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Layli Long Soldier, WHEREAS/ATTENDU QUE –Traduction Béatrice Machet – Editions Isabelle Sauvage 2020

Chronique de Geneviève Liautard

Layli Long Soldier, WHEREAS/ATTENDU QUE –Traduction Béatrice Machet – Editions Isabelle Sauvage 2020

Maintenant

faire de la place dans la bouche

pour lesherbeslesherbeslesherbes

Ce tercet plante le décor. Layli Long Soldier se donne pour objectif de s’ouvrir, de se désencombrer, de  parler avec d’autres mots pour faire advenir l’originel et cette injonction est immédiatement suivie par l’évocation de cavaliers et de chevaux dont on imagine que ce sont ceux de l’envahisseur.

Ce recueil est divisé en deux parties. La première reflète les préoccupations de l’auteure dont la plus importante, sans nul doute, est de voir, de regarder autour et en amont de la langue pour retrouver les mots originels. S’ensuit un va-et-vient entre la langue de son peuple – Layli Long Soldier est une jeune poète et artiste sioux Lakota Oglala – et la langue de l’envahisseur. Car c’est bien comme cela qu’on doit le nommer. 

Layli nous dit tout au long de ce cheminement de langue à langue que les mots, l’écriture sont vitaux. Les mots, peut-être pas ceux qu’il aurait fallu employer car il y a un fossé entre les deux cultures, une brèche à colmater ; il y a elle puis elle : regardes-tu comment je suis devenue deux ?

L’écriture est au centre de cette partie  du livre. Tous les moyens sont bons pour nous obliger à regarder sur la page, regarder/lire des mots jetés avec leur contenu d’abominations, ces mots qui changent à partir du moment où l’on en parle au passé et pourtant cela a bien eu lieu… : 

il fut traîné ou bien ils le traînèrent le long de la route… et cela commence avec sa tête sur le sol et ses cheveux dénoués

Tous les moyens sont bons. Layli avance en écriture avec brusquerie. Elle scande plus qu’elle ne chante à moins que ce ne soit le chant scandé de ses ancêtres qui remonte du plus profond : 

passages heurtés psalmodiés : regarder/lumière/herbe/corps/entier/bouge entièrement… ; 

mots biffés ou encore texte – pour nous laisser entrevoir des drames absolus comme la bataille de Little Bighorn – emprunté et partiellement tronqué : métaphore de tous ces braves qui sont tombés au combat et dont on retient que ce fut un massacre gratuit et qu’ils voulaient vivre en paix.  

Ou encore ce travail vertigineux sur la langue dans le poème intitulé « 38 » qui raconte la pendaison de trente-huit hommes dakotas sous les ordres du président Lincoln alors qu’il avait signé la proclamation d’émancipation. Et ce poème commence par « Here, the sentence will be respected, I will compose each sentence with care, by minding what the rules of writing dictate.” Le mot « sentence » en anglais a la double signification de « sentence » mais aussi de « phrase » et Layli promet que la phrase sera respectée… qu’elle composera chaque phrase avec soin, en ayant à l’esprit les règles qu’écrire édicte. Écriture sous auto-surveillance comme si les faits rapportés étaient si dramatiquement importants qu’il faille justifier qu’ils le sont dans une écriture exemplaire.

Faut-il comprendre que les faits pourraient être réfutés sous prétexte que mal écrits ?

Et cette suspicion que l’auteure s’auto inflige nous pouvons la comprendre quand elle rappelle les traités qui dépossédèrent progressivement les Sioux Dakotas de leur terre, traités dont le contenu était (volontairement ?) si obscur qu’ils ne pouvaient être compris. Tout se trouve dans le langage que nous utilisons, nous dit Layli.

Un mot chargé de significations et d’images ouvre la porte aux analogies et à l’imaginaire. Le fait qu’il soit entendu dans les deux langues double cette capacité à nourrir l’écriture ou à l’inverse à la scléroser. Mais c’est une traduction débordante pour comment je ne réussis pas à dire ce que j’ai à l’esprit virgule la douleur méta-locutoire d’être « pauvre en langue ».

Parce que je dois l’écrire pour le voir virgule je supplie le dictionnaire d’apprendre un mot pour « pauvre » virgule dans un langage que  j’ose appeler « mon » langage virgule qui suis-je [… ] parce que je me sens wahpániča je me sens seule.

Ensuite, il y a ce besoin de liberté chez Layli qui se traduit par un rapport corporel à l’écriture : Étrange comme allongée sur le côté ça fonctionne. Et quand ça fonctionne, elle reçoit des cadeaux-mots qu’elle accueille et elle le confesse, un mot peut être un poème, croyez-le, un mot peut détruire un poème. Un mot, c’est sérieux, écrire, c’est pour que je me souvienne, nous dit-elle.

Toute expérience est faite à travers le corps lui a dit quelqu’un, mais elle n’a pas senti.

Drames passés, drames présents, l’auteure avance en totale confiance avec son lecteur jusqu’au drame intime qui est vécu et revécu par l’écriture : Quand ai-je ? Où ai-je ? Perdu bébé. 

Dans la deuxième partie, Layli Long Soldier cite, commente et dénonce de façon détournée, les déclarations du Congrès d’avril 2009 qui visait à présenter des excuses aux peuples premiers d’Amérique.

Le « je » s’installe dans ces « Attendus » pour remémorer la petite enfance, son lot d’humiliations et de craintes parce qu’une vie entière les yeux baissés/parce que des siècles dans la désolation. Et il fallait serrer les dents et avancer quand même et cette volonté de ne pas se plaindre se transmet de génération en génération : le frisson de ma fille n’est pas nouveau nous dit l’auteure, c’est une vieille pratique profondément ancrée qu’elle a apprise de moi en m’observant.

Et alors, le rire nerveux remplace les larmes face à l’hypocrisie des déclarations : L’arrivée des Européens en Amérique du Nord a ouvert un nouveau chapitre dans l’histoire des peuples premiers. 

Layli commente chacune d’entre elle avec la violence contenue de celle qui n’accepte pas ces soi-disant excuses mais elle avoue aussi qu’elle se lasse de son effort à faire coïncider l’effort de la déclaration avec dirons-nous la réalité des faits. Je suis lila bluǧo, je suis vraiment fatiguée nous dit la poète, quand je grimpe sur le dos des langues, les chevauche et les conduis jusqu’à l’épuisement.

On pourrait être étonné de constater que persiste encore et peut-être plus que jamais, ce que Layli appelle « le vide indien », ce malaise qui l’étreint dans toutes les circonstances de la vie et pas seulement en écriture – et ce mot « indien » est obsolète si l’on en croit le dictionnaire ; il faut le remplacer par « indien d’Amérique ».

Si le langage de la race est véritablement attaché au vide quel qu’il soit je ressens maintenant la coque me pénétrer, tête genoux pieds, si j’ose dire, en position fœtale… nous dit-elle.

Dans le chapitre « résolutions » de cette deuxième partie Laly Long Soldier insère ses propres résolutions et elle le fait dans une liberté d’écriture dont on peut penser qu’elle est un vertige, une façon désespérée de dire et de se faire entendre. Vertige mais pas chaos, désespoir mais volonté extrême de résister, face à ce et ceux qui occupe(nt) non seulement le pays mais la langue. 

Nous retiendrons de ce recueil sa composition maîtrisée qui court avec une grande subtilité de mise en page entre poésie expérimentale, poème visuel, prose, histoire, réflexion juridique et qui plus est entre deux langues.

Et pour terminer je reprendrai son introduction à la deuxième partie du livre :

 “I am a citizen of the United States and an enrolled member of the Oglala Sioux Tribe, meaning I am a citizen of the Oglala Lakota Nation — and in this dual citizenship, I must work, I must eat, I must art, I must mother, I must friend, I must listen, I must observe, constantly I must live.”

“Je suis citoyenne des États-Unis et membre de la tribu Sioux Oglala, ce qui signifie que je suis aussi citoyenne de la  nation Lakota Oglala : c’est au sein de cette double citoyenneté que je dois travailler, que je dois manger, que je dois œuvrer, que je dois materner, que je dois lier amitié, que je dois écouter, que  je dois observer et que constamment je dois vivre.”

« Lakota » signifie « allié » mais aussi « ami »

Ce recueil est traduit de façon exemplaire par Béatrice Machet qui s’est faite la spécialiste de la poésie amérindienne et dont le travail de passeur entre la francophonie et les peuples premiers des États Unis est plus que précieux.

©Geneviève Liautard