Claude Luezior, Jusqu’à la cendre, éditions Librairie-Galerie Racine, Paris, 2018.

une chronique de François Folscheid 

 

Z119 1ère couv. Jusqu'à la cendre

Claude LueziorJusqu’à la cendre, éditions Librairie-Galerie Racine, Paris, 2018.

 

 

Ce qui tout d’abord, dans ce texte poétique, réjouit l’esprit – le nôtre, l’occidental, le « français » –, c’est la symétrie. D’un côté, les « poèmes » – coulée des sentiments, lave des révoltes, sève des désirs – , versifiés en la docte exigence ; de l’autre les « poèmes-réflexion » – sur la poésie, sur soi, sur le monde –, petits textes en prose poétique, épurés et denses, tirés au cordeau. Deux manières, deux formes d’écriture en regard, comme en écho, dans un bel équilibre.

Puis on se laisse emporter en ce moût de mots/que tuméfie à l’automne/un soleil épars. Mais le poète nous prévient : s’il s’agit de respirer à contre-courant/des stridences perverses, et si sa main pourtant combat/ jusqu’à l’ultime phalange, ses pages sont alourdies de cicatrices.

Explorer les sédiments, danser sur les tessons de la douleur et de la désespérance, combattre les vents contraires – ceux du monde, ceux de l’écriture – pour une flaque de lumière, tel est le chemin initiatique que nous propose Claude Luezior.

À la fois poésie et pensée poétique sur la poésie, ce recueil trouve son axe dans un petit poème en prose qui à lui seul est un manifeste sur le statut ontologique du poète. On y lit que celui-ci est cet être qui lacère ses idées de mots étranges […] son allure est celle de l’orpailleur, courbé sur sa goutte d’eau, traquant la plus folle paillette.

Souffrance, ivresse, combat de la poiêse, mais aussi humilité du mystique, du poète qui a vu son feu Saint-Elme sur l’Océan d’Illusion et cet inépuisable caléidoscope du verbe qui s’effrite et se délite, pour finalement ne rien dire, ou si peu.

Qui est sensible aux dangers artistiques de « l’art engagé » peut s’inquiéter de voir l’auteur mettre un pied, ici et là, dans l’arène du siècle ; ainsi Djihad, ce long poème émouvant, appel au cœur invisible de ce frère au bord du puits, mais la hauteur de vue et la qualité formelle font que la poésie, ici comme ailleurs, ne perd rien de son plumage ni de son ramage.

Le recueil s’achève sur l’image de la maladie d’Alzheimer, allégorie de la dislocation de l’être et de la pensée en notre monde d’aujourd’hui… Oui, nous sommes au bord de l’abîme, comment le poète, lui qui tend à l’évanescence comme les coquelicots, les papillons et les oiseaux, pourrait-il ne pas être le « lanceur d’alerte » par excellence ?

 

Une poésie puissante, lumineuse et sombre où s’agenouillent sur la page nos pensées les plus nues. Les vingt-huit poèmes en prose, par leur haut degré de polissage et d’épure, sont d’une qualité rare (on songe aux trente tableaux de Vermeer, tous réussis), sans pour autant que les poèmes versifiés en pâlissent, car en infinies torsades/ la matière fusionne/s’enroule et s’étrangle/aux commissures des roches/que les heures éruptives/déjà coagulent.

En équilibre entre le fatum contemporain et la brèche intimiste, cette œuvre magistrale élude l’écueil d’une poésie noire. Car, si l’heure est grave et sombre, la joie pure jamais ne s’éclipse : pèlerin au long cours, Luezior a un ciel étoilé dans sa bure. Il nous offre, avec toutes les soieries et les ellipses du possible, […] le fracas en musique, le désordre en lettres d’or, […] le lambeau en étoffe, et, au bout de la cendre, […] des mots d’amour pour mieux passer l’hiver.

 

©François Folscheid