Céline AURIMOND – En attente de toi – Le nouvel Athanor, 68 pages, 3eme trimestre 2021, 15€

Une chronique de Marc Wetzel

Céline AURIMOND – En attente de toi – Le nouvel Athanor, 68 pages, 3eme trimestre 2021, 15€


« J’enveloppe tes nuits de mes jours.

On dit que sous mes voûtes, tu ne vois pas grand chose. Noir.

Mais qui sait comme tu irradies de sous tes paupières fermées ?

Qui sait ce qu’encore courbé vers les terres, tu vois du ciel ?

Tu vois peut-être plus loin encore, là où ce n’est plus le ciel ?

Après tout, tu n’as pas encore pied.

Qui sait tout ce que tu vois, que nous ne voyons plus ? » (p.22) 

     Le titre de ce recueil sobre et subtil est trompeur : car il s’agit bien d’un chant de gestation – d’une jeune poétesse enceinte qui « attend » un enfant -, mais loin de se porter imaginairement en fin de grossesse, et de viser la naissance attendue, cette future mère est bien plutôt en attention du bébé qu’elle porte et de son propre corps constamment en action pour le former. Elle n’attend pas un avenir encore absent, puisqu’elle forge, de maintenant en maintenant, sa possibilité même. Elle l’avoue à l’être qu’elle porte : « Tu es mon invitation au présent » (p.36). Il faut donc comprendre ainsi le titre : « En formation de toi« , et la surprise vient de ce que cette prosaïque méditation de vivipare, cette pure et simple introspection de mammifère en acte, est d’une rare et radieuse splendeur. 

   Comment, pourtant, faire poésie d’une gestation ? La force de ce thème est justement qu’il n’y a là ni psychologie ni sociologie possibles : c’est un monde antérieur à toute expression partageable, à toute complicité mimétique (échographies et chirurgie in utero y feraient, au mieux, des présentations sans vie). La future mère et le foetus ne peuvent en rien s’étudier l’un l’autre, s’exercer à se répondre, se sécuriser par signes, se saluer, s’éprouver proches. Leur présence commune se fait sans danse, ni spectacle, ni même rituel – mais pour autant … sans poésie ? Car la mère voit au moins la voûte mobile qu’elle forme elle-même autour du petit être, et lui entend déjà, peu à peu, le corps qui l’enveloppe émettre un bruit mystérieusement non-corporel : la voix. Et si poésie il y a, elle est elle-même antérieure à tout art (l’enfant n’est pas une oeuvre) ou technique (la fécondité n’est pas un labeur) : pour le port continué d’un enfant, prudence et confiance suffisent, qui se passent d’outils. Mais alors, de quoi pourra donc être fait le magnifique chant de conception que constitue ce livre ? De sortes de gestes intérieurs qui portent un être neuf au monde en le formant apte à y vivre, et qui ont des noms très simples, très étranges, très archaïques, très spécifiques : faire place, se laisser redessiner, sanctuariser un hôte, donner de prendre forme, s’inaugurer vestiaire flottant – oui, puisqu’une « eau navigable s’est mise à trembler » (p.15), apprendre à être nagée !  Postures les plus naturelles et les plus sophistiquées, postures qu’à la fois il faut avoir et être, étranges rots de… gestation, bulles de… présence, incandescences … ombilicales, dans l’atelier forcément anonyme de construction de tous les noms.

   Ce qui est remarquable, c’est le renoncement à savoir ce qu’on fait ainsi arriver. On ne le peut pas : question corps vécu, la grossesse d’une sage-femme n’est guère plus avisée ni lucide que celle de la femelle lambda. Céline Aurimond se  l’avoue en cinq mots : du petit qu’elle porte ou d’elle, « Qui est le plus enfant ? » (p.47). C’est peut-être bien elle (elle a encore moins pied en lui que lui en elle; il la « déboussole » et la « chavire »; la « glissade » du petit ira jusqu’à l’horizon, alors que la sienne propre …). Il est sa « nouvelle langue vivante » (p.42), mais la parle mieux qu’elle !  Car « in-fans » le dit bien : le corps qui en crée un autre ne se parle pas. La démiurgie intime est muette, et reste inconnue (d’elle-même et de nous), car elle est fécondité anonyme pour être universelle. Ce que fait de lui-même le foetus pour grandir, sa recette d’auto-élaboration, les irrésistibles thèmes qui l’inspirent, – que l’embryologue décrit comme il peut du dehors, sans jamais tenir la clé de ce pouvoir de se faire – la poétesse enceinte (à la fois fée et sorcière ontogénétiques) est aux premières loges de son mystère. Qu’en dit-elle ? Elle note ses trucs de parasite ingénieux, de demi-clone solaire, de crieur privé, en impressions fidèles, car elles-mêmes en formation :

« Tu me répands

À en faire dévier toutes les courbes » (p.17)

« Tu enfonces tes cristaux un à un

Dans la paille du nid  » (p.44)

« Petit rameau tout fin qui s’élance cambré

Plus loin que ses propres tigelles

Dans la sève du monde  » (p.46)

« Tes sursauts, tes étonnements

De bout de chair qui se façonne » (p.64)    

Mais voilà bien, in fine, pourtant,

« … une aventure de mer et de ciel

Dont personne, jamais, ne saura rien

Pas même moi

Qui t’offre un simple paysage

Une modeste baie sauvage

Où cacher ton trésor » (p.62)

Tout juste peut-on comprendre qu’une forme aussi élaborée de vie qu’est la larve d’homo sapiens à la fois permet et exige, pour se réussir, d’user de toutes les compétences disponibles, de tout l’immense et immémorial atelier de faune et flore, se servant des résultats vivants que les autres êtres sont (et dont ils ne peuvent se détacher) comme de simples moyens que nous avons (et que nous pouvons indéfiniment attacher à autre chose), nous faire ce qu’ils ne peuvent qu’être : « ventouses », « coraux », « corolles », « colonnes », « pouls », « bouquets », « bouillons », « pointillés », « galets »…  Mais tout cela se fait en la femme sans elle, d’où la modestie métaphysique de son chant :

« Mais je suis l’arbre sans racine

Lourde d’un fruit d’été

Qui n’appartient qu’à la vie seule « (p.33)

Mais alors, à quoi bon cette attention passionnée à l’être qu’on forme, si rien ne peut en être su ? C’est qu’il y a place, déjà, pour la pensée. Au moins pour une promesse (celle, s’il le faut, et tant que ça dépend de nous, de porter autrement l’humain que notre généalogie ne se sera portée elle-même, et ainsi s’engager à protéger l’enfant à venir du passé qu’on est !). Un passage – un seul du recueil – d’une grande virulence, règle des comptes avec une ancestralité de fraude et de « disgrâce », avec les « pétris d’inconscience », les « pauvres potiers errants » parmi « les faux semblants dans lesquels nageaient/tous les miroirs de la maison » :

« De quoi pourraient-ils être fiers, en toi

Eux qui voudraient encore pouvoir mirer, à leur guise

Leurs visages d’écorchés dans le tien ?

Sauraient-ils être fiers de tout ce qu’ils ne t’auront pas donné ? (…)

J’ai laissé loin ceux et celles qui se croient seulement victimes

À leur rang d’inconsolables condamnés 

Ceux et celles qui perpétuent le cercle de disgrâce

Dont ils se plaignent les premiers

Bâtisseurs de l’échafaud (…)

Ils ont laissé leurs petits pépier dans la boue

Parce qu’eux-mêmes étaient incapables de voler

Moi je t’offre, contre la magie noire qui s’ignore

Un coeur d’eau capable de pleurer … » (p.55-56)  

 Son constat est ainsi juré : ceux qui m’auront donné réalité n’auront pourtant pas donné vie à ma capacité même de la former ! Il dépend de nous, non de lui, que l’atavisme ait ou non le dernier mot ! Et l’autre pensée est à la fois de respect de la vie qui surgit, et d’amour de son compagnon de genèse, en termes remarquables :

« Je ne te crée pas à mon image. Ce n’est pas la même histoire. Celle-ci commence par un « nous » (p.24).

D’ailleurs, dit-elle simplement à l’enfant qu’elle porte : « Je nous attends« 

et, au futur père :

« Rien de meilleur que ce moment après l’amour

Où je m’enroule très lentement contre ton flanc

Je pose ma tête sur ta poitrine grande ouverte

Comme le bébé qui tète à l’univers

Enfouis, visage et regard

Dans la peau chaude

Où germent les silences les plus bavards

Être, encore un peu, de l’infini

L’enfant avant la mère » (p.60)

  Bien servi par une excellente préface (éclairante et nette) de Frédérique Kerbellec, ce recueil d’une poétesse encore peu connue de 35 ans étonne et enchante par une authenticité que ne blessent ni la virtuosité du propos, ni l’inventivité de son monde. Touchent sa familiarité, déjà, avec le fond des choses; la justesse d’un coeur qui bat plus « vite » de devoir « battre pour plusieurs », l’unité en Céline Aurimond des ateliers de présence qu’elle a poétiquement et est organiquement, et sa même humilité ici, sur ce quai d’accostage des mots et là, sur cette rive de montage des formes, puisque, dans les deux cas, se dit-elle,

« L’essentiel se passe bien en-dessous de mes tâtonnements » (p.63)    

©Marc Wetzel

Matthieu Baumier, « Le silence des pierres »

Matthieu Baumier, « Le silence des pierres »,

 

  • Matthieu Baumier, « Le silence des pierres », Le Nouvel Athanor, Paris, 1913, 92 pages, 15 Euros.

Au fil des ans par les différents genres qu’il aborde Matthieu Baumier crée le « poème de la pensée ». Philosophe mais surtout écrivain il descend au plus profond de l‘aventure poétique-existentielle. Elle peut se résumer dans quatre vers majeurs du « Silence des pierres » :

« Je retiens ceci :

Le Poème est rouge du sang de la neige.

Il est encore temps de proclamer

La solution finale du problème de la prose.

La « vidange » de la prose passe désormais par la force de l’appel, de l’adresse inclus dans ce texte. Baumier y évoque une pensée de l’essence, de l’essentialisme par delà même l’éthique et le sacré. Certes tout semble se pétrifier dans le silence. Mais l’irruption poétique peut embraser jusqu’aux pierres dans une conversation ininterrompue avec les terres obscurcies de l’être et du monde. Tout passe par le refus – et c’est l’essentiel – de la parole qui se rompt. Baumier croit en effet en la langue. Elle seule permet d’atteindre

« Les signes évidents et absurdes

De l’Ile silence

Où nous renaîtrons à la racine des eau».

Le poème redevient une odyssée première vers l’île inconnue où « l’aucun J’étais »  cherche ses morceaux séparés ainsi que ceux du monde.

La gravité du chant est impressionnante. Elle surgit dans le geste « absurde » et parfois dénoncé comme tel mais geste concerté de la poésie. Elle devient l’exhortation, permet de sortir de l’enlisement. « Le silence des pierres » est le réveil lucide de la conscience loin de toute candeur. Il progresse dans des franges d’écumes noires contre la mort que l’on se donne et qui nous est donnée. Renonçant aux songes dévastés, aux étendues nocturnes Matthieu Baumier tourne le dos au somnambulisme qui transforme le poétique en un territoire où la détresse rougeoie au dessus des cendres. A l’inverse, et face à la nuit de l’être l’auteur n’oublie pas les dieux qui l’habitent. Il cherche la voix obscure qui parle dans le sujet afin de la porter à la résonance. La poésie entre ainsi dans le corps de l’être et celui de la langue. Elle n’évite pas le trouble, le doute mais elle met le maximum d’être dans le langage. Elle est à sa manière dans l’écho qu’elle propose la plus parfaite contre-hystérie. Au lieu de fixer la perte, de caresser le « rien » dont se satisfont trop de poètes, sa folie est bonne dans sa « coulée saillante ». En se moquant au besoin  des métrages l’émotion s’y déverse de manière tumultueuse. Mais la réflexion n’est pas absente. Le tempo des syllabes, leurs scansions suffisent parfois au logos qui trouve là un autre côté du langage et une pensée « sauvage ».

« Le silence des pierres » est à ce titre une célébration de la poésie. Elle devient aussi l’approfondissement de son oralité. Ce n’est peut être pas le but premier recherché par l’auteur. Mais il n’empêche : passer ce texte à l’épreuve de ce que Hugo nommait le « gueuloir » permet de comprendre la puissance d’une œuvre qui tord le cou aux adorateurs du blanc et aux farceurs qui klaxonnent leur « mourir d’amour ». Pour Baumier la poésie n’est pas une affaire de géométrie dans l’espace ou d’émotions à deux balles mais de problème poétique. La pensée bouge ici en osant le saut dans le tumulte de l’être et de la langue, dans les mots noirs d’une chair ou d’une âme exilée. L’auteur ouvre à une sorte de syncrétisme afin de rassembler le moi perdu, le je éclaté. Écrire reste l’exploration de la propre étrangeté de l’être. Baumier devient dans son texte la voix de son autre («Un de l’autre côté»  de Jabès) et l’autre côté du discours là où ça ne parle pas encore – ou trop confusément.

Ce qui jusque là avait attendu de sortir surgit soudain. Et la poésie semble sinon sauver du moins indiquer une voie. Cela est rare. Après Char, Juarroz et Jabès mais par d’autres voies et à côté d’un Zéno Bianu, Baumier est un des seuls poètes du temps à la porter si haut. Cherchant l’autre côté des apparences l’auteur est resté totalement dans la poésie. .Philosophie et spiritualité ne l’écrasent pas, elles sont soulevées par le langage en sa quête organique. A ce titre il rappelle ce que Gamoneda définissait comme seule poésie :

« elle retentit dans mon ventre 

tant de jours en moi jusqu’à connaître la peur;

tant d’heures en toi

jusqu’à connaître ta peur».

Pour autant Baumier ne s’arrête pas dans un tel enfermement. Sa poésie se fait verticale. L’auteur se dégage de cette peur afin d’atteindre une forme d’aurore au sein d’un combat poétique et vital. Il fait parler le silence afin qu’une fois en mots l’être chargé de ses origines et de son universalité puisse s’exprimer le plus près possible de son intégralité

©Jean-Paul GAVARD-PERRET