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Dominique Pagnier ; Préface de Lydie Dattas; L’arrière-pays de Christian Bobin, Les êtres, les lieux, les livres qui l’inspirent; L’iconoclaste ; Octobre 2018; (250 pages – 24,90€)

Chronique de Nadine Doyen

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Dominique Pagnier ; Préface de Lydie Dattas; L’arrière-pays de Christian BobinLes êtres, les lieux, les livres qui l’inspirent; L’iconoclaste ; Octobre 2018; (250 pages – 24,90€)

 

Cet ouvrage donne un autre éclairage sur l’oeuvre de Christian Bobin.

Dans sa préface Lydie Dattas définit le poète, comme « aérien », au « rire atomique ». Mais n’est-ce pas sa propre écriture poétique (Le livre des anges) qui a comme hypnotisé Bobin, et fut le déclic pour des partages et échanges téléphoniques ? Puis un rapprochement et la cohabitation : « Elle reste à ses côtés en raison de sa fantaisie merveilleuse et de sa chaleur hors normes ». Elle voit en lui « une sorte de soufi occidental ».

 

Dominique Pagnier s’avère un grand connaisseur de « l’ermite du Creusot », « un éminent bobinologue ». Il tisse son portrait depuis sa naissance, évoque son milieu familial (parents, fratrie), retrace son enfance « de cloîtré » (anecdote d’une fugue), ses lectures (Borges, Michaux, Poe …), ses études  après le Bac, la licence de philosophie), son expérience des « trois jours », ses premiers jobs, et détaille son entrée en littérature.

 

Les deux auteurs de ces miscellanées centrées sur Bobin soulignent le caractère « unique », « inimitable de son écriture qui « aimante les lecteurs ». Jean Grosjean avait débusqué « quelque chose de rare ».

Cet « arrière-pays » dévoile les « les êtres, les lieux, les livres qui l’inspirent », un programme ambitieux et exponentiel.

 

Des photos exhumées de l’album familial ponctuent le récit.

Ainsi la maison éventrée de la famille Bobin rappelle le passé glorieux des fonderies mais aussi la période de la guerre et des nombreux sinistrés.

On suit les déménagements successifs de Christian Bobin jusqu’à son installation, en pleine forêt, havre bucolique qui, en hiver, ressemble à la « Petite Sibérie ».

 

Au fil des pages, Le narrateur fait référence aux publications de Bobin, donnant un panorama très détaillé de son œuvre depuis ses débuts où il n’avait qu’un cercle confidentiel de lecteurs jusqu’à sa consécration.

Le très bas ,couronné de trois prix, marque un tournant. Ses écrits ont un côté «  feel good », pour leur pouvoir de « cautériser une plaie, bannir une malédiction ».

Quel parcours ensuite ! On l’invite dans des librairies, à des colloques.

Laurent Terzieff le déclame et le sublime. Il est déboussolé. Une thèse lui a même été consacrée sur la réception de ses publications par la critique. A noter qu’il est traduit en 40 langues et célébré au Japon.

Lui « l’agoraphobe », « le sauvage », se montre maintenant à la télé chez Busnel. (Voir l’émission du 10 octobre 2018 de LGL).

 

Le chapitre intitulé « sœur de lait »,consacré à Ghislaine, connue surtout des lecteurs de « La plus que vive » retrace leur rencontre, met en exergue la bonté de « cette petite fiancée nervalienne », et son sourire qui ont conquis l’écrivain, « à la dégaine russo-manouche ». D’elle, il n’a plus qu’une relique. Bobin qui a gardé son esprit d’enfant, aime la compagnie des bambins. Il a d’ailleurs pour filleule, Hélène, fille de Ghislaine.

 

Il est confronté à la maladie très jeune. Celle de son aïeule Yvonne, internée, puis de son père à qui il dédie : La présence pure.

 

La plus belle façon de connaître quelqu’un est de regarder sa bibliothèque, c’est ce à quoi s’emploie Lydie Dattas, détaillant les affinités électives du « ravi ». La poésie est omniprésente, passion contagieuse pour la poétesse, qui vient de l’univers du cirque Romanès et du monde gitan où l’on tresse des paniers en osier. Ensemble ils rendent visite à Grosjean, son mentor.

 

Le poète-écrivain « l’indéracinable cloîtré » a côtoyé, fréquenté de grandes figures artistiques et littéraires, comme Grosjean et Soulages. D’où quelques pages de sa prose, retranscrites à l’encre blanche sur fond noir. Mais c’est « un simple feutre noir qui est la flûte dont il tire les airs qui aimantent ses lecteurs ».

Il éprouve de l’admiration pour de célèbres personnalités : citons Dhôtel, Emily Dickinson (qui lui a inspiré La Dame blanche), Rimbaud,   Tranströmer, Philippe Jaccottet…  ».

 

La correspondance meuble son quotidien et l’épistolier se dit « tellement heureux de se lier à d’autres humains ». La musique de Bach ou de Django Reinhardt officie comme « médecin traitant » chez le mélomane averti. En Arvo Pärt,il a trouvé comme un frère. Admiratif de Glenn Gould.

 

Le recueil s’achève, en juillet 2017, sur la contemplation des vitraux de l’abbatiale de Conques, dont « les stries sont celles d’un râteau ».

 

Saluons la générosité de Christian Bobin qui livre des carnets manuscrits, déploie une panoplie littéraire plus intime :des inédits, des lettres. Il nous ouvre aussi son album photos. Celle de la chambre d’écriture, à l’aspect monacal, permet d’imaginer le poète rivé à sa table ou rêvant par la fenêtre. Des réflexions sur l’écriture sont distillées :

« Mon pays c’est la page blanche et elle seule. » mais aussi sur la mort. Pour lui, « l’écriture a par essence une tendance autistique. »

On retrouve la beauté de son écriture manuscrite. Comme pour « Un bruit de balançoire », « l’indéracinable cloîtré a calligraphié la couverture, redoutant voir disparaître « une main humaine qui danse »

Remercions aussi Guy Goffette son éditeur chez Gallimard.

 

Dominique Pagnier et Lydie Dattas nous offrent un ouvrage raffiné, poétique, d’une grande richesse, alliant textes et photos, émaillé de citations. Il permet de découvrir l’enfance du poète, les lectures qui l’ont forgé, les êtres qui ont compté pour lui, sa géographie intime. On partage ses tourments et ses bonheurs, ce qui suscite une mosaïque d’émotions.

Une manne prodigieuse pour ceux qui le lisent, ainsi que des suggestions de lecture pour approfondir la connaissance de ses publications.

Quand on referme l’ouvrage, on a l’impression d’avoir vraiment rendu visite à Christian Bobin et le narrateur a su si bien se couler dans le moule de celui-ci que parfois, on ne sait plus trop si on lit du Bobin ou du Dominique Pagnier. Et on s ‘émerveille dès qu’on ouvre de nouveau cette pépite littéraire pour détailler un tableau, une photo, relire ou mémoriser un fragment tant le contenu est nourrissant, passionnant, inépuisable!

 

©Nadine Doyen


NB : Derniers ouvrages des auteurs :

Lydie Dattas; Carnet d’une allumeuse; Gallimard; Blanche; 2017

Dominique Pagnier; Cénotaphe de Newton; Gallimard; 2017

Christian Bobin; Le plâtrier siffleur; éditions Poesis; 2018

Christian Bobin; La nuit du coeur; Gallimard; 2018