/05/14 Poèmes V, VI et VII

-Chroniques sur le site de Traversées / P. Breno (Belgique), depuis février 2014 (articles sur Ailleurs simple de Cathy Garcia, Pierre Reverdy l’enchanteur, La partie riante des affreux de Patrice Maltaverne & Fabrice Marzuolo, à hauteur d’ombre de M.-Fr. Ghesquier di Fraja, sur le poète Pierre Dhainault)

Les tribulations d’Eric Dubois. Blog de poésie. Poetry blog. Article signé MCDem sur Ce que dit un naufrage aux éd. encres Vives coll. Encres Blanches, 25/03/2014

-Recension / Articles critiques / Chroniques sur le site en ligne de La Cause littéraire (Ailleurs simple de Cathy Garcia, éd. Nouveaux Délits, le 07/04/14 ; La partie riante des affreux de Patrice Maltaverne & Fabrice Marzuolo, éd. Le citron Gare, le 04/05/14 ; Reverdy, l’Enchanteur, le 08/05/14 : A hauteur d’ombre de Marie-Françoise Ghesquier di Fraja, éd. Cardère, le 10/05/14

La Cause Littéraire, le 07/05/2014 pour Poèmes V, VI, VII

La Cause Littéraire, pour Les Fées penchées de Véronique Janzyk, éd. numérique ONLIT, le 13/05/2014

Traversées / P. Breno (Belgique), pour Les Fées penchées de Véronique Janzyk, éd. numérique ONLIT, le 18/05/2014

Dualed d’Elsie Chapman éd. LUMEN sur le site en ligne de La Cause littéraire (21/05/2014)

La solitude est sainte de William Hazlitt éd. La Table ronde sur le site en ligne de La Cause littéraire (01/06/2014)

Le crépuscule de la démocratie de Nicolas Grimaldi éd. Grasset sur le site en ligne de La Cause littéraire (06/06/2014)

– Sur le site en ligne des éditions LUMEN pour la publication de l’article sur Dualed, d’Elsie Chapman

-Mentionnée sur le blog dePierre Kobel La pierre et le Sel, revue d’actualité et d’histoire de la poésie pour son article sur Pierre Dhainaut (Juin 2014)

-Mentionnée sur le blog de Jacques Lucchesi éditeur du Port d’Attache (Marseille) pour article sur Missives du vent d’Henri-Michel Polvan (http://editionsduportdattache.over-blog.com )

-Mentionnée sur le blog de Valérie Debieux rédactrice-adjointe de La Cause Littéraire pour article sur Ainsi se parlent le ciel et la terre de l’éditeur-poète Michel Cosem (http://www.valeridebieux.over-blog.com) (Juin 2014)

-Répertoriée dans le site des auteurs de Traversées, revue de Patrice Breno (VIRTON, Belgique)

Publications Recueils

-Atout-Cœur éd. Flammes Vives / Claude Prouvost, 2009

L’Eau-vive des falaises c/o Michel Cosem éditeur, éd. Encres Vives, coll. Encres Blanches, avril 2014

La F—du Logis, recueil de nouvelles, Été 2014 (à paraître)

Prix littéraires

-Prix catégorie Poésie dans le cadre du Concours international de littérature et de créations artistiques organisé par la Cité-Nature d’Arras

-Prix catégorie Fiction à l’occasion de la Semaine de la langue française et de la francophonie dans le cadre du Concours Dis-moi dix mots organisé par la DRAC / Picardie, 2012

-Prix Le Poète du mois organisé par l’Association de Poésie Française Contemporaine (A.P.C.F. / Dijon) en juin 2013

-3ème Prix du Libraire pour une nouvelle littéraire, le 31/05/2014 dans le cadre du Concours international de littératures et de diaporamas organisé par l’association Regards (Nevers)

-3ème Prix Le Jardin des poètes pour le texte “L’Orchis-des-Fées” organisé par l’Association de Poésie Française Contemporaine (A.P.C.F. / Dijon) en juin 2014

Publications prévues

Verso / Alain Wexler (à paraître)

Microbes 85 / Eric Dejaeger –Été 2014

L’Ouvre-Boîte à Poèmes

Nouveaux Délits / Cathy Garcia –octobre 2014

– 4ème de couverture Poésie/première n° 59, juin 2014 (Emmanuel Hiriart //Jean-Paul Giraux / Martine Morillon-Carreau / Philippe Biget / Guy Chaty) : Poème de MCDem illustré par Didier, Mélique

La Passe / Tristan Felix-Philippe Blondeau, numéro d’octobre 2014

Décharge / Jacques Morin (à paraître fin 2014, courant 2015)

La F—du Logis, recueil de nouvelles, Été 2014

Liens

http://www.mcdem7.over-blog.com

M©Dĕm. a lu et commenté pour vous : Le poète Jacques DARRAS

M©Dĕm. a lu et commenté pour vous :

Jacques Darras

Le poète Jacques DARRAS (1)

Le poète Jacques DARRAS déroule les pages du quotidien au rythme de son Verbe qu’il a tonique / tonifiant / roboratif / convaincant / salutaire (le “Verbe” non entendu ici dans sa connotation religieuse, mais dans la désignation de l’utilisation de l’outil-poème comme formateur & fondateur, participant dans sa totalité du langage-à-l’œuvre à l’écriture du Corpus).

Jacques Darras est un poète du Langage et de la Vie entremêlés, dont les mots martelés font rythme & sens / dans un discours cursif d’appui & de Souffle / dans la trame de nos vies journalières & littéraires.

Lisez Tout à coup je ne suis plus seul (roman / chanté / compté) éd. Gallimard, coll. L’Arbalète, 2006 –et vous trouverez d’emblée le ton, le style du poète dans le ryhtme éperdu et bien pesé/pensé de sa prose crusive-discursive, dans sa tonalité (re)vivifiante & chatoyante, dans le déroulé encouru de son énergie énergisante (cf. à ce propos et dans le sens littéral et littéraire L’ode au champagne in Tout à coup je ne suis plus seul : quoique à chanter / à boire / à écouter lue de la propre voix vive de l’auteur, c’est mieux !).

Le dernier livre demeure dans le rythme darrasien. Roman familial ou national, livre d’hommage rendu à son père par le poète et à sa propre lignée, Je sors enfin du Bois de la Gruerie (éd. Arfuyen, Anne & Gérard Pfister éditeurs ; in Les Cahiers d’Arfuyen, volume 214 de la collection ; Paris-Orbey, 2014) reprend tout, dans le contexte, à 1914 et est défini par l’auteur comme un Poème cursif / discursif.

Roman / chanté / compté pour tout à coup je ne suis plus seul,

Poème / cursif / discursif pour Je sors enfin du Bois de la Gruerie

On comprend ici l’importance accordée au rythme du Verbe dans l’œuvre du poète.

Il faut lire l’œuvre de Jacques Darras à voix haute.

Mieux, en “marchant le Poème”.

En le martelant au rythme de nos humeurs et de nos pas de lecteur, posé sur la route de notre quotidien, ici rehaussé par la vision poétique de Jacques Darras. Posé sur la bande roulante de nos aventures sans aventurisme de découvertes en curiosités reconduites, incessamment comme l’est l’étonnement poétique proche des étonnements frais de l’enfance. Beatnik cartésien ; voyageur sentimental ? En route sans cesse sur la road-movie des émotions et des visons levées par une écriture en marche.

Une vision poétique, dans toute l’acception du terme poétique : une vision créative & créatrice parce que révélatrice de nouveaux regards posés sur le monde ; une vision politique au sens grec du terme, une vision des faits de notre vie citoyenne ; une vision éthique.

J’inscris Jacques Darras dans la lignée de ces poètes transmetteurs, passeurs, décrypteurs, déchiffreus et traducteurs, guides dans les univers pluriels aux cheminements parfois confus suivis par nos existences citoyennes trop préoccupées par l’inessentiel, -existences en perpétuel mouvement et dont les errances naviguent trop au milieu des ombres, rarement vers la lumière, entre lucidité & compromissions, -errances aux vertus éthiques hélas souvent assombries et dénaturées par l’ignorance, la bêtise ou des ambitions d’intérêts éloignées des projets souhaitables à hauteur d’humanité (ndlr).

Poète optimiste, Européen convaincu, pacifiste, courant et discourant vite en poète / poète du roman –Jacques Darras est ce poète attachant qui nous donne à (re)trouver nos racines et nous guident vers l’à-venir de nos voyages en cours.

A lire :

Tout à coup je ne suis plus seul, roman/chanté/compté éd. Gallimard, coll. L’Arbalète, 2006

Je sors enfin du Bois de la Gruerie tout reprendre à 1914, poème cursif / discursif, éd. Arfuyen, 2014

M©Dĕm.

(Murielle Compère-DEMarcy)

Un instant appuyé contre le vent, Lionel Jung-Allégret, éditions Al Manar.

Un instant appuyé contre le vent, Lionel Jung-Allégret,  éditions Al Manar, 2014

  • Un instant appuyé contre le vent, Lionel Jung-Allégret, éditions Al Manar, 2014

Le dernier volet de la trilogie de Lionel Jung-Allégret, Un instant appuyé contre le vent, est un long poème où alternent des versets et des vers libres qui permettent au lecteur d’unir son souffle à celui du poète.

Dès le début, en effet, des tirets signalent un dialogue. Mais ne s’agit-il pas plutôt d’un entretien avec soi-même au cours duquel le sujet énonce ses certitudes dans le bien comme dans le mal, dans la vie comme la mort :

 » Je sais que le soleil meurt aussi dans l’écriture infinie de la cendre

Je sais

Plus loin que nous

Ce qui reste de la flamme d’un chemin « 

Il mêle ce dont il est sûr au doute qui se trouve être son seul  » repos « . Cette dépersonnalisation conjointe à l’évocation de l’absurde ne peut qu’aboutir au silence,  » la seule mémoire du monde.

Mais l’ultime décision, même s’il n’y a rien au bout, est bien celle d’  » avancer  » dans l’instant de la nature, avec les mots et les cris nécessaires. Même si la route aussi est entravée par nos mensonges car une partie des choses  » nous échappe « . Tout, à vrai dire, est compliqué et l’oxymore sature parfois l’expression :  » la pureté terrifiante d’un pays de cendre qui brûle  » ou s’ouvre, dans une chute, par un espoir :  » Je parle…/ De la route qui retourne à l’aube naissante  » puisque dans la contradiction se fait un éternel retour des choses jusqu’ à la lumière  » éclatante et douce  » de la fin de l’opus.

En attendant, il s’agit de constater que le corps, le grand privilégié ici, l’emporte et son importance – il est  » cette éternité inaccessible  » – est récurrente dans tout le texte. Celle-ci prédomine face à la cruelle réalité du narrateur inquiet et seul depuis la mort du père qu’il généralise à d’autres  » visages « , à d’autres  » lèvres  » et jusqu’à la parole  » qui meurt  » elle aussi. C’est alors que la grande question se pose au mitan du recueil puisque est mystérieuse l’identité du détenteur des mots :  » A l’heure inhabitée, qui viendra dans le trouble du soir parler la langue funèbre ?  »

L’expression du deuil interrompt ainsi au fur et à mesure du texte l’évocation de sentiments, de sensations ou même de souvenirs prégnants. Ceux-ci s’expriment à l’aide d’images étranges ou hallucinées :  » fourmis suffocantes « , têtes d’oiseaux / des traînées sanglantes  » que côtoient les notations les plus simples comme :  » Une femme plie les draps blancs, les bras levés jusques au ciel « , ou bien  » L’infini au matin, / posé au bout d’une épine. »

Grâce à ses dons – ces images sont embellies par un travail sur les sons – le poète, comme Phoenix, se ressaisit pour parler des rites mortuaires ancestraux :

 » Je connais la beauté que l’on boit à l’aurore et l’odeur funéraire de l’huile frottée sur des torses froids.  » Et, à l’inverse, il procède aux rites de la vie en posant ses lèvres et en tendant ses mains. En effet il  » cherche des secrets « , malgré le silence, grâce à un amour de la vie et du monde qui l’  » habite et  » l’efface « .

Le poète continue donc à  » avancer « . Il le fait jusqu’au bout du recueil et c’est un combat à partir d’  » un ordre qui l’ordonne « . L’important est alors de bouger, brûler, et de se souvenir même si cette marche se fait dans une ignorance et une solitude sans espoir et qu’il faut accepter de boire la lie jusqu’au bout. Aussi peut-on lire à côté du vers :  » l’éternité est une violence qui ne propose rien  » ce vers de la page suivante :  » Aller au bout de cette vie vacillante clouée dans la vieillesse « . Un lien fusionnel, avec la nature,  » presque tellurique « , d’après Lionel Jung-Allégret lui-même, a permis à l’écrivain inspiré d’affirmer malgré ses doutes :  » Je veux écrire le mot terre dans la terre avec ma peur… « 

C’est cette force puisée dans la nature qui lui donne un certain pouvoir et laisse sa voix pallier l’angoisse de la mort présente. Pour finir, l’homme, dont on a compris le désespoir, trouve ici sa rédemption dans une écriture clairvoyante et tournée vers la lumière.

©France Burghelle Rey

Sojcher, le survivant——par Jean-Paul Gavard-Perret

Sojcher, le survivant

Jacques Sojcher
Jacques Sojcher

 

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Pour permettre au discours de se poursuivre il faut parfois l’abréger. Surtout lorsque tout est dit et qu’il semble déjà bien tard et que « le rêve de ne pas parler » hante le poète belge depuis ses talus d’impossibles approches. Désormais Sojcher fait court, comme s’il « était loin déjà et dans un récit faire une sorte de « Bah » dont il ne se prive plus. D’un éclair il donne beaucoup plus que la trace de son passage : il ajuste en fragments ses zigzags.

L’écriture est aussi discrète que tranchante puisqu’il s’enveloppe de ce qui ne cesse de trancher le discours. On retrouve ici parfois les jeux de langue chers à l’auteur. Ils s’affirment par le souffle, sa coupure, son rythme cassé. La plénitude de l’idéalisme est une nouvelle fois broyé, l’âme se retrouve tête coupée sur l’échafaud du verbe (ce qui est sans doute moins ennuyeux pour elle que pour un corps).

Sojcher n’en finit jamais de désosser le romantisme et la poésie hégélienne. Pour autant il ne revendique pas un matérialisme à tout crin. Plutôt que d’évocations ou bien sûr de narrations il faut parler de récitatifs lacunaire. L’écriture se nourrit volontiers ici sur les décharges des catastrophes, mais elle ratisse les scories pour avancer nue. Tout est tendu et têtu. Le mystère du texte tient à son plaisir désespérant, à ses ruptures qui refusent les aboutissements. Lautréamont n’est pas loin mais en ellipses et laps. Il s’agit de montrer combien « la chose intellectuelle » est une vue de l’esprit.

Mais nous resterons épris de cette poésie aux énergisantes raides bulles. L’auteur est par essence l’anti BHL. Dans la suite parfaite de ce que Beckett nomma si astucieusement ses « foirades » Sojcher inscrit ses ses vanités dans sa géographie de l’ailleurs en des fables faussement lyriques. L’auteur ne sera donc jamais en odeur de sainteté mais cela prouve que ses textes ne seront jamais d’odorants « pare-fumets »

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Avec C’est le sujet et Trente-huit variations sur le mot juif clôt le triptyque entamé avec L’idée du manque (même éditeur, 2013). Les poèmes de ces recueils sont des moments saisis en quelques mots au fil du temps, une suite de choses vues, éprouvés, méditées. On y retrouve la thématique cher à l’auteur : l’oubli et la mémoire,n le souvenir et le manque, la naissance – quelque part « avortée » et la mort. Par delà l’approche de l’intimité surplombe le « lieu » où elle s’est forgée : l’Histoire et le peuple juif celui du livre à la fois éternel et qui ne peut s’écrire du moins tel que Sojcher aurait aimé le rêver.

 

Pour le poète et philosophe belge il n’existe pas d’autres passages que par la mémoire même si – chemin faisant – il a « oublié la langue de sa mère ». Celle qui lui a donné le jour et la lumière a disparu dans la noirceur et les cendres de la Shoah. Depuis ce temps la langue que l’auteur a choisi dit les déchirures et tout ce qui le creuse. Il reste tel qu’il fut laissé dans « le rêve de ne pas parler ». Un rêve mis à mal par la grâce de l’écriture. Apaise-t-elle avec le temps ? Rien n’est moins sûr. Mais ses condensations et ses déplacement demeurent seuls viables. Néanmoins le sentiment de la perte est fichée là. Au mieux la poésie est une pluie d’hiver, d’été, une pluie des quatre saisons. Mais sous le rinçage du temps Sojcher ne peut espérer échapper aux disparitions. Ils n’ont jamais cessé de créer une douloureuse proximité avec ceux de sa fratrie, de sa communauté humaine face à la bestialité de certaines idéologies.

 

La poésie n’est donc pas faite pour savourer l’écart entre présence et absence mais pour le tarauder dans la substance même l’intimité. Chaque texte de Sojcher reste hanté par le cauchemar, la nuit de l’être mais la croyance néanmoins à l’identité suprême de ce dernier lorsqu’il n’oublie pas les leçons de l’histoire que parfois ses frères d’Israël oublient. C’est pourquoi l’auteur ne s’éloigne pas des mots car il ne peut s’éloigner des morts. Ils le harcèlent. Mais ils respirent dans l’écriture de ce fils en reconquête de l’origine que la barbarie a réduit en cendres.

 

Les mots – du moins ceux qui restent et dont Sojcher préserve de prodigalité – demeurent donc au centre du manque. Ils représentent son reste au nom de la promesse tenue par le poète bruxellois. On espère qu’ils parviennent à modérer le froid dans l’île perdue de son corps. Qu’ils restent le un mince rideau sur lequel perce un soleil noir pour rompre la dualité qui partagea le poète  entre noms, lieux, présents et retours.

 

A chaque partage, à chaque absence demeure l’écho qu’une bouche sans lèvres et sans langue tente de proférer en souvenir des terres engraissées de cadavres innocents. A partir de là la joie n’est jamais uniquement joie mais la douleur reste douleur. Sojcher est lié à elle, à son commencement. A la recherche de l’  « autre» qui en lui le hante mais qui ne peut-être pas plus qu’un leurre. C’est pourquoi le poète ne cesse de marcher, pas à pas, dans le pas du pas et du papa. Car c’est à travers le corps de ce dernier, de son absence qu’il faut se mesurer sans résoudre son énigme. Tant que faire se peut Sojcher à défaut de franchir une fracture, recoud une fêlure. Toute sa poésie est déductible de ce schéma. Mais la question demeure : existe-t-il d’autre passage ?

 

Jacques Sojcher : un peu de soleil dans l’eau froide

 

Après « L’idée du manque » et en même temps que « Trente-huit variations sur le mot juif », « C’est le sujet » clôt parfaitement un triptyque majeur dans l’œuvre du poète et philosophe belge. Ce dernier recueil est le plus fort car dans des poèmes de quelques vers Jacques Socher met en évidence – à travers méditations et choses vues et éprouvées – l’essentiel de sa quête : l’oubli et la mémoire, le deuil et le souvenir, le manque et la survivance au sein d’une réflexion – ici allusive – sur l’Histoire et la judéité.

 

Tout l’héritage douloureux du poète transparaît de manière sibylline. Il n’écrit que l’essentiel et parfois préfère le silence à la dilution du logos puisque « La question est sans réponse. / Le concept / n’est d’aucun recours ». Et comme « Penser n’empêche pas / de mourir » écrire devient pour Sojcher « aussi rare qu’aimer ». Mais le poète pratique dans l’absolu les deux.Loin de toute propension de l’égo (« il » remplace « je », le neutralise), le devoir de mémoire, la douleur de ses martyrs sont présents de manière effacée, loin des sophismes et parfois avec la pratique d’une autodérision d’un clown trapéziste qui n’hésite pas à se jeter sans filet dans le vide.

 

La mémoire joue sur des oppositions entre présent et passé, entre constat et hypothèse : « Il aurait pu vivre ailleurs / Une femme inconnue / l’aurait porté / dans son ventre ». Sojcher reste ce voyageur en vignettes (rehaussées par celles – tout aussi superbes – de Lionel Vinche) qui oblige sous le registre d’une presque légèreté primesautière à la réflexion la plus profonde. Une fois de plus le poète ne fait qu’emmener avec lui non ses rêves mais ses propres bagages, sa propre interprétation, son propre inconscient. L’étrangeté espérée et explosive n’est qu’un cataplasme sur une jambe de bois ou un affalement dans le temps qui reste. Celui-ci est toutefois sauvé des catastrophes de l’humanité par l’affect. Sauvé aussi par l’écriture qui – même si elle « ouvre » l’inquiétant abyme des profondeurs bestiales et de l’Histoire – laisse entrevoir un peu de soleil dans l’eau froide.

 

 

LE VOYEUR ET SON DOUBLE

 

« Exposed : Voyeurism, Surveillance and the Camera », Tate Modern, Londres jusqu’au 2 octobre.

 

L’image reste toujours liée dans notre monde judéo-chrétien au péché et à la culpabilité comme s’il fallait toujours faire payer le poids de l’opprobre à celui qui regarde (et qui a priori ne demandait rien) ce qu’on lui offre. L’exposition de la Tate Modern soulève donc une série de problèmes et déplace le problème essentiel de l’art en mettant au centre non le voyeur mais la société du voyeurisme. En plus de 250 œuvres (photographiques principalement) « Exposed » – titre qui n’a jamais mieux porté son nom – expose à partir non de l’image – présentée ici comme conséquence – mais de l’objet qui a été conçu pour montrer, surveiller, faire jouir ou punir : l’appareil photographique (en toutes ses déclinaisons jusqu’àu téléphone portable preneur de vues) et l’utilisation qu’en la société en fait.

  • Jacques Sojcher, « L’idée du manque », Illustrations d’Arié Mandelbaum, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2013, 56 pages

Sojcher Jacques

Pour Jacques Sojcher il n’existe pas d’autres passages que par la mémoire même si – chemin faisant – il a « oublié la langue de sa mère ». Celle’ci lui a donné le jour et la lumière avant que la noirceur de la Shoah le recouvre de cendres. Depuis la langue que l’auteur a choisi dit les déchirures et tout ce qui le creuse. Il reste tel qu’il fut laissé dans « le rêve de ne pas parler ». Un rêve mis à mal et pour le sauver par celui de l’écriture. Apaise-t-elle avec le temps ? Rien n’est moins sûr. Mais ses condensations et ses déplacement demeurent seuls viables. Néanmoins le sentiment de la perte est fichée là et au mieux la poésie est une pluie d’hiver, d’été, une pluie des quatre saisons. Mais sous le rinçage du temps Sojcher ne peut espérer échapper aux disparitions. Ils n’ont jamais cessé de créer une douloureuse proximité.

La poésie n’est donc pas faite pour savourer l’écart entre présence et absence mais pour le tarauder dans la substance même l’intimité. Chaque texte poétique de Sojcher reste cauchemar et la réalité, l’identité suprême, la nuit de l’être. L’auteur ne s’éloigne pas des mots car il ne peut s’éloigner des morts. Ils le harcèlent. Mais ils respirent encore par l’écriture de ce fils en reconquête de l’origine que la barbarie a réduit en cendres.

Les mots – du moins ceux qui restent – demeurent donc au centre du manque. Ils représentent son reste au nom de la promesse tenue par le poète bruxellois. On espère qu’ils parviennent à modérer le froid dans l’île perdue de son corps avant qu’elle disparaisse. Qu’ils restent ce un mince rideau sur lequel perce un soleil noir pour rompre la dualité qui partagea le poète  entre noms, lieux, présents et retours.

A chaque partage, à chaque absence demeure l’écho qu’une bouche sans lèvres et sans langue tente de proférer en souvenir des terres engraissées de cadavres innocents. A partir de là la joie n’est jamais uniquement joie mais la douleur reste douleur. Sojcher est lié à elle, à son commencement. A la recherche de l’identité perdue et de l’  « autre» qui le hante mais qui ne peut-être pas plus qu’un leurre le poète ne cesse de marcher, pas à pas : dans le pas du pas et du papa. Car c’est à travers le corps de l’autre qu’il faut se mesurer sans résoudre son énigme. Le résoudre se serait être Oedipe ou le meurtre ou le manque. Alors tant que faire se peut Sojcher à défaut de franchir une fracture, recoud une fêlure. Toute sa poésie est déductible de ce schéma. Mais la question demeure : existe-t-il d’autre passage ?

Ça a un nom : c’est l’existence

Près des vieux faubourgs de Bruxelles se dressent sous un ciel magnanime les fleurs de l’Apocalypse de Jacques Sojcher. Fidèle à sa poésie l’auteur tente de donner vie (ou dit-il « hébétude ») aux deuils et aux souvenirs qui innervent l’œuvre. Son «  froid est la couleur du manque ». Il est renforcé par les dessins superbes et en effacement d’Arié Mandelbaum.

L’existence semble donc promise plus que jamais à l’inéluctable démolition d’un legs en disparition. . Partout il y a des fuites d’eau. Les odeurs stagnent. Esclave de la mémoire de la monstruosité humaine le poète tente de réparer les fuites. Mais d’un livre à l’autre c’est à peine si quelques conduites sont renforcées. Quant à la langue elle semble ne pouvoir parler qu’une langue de bois. Le poète doit se chauffer avec. Quoique épuisé il a donc bien du mal à dormir comme un vivant : les yeux fermés.

Pour lui « la maison de l’être » chère à Bachelard reste bancale, caduque, rococo, riquiqui. Il n’existe de place que pour le manque. Il n’y a plus d’escalier pour s’envoyer en l’air et respirer au grand jour. Hanté par le mal, habité de démons et d’horreur, depuis l’adolescence Sojcher se donne le droit à rien ou à peu. Sauf, évidemment, le nécessaire. A savoir l’exercice de l’écriture. Elle lui a permis non seulement d’enfreindre la loi du « rêve de ne pas parler » – titre de son livre majeur – mais aussi de ne pas se suicider. Ou de ne le faire – pour ainsi dire – qu’à petit feu.

Sojcher rappela précédemment qu’il avait « oublié » la langue de sa mère. Celle-ci pria beaucoup pour lui sans vraiment le sauver. Mais elle put lui accorder un sursis nécessaire. Si bien qu’un minimum d’instinct de conservation lui donne aujourd’hui encore le droit d’imaginer le pire mais aussi de revenir au nœud primitif. Il y retisse la langue au moment même où elle se délite en espérant que les mots ne meurent jamais – surtout ceux qu’on assassine.

La poésie de Sojcher s’incarne au milieu de leur peau béante. Son murmure presque aphone tente, entre certitude et amnésie, de réanimer des figures chéries par des mots capables de rédemption. L’auteur bannit le plus possible ceux qui ont fait profession d’effroi et qui sont brandis pour fustiger les vivants. Il garde ceux qui coulent d’une source primitive où la pensée pourrait enfin devenir limpide. C’est pourquoi, au moment même où ils s’étiolent dans le crépuscule, le rêve d’écrire demeure afin de les faire marcher sur ce peu d’eau vive.

©Jean-Paul Gavard-Perret