Julia KRISTEVA, Meurtre à Byzance, roman, Fayard, Livre de Poche, 2006.     

Byzance, ou l’autre du même

« Mort et vie sont au pouvoir de la langue !

Ceux qui la chérissent mangeront de son fruit. »

(Livre des Proverbes, 18 6/21)

Julia KRISTEVA, Meurtre à Byzance, roman, Fayard, Livre de Poche, 2006.     


On pourrait appeler Meurtre à Byzance* de Julia Kristeva un faux polar (« vous faites du polar en vous moquant du polar », p. 431), mais ce serait bien plus approprié de dire que c’est un polar métaphysique, religieux, satirique, avec en toile de fond Santa-Barbara (le même du Vieil Homme et les Loups et de Possessions), c’est-à-dire notre contemporanéité néolibérale, sous toutes ses sinistres, palpables dimensions. Aux côtés du couple déjà familier commissaire Northrop Rilsky–journaliste Stéphanie Delacour (plus épris que jamais), on est incité à suivre deux affaires criminelles : l’énigme du terroriste Numéro Huit ou l’Infini (qui élimine, un à un, les membres de la secte du Nouveau Panthéon), et la double énigme de la disparition de l’oncle de Rilsky, Sebastian Chris-Jones, et de son présumé assassinat de Fa, son amante chinoise, enceinte du propre fils de Sebastian (coïncidence : Fa était la sœur jumelle de Xia Chang, alias Numéro Huit ou l’Infini, ou le Purificateur). Après que ce dernier eut vengé sa sœur en tuant Sebastian, à son tour il sera abattu par l’équipe de Rilsky (avec une maigre contribution du colt de Stéphanie, qui lui a juste éraflé un bras)… Ces foisonnantes intrigues sont brillamment orchestrées, bien qu’à la fin il n’y eût ni procès, ni preuve définitive, irréfutable, contre les deux assassins, même si Rilsky, personnellement, avait une assez juste vision de ce qui s’était passé. Les mêmes énigmes « criminologiques » en suspens (sans jugement ni sentence) que dans Le Vieil Homme et le Loups et dans Possessions, comme si dans notre Santa-Barbara le crime triomphait en toute impunité, car il n’y a plus de mesure, ni de « frontière » : après la liquidation de l’Infini, un autre terroriste (tel un clone) poursuivra ses meurtres « toujours dans la nébuleuse du Nouveau Panthéon » (p. 440). Voilà une des possibles lectures de ce roman total.

Une autre lecture (à la fois existentielle, historique, métaphysique), infiniment plus complexe et passionnante (imbriquée dans la trame de l’énigme policière) serait de suivre, d’une part (tout comme dans les précédents romans), Stéphanie Delacour (l’un des avatars de Julia Kristeva) ; et de l’autre, le roman d’amour raconté par le même Sebastian Chrest-Jones (qui s’y identifie), historien des migrations d’origine bulgare (du côté de son père, et en quête de son ancêtre), une sorte de fantôme byzantin parachuté dans le monde santa-barbarois : le roman d’amour, tué dans l’œuf, entre le clerc auvergnat Ebrard de Pagan (ou de Payns) et Anne Comnène (la première historienne du monde chrétien, telle une Mme de Staël byzantine, fille du basileus Alexis Ier, et qui décrirait magnifiquement, sur fond de la première Croisade, le règne de son père bien-aimé dans l’Alexiade en 15 volumes – cette « Chronique d’une princesse », ou « La recherche du père perdu », p. 51). 

En fait, dans l’amour d’Anne et d’Ebrard, on pourrait voir une métaphore du roman d’amour, tué dans l’œuf, entre l’Occident catholique et la Byzance orthodoxe ! Rappelons juste les deux faits majeurs de cette regrettable histoire : le Schisme de 1054 entre l’Occident et l’Orient, suite à une longue querelle théologique d’une subtilité « byzantine » (« À cause du per Filium qui subordonne le Fils au Père, puisque les orthodoxes croient que le Saint-Esprit descend d’abord du Père par le Fils qui lui est soumis, et non qu’il descend à égalité du Père et du Fils, Filioque, comme l’affirment les catholiques », p. 304), et, pour finir, en 1461, la chute de Constantinople conquis par l’Empire ottoman. 

Avec la journaliste Stéphanie Delacour, on marche dans les pas d’une écrivaine, d’une mère, d’une fille, d’une psychanalyste, d’une penseuse humaniste occidentale, venue depuis des décennies de Bulgarie (donc du giron de Byzance !) et vivant, elle aussi, avec l’Occident (la France d’abord, puis les USA), un roman d’amour qui, Dieu merci, sera partagé ; mais elle s’emploiera aussi (en sa qualité d’« entre-deux »), depuis toujours (et, souvent, pour un travail de Sisyphe), à jeter des passerelles, à colmater la faille entre l’Ouest et l’Est de l’Europe, tout en rêvant, aux côtés de quelques esprits têtus et lucides, d’une vraie Europe culturelle et social-démocrate, pas uniquement du marché – quoiqu’à l’heure actuelle ça paraisse utopique. Voici la maxime de « philosophie pratique » de J. Kristeva elle-même, ou sa manière d’être: « Vous avez raison, monsieur le ministre. Il n’y a rien à faire : alors, qu’est-ce qu’on fait ? » (in Je me voyage : Mémoires. Entretiens avec Samuel Dock, p. 46, Fayard, 2016).  

Depuis Les Samouraïs (1990), en passant par Le Vieil Homme et les Loups (1991) et par Possessions (1996), à travers ses avatars, J. Kristeva nous invite à « voyager » dans son monde intérieur, et peut-être découvrir quelques ressorts de son âme ! À ce propos, j’oserais affirmer qu’elle à trouvé la clef (« la magique étude du Bonheur que nul n’élude »), non, à proprement parler, pour « dépasser », « remplacer », mais, paradoxalement, pour incorporer, transfigurer l’Œdipe paternel ; et cet amour partagé du père (tel le conatus spinoziste) l’aidera à augmenter sa puissance d’agir, à chercher les bonnes rencontres, à éprouver des passions joyeuses, à persévérer dans l’existence, dans son être ! (À ce sujet, j’ai écrit une chronique à Le Vieil Homme et les Loups, roman dédié à son père ; à relire, de même, dans le flamboyant récit –dédié aussi à son père – Thérèse mon amour, l’Acte IV : « L’adieu de l’analyste », de la pièce « Dialogues d’outre-tombe ».) 

Du côté de sa mère, il reste, depuis toujours, une énigme, telle une blessure mal cicatrisée : aucun livre qui lui fût dédié, juste quelques pages essentielles dans celui-ci ; or, la présence de cette mère est partout, dans ses œuvres et dans sa vie de femme, de mère, de psychanalyste. J’ose avancer que c’est grâce à elle que J. Kristeva a pu comprendre, et énoncer (en 2011), le concept de reliance, c’est-à-dire : « Le ‘mystère’ de la passion maternelle que j’ai appelé plus tard une reliance. Permettre au nouveau venu, éphémère, étranger, d’acquérir son originalité » (in Je me voyage, p. 280). Et encore : « La reliance opère contre l’emprise maternelle, pour que, au contraire, la séparation devienne possible et que l’autonomie favorise de nouvelles rencontres » (ibid., p. 139).

Et voici, selon moi, l’origine, la source existentielle dramatique (paradoxale, aussi) de cette découverte kristévienne : « Christine, plume, aile, furtif oiseau noir qui n’a fait que nous effleurer tous les trois – ma sœur, moi, papa. Parce qu’en réalité, c’est nous qui pesions sur elle, puisqu’elle était notre appui. Mais cette femme [je souligne] nous laissait croire qu’elle se contentait de nous frayer un passage, qu’elle ne souffrait ni n’infligeait aucune éraflure, rien qu’une caresse. Je ne vous ai pas couvées, je vous ai donné des ailes[je souligne], c’était là sa devise, sans orgueil aucun, l’ironie au coin de l’œil et des lèvres, s’excusant d’en avoir trop dit, d’avoir rompu le silence. Son silence complice n’était qu’un intervalle, il laissait toute la place à nous autres [je souligne], je l’entends encore, je le cherche toujours » (Meurtre à Byzance, pp. 332-333).

Cette mère, juive marrane du côté de sa propre mère, Sara, et chrétienne orthodoxe du côté de son père moscovite, Ivan, il se pourrait (c’est mon hypothèse, peut-être hasardeuse) qu’elle ait vécu avec Ivan la même histoire d’amour œdipien, répétée avec ses deux filles à l’égard de leur père, son mari. Si c’est le cas, on comprend plus aisément ce « silence », ce détachement fidèle, ce « retrait réceptif », cette « étrange capacité d’être seule » (ibid., p. 332).  Il resterait toutefois à Christine la nostalgie, et elle s’en est constitué un petit trésor : « À l’automne de sa vie, maman s’était mise à la recherche non pas de ses proches en Russie, juifs et orthodoxes, il ne restait plus grand monde après tant d’années et de purges, mais de documents historiques sur le Moscou d’avant la révolution – cartes postales, prospectus, chroniques et témoignages divers. […] En quête d’un quartier, d’une maison, de l’air qu’Ivan et Sarah avaient respiré là-bas avant de venir ici » (id., p. 333). On ne saurait passer sous silence le geste hystérique, infantile, gratuitement méchant, de son époux, qui, un jour, a tout jeté à la poubelle ! Ni sa révolte à elle : « Je n’oublierai pas ce jour où Christine a découvert le désastre. Son regard noir s’est brusquement vidé, elle s’est immobilisée de longues minutes, une éternité, devant son mari, muette. Puis elle s’est enfermée dans sa chambré, pour n’en ressortir que vingt-quatre heures après, les yeux rougis de larmes invisibles. ‘Tu sais, ma fille, personne au monde ne méprise les étrangers comme nous les méprisons, nous autres Français. Froidement, sans scrupules, la conscience tranquille. Nous sommes les meilleurs !’ Ah, la méchanceté de ce ‘nous’ ! ‘N’oublie pas ça, veux-tu ?’ Après, plus rien, le silence » (id., p. 334).

Choquée, troublée, Stéphanie verrait dans cet acte du père un possible accès de russophobie, voire d’antijudaïsme. Et s’il ne s’agissait pas de ça, mais d’un malentendu, d’un de ces non-dits qui tuent ? Peut-être que, ne supportant plus sa « solitude », son « retrait » à elle, il avait (par ce geste absurde, désespéré) voulu l’arracher à son passé fantasmatique-fantomatique, pour qu’enfin elle leur revienne, pour qu’elle vive avec eux trois !

Et ses pleurs à la mort de Christine ? « Tu n’imagines pas, personne n’imagine Stéphanie Delacour pleurer comme une petite fille, pauvre orpheline ! Eh bien si. Je ne pleure dans aucune langue, sans mots, avec le souvenir de son regard, de son parfum, de sa solitude, et ce silence, son silence, mon berceau, mon pays » (id., pp. 334-335). Et J. Kristeva de confirmer : « Je n’ai pas versé de larmes à l’enterrement de mon père, trop de rage, un monde s’écroulait. À la mort de ma mère, j’ai pleuré dix jours sans arrêt. J’avais perdu la fondation, pire, l’instanton » (in Je me voyage, p. 280). Peut-être que derrière ces pleurs en cascade se cachait un vide, le manque de cet amour qu’elle n’a pas pu, n’a pas su avoir pour sa mère qu’elle a même osé nommer « cette femme » (ce qui me rappelle l’Évangile selon S. Jean, « Les noces de Cana, 2, 4 », « Jésus et sa mère, 19, 26 » : sans doute le premier cas de reliance/déliance du monde judéo-chrétien).

N’oublions pas non plus (last but not least, car Stéphanie ne pourrait jamais l’oublier) Jerry, le fils de Gloria (un autre avatar de J. Kristeva), la décapitée de Possessions : « ce fils adoptif que j’ai installé avec Pauline à Paris, la fragilité de cet adolescent féru d’informatique, s’il vous plaît, ce monde que j’estime être le vrai monde se rétracte et disjoncte dès que je débarque ici » (Meurtre à Byzance, p. 125). Et : « Je ne me retire pas au fond de moi, puisque ce fond se dérobe, mais je passe dans un entre-deux, ni fond ni surface, et loge dans ce vide que j’appelle étrangeté. On me prête plusieurs langues, je n’en ai aucune. Je ne m’exprime ni en mots ni en phrases, comme font les autres dans leur langue maternelle, bien que j’aime à tracer des rythmes et des visions plus aisément en français, car c’est la langue de mon fils, une langue désormais infantile pour moi aussi, et cependant méditée, précautionneuse comme l’est celle des enfants demeurés longtemps mutiques – des huîtres qu’on a prises pour des pierres » (ibid., p. 128). (Rappelons que Jerry participerait à l’enquête de Stéphanie, en tant qu’expert informatique : « Jerry a pu entrer dans la mémoire du PC portable de Sebastian Chrest-Jones »…)

Mais, c’est mission impossible de résumer ce livre multiple, polyphonique (suspens, intensité dramatique, poésie, ironie, mise en abyme…), à la construction baroque, ou plutôt « byzantine » : plusieurs strates à gratter pour tant soit peu le déchiffrer, le comprendre, en fait pour comprendre l’autre du même, la Byzance de l’Occident, voire l’autre de nous mêmes, pour ne pas rester « étrangers à nous-mêmes » !

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Julia KRISTEVA, Thérèse mon amour, récit, « Sainte Thérèse d’Avila », Fayard, 2012.

Sainte Thérèse et Sylvia l’athée


Le récit-fleuve Thérèse mon amour 1 de Julia Kristeva nous révèle un corps-âme fait pour baigner, pour se couler dans les eaux vives de l’amour – on a envie de dire : grand dommage qu’une telle capacité d’aimer se soit déversée dans la mystique !

La paranoïa de l’amour christique, une « heureuse folie » ?! L’extase : « Une étincelle jaillie du ‘sein de Dieu’ vient l’embraser et lui faire ‘sentir l’ardeur de l’incendie’ […] ». Le « Divin Archer » tire le coup qui « ‘pénètre jusqu’aux entrailles’ avant de ‘retirer sa flèche’ […] ‘la savoureuse douleur’ […] ‘tantôt elle dure un bon moment, tantôt elle passe vite’ ; l’âme en quête de l’intériorité amoureuse n’est guère maîtresse d’elle-même, cela dépende toujours de l’Autre… qu’elle trouvera pourtant en elle, fugace éblouissement » (p. 410).

Rarement le masochisme (psychologique-physique) aura atteint de tels sommets – sinon avec son collègue Jean de la Croix, celui-là empruntant d’autres canaux, plus arides, mystiques-ascétiques.

Dieu merci, Thérèse d’Avila était aussi une grande écrivaine, sinon on n’eût jamais pu goûter sa contagieuse folie : « L’alchimie en question, façon Thérèse (débit rapide), commence par l’envie de raconter. Rien de nouveau jusque-là, la confession a toujours fait de même, tant d’exercices spirituels s’en servent aussi, et le jeune Thomas d’Aquin lui-même s’était aventuré à penser que la théologie en soi ne serait qu’une ‘narration de signes’. Pourtant, Thérèse ne fait pas que les suivre : elle trouve de nouvelles paroles pour déplier en espaces les temps de son aventure amoureuse avec l’Autre. Son génie baroque lui a soufflé que seule l’‘image’, elle-même générée par la ‘relation’ et l’‘entretien’ (comunicaciόn), bien sûr amoureux, peut susciter un ‘récit’. […] Car d’expérience elle sait : l’imaginaire est vital pour la survie du sujet qui n’existe que s’il est amoureux. […] Si je suis ? Il y a être et être : moi, je suis transférée, indéfiniment, à l’Autre. […] Enfin, l’image s’intériorise en sensations sans mots ni images » (pp. 652-654). Je serais tenté d’ajouter qu’ainsi l’âme se corporalise, se carnalise ! (Et je participe à cette folie.)

Dans la lignée d’Erasme, Montaigne parlera d’un « moi » tout aussi labyrinthique, mais n’ayant rien en commun avec le moi mystique : « Il se trouve autant de différences de nous à nous-mêmes que de nous à autruy » (p. 626). Chez Thérèse, l’Autre (ou le « Moi »), c’est toujours en majuscules : « Puisque ce Moi dans lequel le Seigneur m’invite à me chercher (‘Cherche-toi en Moi’), ce Moi du Seigneur, ce Moi Autre, eh bien, il se recueille au plus intérieur de moi-même, bon sang ! » (pp. 626-627).  Et ce sublime mélange de masochisme et de paranoïa : « Souffrir par et pour Jésus la met à mal, mais, puisqu’elle est sûre qu’Il existe, qu’Il l’approuve et qu’Il la récompensera de sa grâce éternelle, ce mal est de toute évidence préférable au désir insatisfait, au manque d’amour qui ruine la santé dans le symptôme hystérique. Thérèse le sait et l’écrit : ‘Je ne suis pas plus mal que d’habitude. Les peines sont pour moi remèdes et santé’ (Lettre 253) » (p. 493). Et : « Le bénéfice retiré des persécutions déjouées les surpasse en puissance : vous obtenez la réunion avec le Grand Autre qui non seulement satisfait au désir incestueux de posséder le Père, mais vous assure la grâce de vous métamorphoser – par le Verbe qu’Il est – en Éternité »  (p. 495).

Pour exemplifier le côté physique de son masochisme : « Vous vous donnez le fouet avec application, c’est banal, mais vous savez faire beaucoup mieux : votre nièce Teresita jure que vous frottez vos plaies avec des orties » (p. 496) ; et : « ‘Rien ne lui procurait plus de plaisir que de se martyriser le corps pour Notre-Seigneur’ (Anne de la Trinité) ; ‘Ses cilices sont faits en plaques coupantes pour taillader le corps en plaies saignantes’ (Marie de Saint-Ange) » (p. 497). Sans atteindre, c’est vrai, au « goût du martyre de Jean de la Croix » (ibid.) !

Dieu merci, grâce à la présence de votre bienaimé confesseur Jérôme Gratien (de trente ans votre cadet), vous aurez eu aussi, entre le masochisme et le sadisme, des pauses joyeuses, bienfaisantes ! peut-être même y a-t-il eu une transfiguration, un transfert de l’amour mystique en un amour personnel partagé !

Tentons de résumer les relations, ou postures, dialectiques-mystiques entre Thérèse et son Jésus : « fille-mère de ton Père-Fils », aux côtés du dantesque « Vierge mère fille de ton fils », mais aussi de la paire : « Fils-Père devenu Époux » et « fille-mère devenue Épouse » !

Un mot s’impose sur les relations entre Thérèse et son père terrestre : « Mieux que quiconque, don Alonso, ce père aimant, trop aimant, sait combien Thérèse est belle et séduisante […] » (p. 151). Thérèse confesse : « ‘Nous étions trois sœurs et neuf frères. Tous, par la bonté de Dieu, ressemblèrent à leurs parents pour la vertu ; je fus la seule à faire exception. J’étais pourtant la préférée de mon père et, tant que je n’avais pas offensé Dieu, ce n’était pas, me semble-t-il, sans quelque raison’ » (p. 156).  « Cependant que le patriarche don Alonso ponctuait doctement, au-dessus des têtes penchées de son épouse et de sa progéniture, que seuls les ‘bons livres’ méritaient une telle passion, et qu’il convenait de se méfier des livres en langue castillane. Thérèse acquiesçait à son père, comme il se devait, et n’en faisait qu’à sa tête. Elle dévorait la nuit en cachette les fameux romans » (p. 167). (Cela me rappelle la réaction de l’adolescente Julia Kristeva devant la recommandation de son père d’éviter à tout prix la lecture de Dostoïevski !) 

Mais, ce sera son oncle Pedro qui lui ouvrirait les portes de la mystique, ce long chemin de croix, qui fera d’elle la sainte de la Contre-Réforme ! Et son père est prêt à la suivre, à suivre aussi son frère, « […] en se faisant religieux à son tour ! […] Le beau trésor ! Père et fille en commune oraison ‘à la manière d’Osuna’. […] Vous avez réussi […]. La boucle est bouclée, vous dis-je : la fille apprendra à son père à faire oraison, autrement dit à aimer, comme si elle était le père de son père. Tel fut votre premier triomphe sur… l’homme » (pp. 189-190).

Thérèse mon amour, ce labyrinthique récit dédié au père de Julia Kristeva, contient aussi la pièce de théâtre « Dialogues d’outre-tombe », une « pièce » capitale de l’édifice (écoutons la narratrice Sylvia Leclercq, l’alter ego de Julia Kristeva) : « Ai-je enfin terminé mon analyse de la paternité, du complexe d’Œdipe, pour être exacte… comme il convient à la SPP… en tirant papa de l’oubli, en me réconciliant avec sa voix […] le tout enlevé grâce à ma colocataire ? (Sourire forcé.) Eh bien, cela suffira pour aujourd’hui, et pour longtemps encore, j’espère… Je peux prendre congé de Thérèse, maintenant, en me retirant dans la voix juvénile de mon père… » (p. 649). « Mais enfin, combien de fois ai-je dû l’entendre depuis » [ce chant que chaque matin son père fredonnait sous la douche] : « Depoooo…suit, depoooo…suit poteeee…ntes… de seee…de… Et exaltaaa-aaaa-aaaa… vit huuuumiiles… » (p. 650). Le Magnificat, BWV 243 en majeur de Bach : « ‘Il a fait tomber les puissants de leurs sièges, et il a exalté les humiliés’ », « sans qu’il évoque […] ce frémissement que Thomas l’agnostique m’avait transmis rien qu’en chantant. Et qui m’a reconduite à Thérèse sans que je le soupçonne, laquelle m’a reconduite à lui. Avec ce rêve, la boucle est bouclée… » (ibid.).

En fait, aucune mystique chez son père, d’autant moins chez Sylvia l’athée, entre eux deux c’était une mystique de l’amour d’où surgira, pour la fille, cette capacité d’aimer, de comprendre la vie et les êtres, qui la guidera vers d’autres types de « fondations » : l’écriture des livres (où elle appliquera, systématiquement, instinctivement, la règle de Nietzsche : « ‘Ne plus jamais rien écrire qui n’accule au désespoir toutes les sortes d’hommes pressés’ » (in Je me voyage, p. 275), et la pénétration des âmes ; elle sera bergère des âmes errantes, les aidant à renaître : « J’accueille leurs voix qui m’accueillent, je la com-prends, elle me com-prend, floraison de l’intelligence sensible, du sensible intelligent. Cet appui sur la voix autre, et son appui en moi, me situent autrement dans le lien à autrui : l’autre persécuteur s’invagine en autre recevant-et-reçu. Je ne suis plus un infans, je deviens un sujet parlant-désirant, un enfant pensant, j’échafaude des théories sexuelles, je suis un chercheur en puissance » (p. 510). Et : « Pour rester en vie psychique, en vie tout court, je ne peux que tenter de réhabiter mes demeures intérieures. Avec quelqu’un d’autre. […] Mais à l’infini… » (p. 663). 

Et c’est grâce à cette capacité d’aimer que Julia Kristeva a pu traverser le continent mystique catholique de même qu’orthodoxe, et comprendre ainsi Cet incroyable besoin de croire (une des dimensions fondamentale de l’être humain, que Freud aussi avait reconnue, à son grand regret !), qui est le titre de son bel ouvrage de chez Bayard (2018).

Je pourrais continuer, car j’ai pris des notes jusqu’au bout de cette nuit mystique, mais cela suffit à démontrer que, même pour un spinoziste comme moi, cette lecture de sainte Thérèse a sa poésie, son interrogation éthique-existentielle, son magnétisme ! Je n’oublierai pas le Post-Scriptum, qui est une vibrante lettre à Diderot « sur la subversion infinitésimale d’une religieuse » (p. 667) ! J’ajouterai juste que chacun de ses ouvrages est aussi une autoanalyse, (une étape vers) une renaissance ! 

Je ne sais pourquoi,  La Transverbération de sainte Thérèse de Bernini (du début du livre) me rappelle la Piéta de Michel-Ange ! Peut-être parce que les deux surprennent l’instant éternel de l’amour d’une femme-mère-fille ! En regardant longuement, amoureusement, les deux visages de vierges, je dirais que Bernini s’est inspiré (de la plus lumineuse des manières) de Michel-Ange !

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  1. Julia KRISTEVA, Thérèse mon amour, récit, « Sainte Thérèse d’Avila », Fayard, 2012.
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Un diptyque

Un diptyque


« Voici le dernier livre de Philippe Sollers, écrit jusqu’au bout d’une main claire », note Yannick Haenel sur la quatrième de couverture de La Deuxième Vie.

C’est exact, c’est fort, et c’est beau, même quand cette main claire tremble…

Mais on a comme une envie d’ajouter que, de la part de Sollers (Ulysse des lettres françaises), on peut s’attendre à tout… même à un livre post-mortem : écrit, ce coup-ci, par son (non-)être, en ses mutations infinies, sorte d’Yi king, hélas, pour nous, intraduisible, donc impubliable en français – en cette langue qui l’a fait naître, et renaître, à chaque nouveau livre, c’est-à-dire pratiquement une centaine de fois !

On peut s’attendre à tout, j’insiste : car, chez lui, ce lien entre écriture et amour, ou amour et écriture, ce nœud gordien, fut si serré qu’au moment de son départ, d’instinct, « Philippe se tourne vers le cahier » (p.72)…

Je tenterai de concentrer ce livre-aphorisme, ou ce poème, en quelques lignes-citations :

« Malheur à celui ou à celle qui n’a pas célébré sa vie de son vivant », nous dit Sollers (p.16), et on comprend tout de suite que les susnommés n’auront pas, non plus, le droit de célébrer leur « Deuxième Vie », dans sa « vivacité », ce « caractère le plus inattendu de l’éternité », où « c’est d’un vif mouvement que la mer se mêle au soleil » (bien entendu, « les éléments négatifs [en] sont éliminés ») : c’est comme si « chaque moment est perçu instantanément pour la deuxième fois » (p. 19). On dirait une Reprise kierkegaardienne immédiate ! 

« Chez certains écrivains, la Deuxième Vie est toujours en vue dans la première, mais peu en ont conscience, à moins d’une initiation » (p. 21).

Et, si « la première vie est contradictoire » (p. 20), « la Deuxième Vie se tait, elle a appris que la pensée est un acte » (p. 21).

Or, découverte essentielle, la « Deuxième Vie » ne se conjugue pas au singulier : des atomes crochus (disons) permettent « des relations solides avec d’autres Deuxièmes Vies » ; par exemple, « l’entente avec Eva était immédiate, pas sexuelle, sauf une fois, pour vérifier que la question n’était pas là » (p. 21). 

Dans sa postface (en fait, la continuation, le complément du livre, mais comme simultané, car, rappelons-le, ici aussi, « chaque moment est perçu instantanément pour la deuxième fois » dans cette dialectique entre l’existence et l’écriture, la lettre et l’être), Julia Kristeva écrit : « Reste Eva, figure composite des femmes du Migrant, ‘de plain-pied avec la Deuxième Vie’, par ‘intensité de concentration’ » (p.71). Je vote pour cette Eva-là, que je ne vois pas, moi, juste comme une « figure composite des femmes du Migrant », mais, à la fois, comme une incarnation individuelle, unique – qui a été, qui est « de plain-pied » avec sa première et sa « Deuxième Vie », et qui ne peut être autre que (Krist)Eva, donc Julia !

En vérité, une part d’Eva/Julia est bien « partie », et désormais « se voyage » avec Philippe, comme en un « hymne à ‘l’Amour qui meut le soleil et les autres étoiles’ » (voir le chant XXXIII du Paradis de Dante ; ici, pp. 72-73).

Tout cela m’envoie à ce dialogue (in Julia Kristeva, Philippe Sollers, Du mariage considéré comme un des beaux-arts, Fayard, 2015) :

« Ph. S. – La rencontre d’amour entre deux personnes, c’est l’entente entre deux enfances. Sans quoi, ce n’est pas grand-chose (p. 41).

« J. K. – Tu as raison de commencer par l’enfance, car les nôtres sont si différentes, et pourtant nous les avons accordées (p. 41). […] Bien sûr, je resterai toujours une étrangère plus ou moins intégrée. Cependant, dans l’amour qui ravive nos enfances échangées, et seulement là, je cesse d’être étrangère (p. 44). » 

Ce qui me rappelle Nietzsche : « Dans l’homme véritable est caché un enfant qui veut jouer. Allons, les femmes, découvrez-le cet enfant dans l’homme ! » (Ainsi parlait Zarathoustra, Première partie, « Des petites vieilles et des petites jeunes », trad. de G.A. Goldschmidt, Le Livre de Poche, 1995, p. 85).

Mais, certes – nous dira Sollers –, la réciproque aussi s’impose de soi : « Une des plus belles photos que j’ai vues de Julia, c’est elle en bébé (rires). Il faut aller trouver parfois la petite fille chez une femme. C’est beaucoup plus compliqué qu’on ne croit, puisqu’il s’agit en réalité de la voler à sa mère. Le Cantique des cantiques dit que l’amour est fort comme la mort. Ça m’impressionne beaucoup : si j’aime, je vais peut-être être aussi fort que la mort, ou vaincre la mort ? Stendhal écrit une phrase absolument étonnante, comme ça, très vite : ‘L’amour a toujours été pour moi la plus grande des affaires de ma vie, ou plutôt la seule.’ Vous connaissez son épitaphe rédigée par lui en italien : ‘Il vécut, écrivit, aima’ » (in Du mariage…, p. 145).

Pour moi, c’est prouvé : La Deuxième Vie ne peut que faire suite à Du mariage considéré comme un des beaux-arts !

(Ce titre même nous rappelle la kierkegaardienne « Légitimité esthétique du mariage » d’Ou bien… Ou bien2 : « Lorsque l’être, avec lequel je vis dans l’union la plus tendre de la vie terrestre, m’est aussi proche au point de vue spirituel, c’est alors seulement que mon mariage est éthique et, par conséquent, esthétiquement beau » ; et : « L’amour romantique se laisse excellemment bien représenter dans l’instant, mais non pas l’amour conjugal ; car un époux idéalisé n’est pas quelqu’un qui l’est une fois dans la vie, mais quelqu’un qui l’est tous les jours » ; c’est qu’il vainc « l’ennemi le plus dangereux : le temps » – puisqu’il « a eu l’éternité dans le temps et l’a conservé dans le temps ».) 

Conclusion logique : il faudrait les republier en un diptyque.


1. Cf. Philippe SOLLERS, La Deuxième Vie, roman, avec une postface de Julia KRISTEVA, NRF Gallimard, mars 2024.

2. Cf. Søren KIERKEGAARD, Ou bien… Ou bien…, trad. du danois par F. et O. PRIOR et M. H. GUIGNOT, Tel Gallimard, 1995, pp. 433, 447 et 449.