Julia KRISTEVA, Thérèse mon amour, récit, « Sainte Thérèse d’Avila », Fayard, 2012.

Sainte Thérèse et Sylvia l’athée


Le récit-fleuve Thérèse mon amour 1 de Julia Kristeva nous révèle un corps-âme fait pour baigner, pour se couler dans les eaux vives de l’amour – on a envie de dire : grand dommage qu’une telle capacité d’aimer se soit déversée dans la mystique !

La paranoïa de l’amour christique, une « heureuse folie » ?! L’extase : « Une étincelle jaillie du ‘sein de Dieu’ vient l’embraser et lui faire ‘sentir l’ardeur de l’incendie’ […] ». Le « Divin Archer » tire le coup qui « ‘pénètre jusqu’aux entrailles’ avant de ‘retirer sa flèche’ […] ‘la savoureuse douleur’ […] ‘tantôt elle dure un bon moment, tantôt elle passe vite’ ; l’âme en quête de l’intériorité amoureuse n’est guère maîtresse d’elle-même, cela dépende toujours de l’Autre… qu’elle trouvera pourtant en elle, fugace éblouissement » (p. 410).

Rarement le masochisme (psychologique-physique) aura atteint de tels sommets – sinon avec son collègue Jean de la Croix, celui-là empruntant d’autres canaux, plus arides, mystiques-ascétiques.

Dieu merci, Thérèse d’Avila était aussi une grande écrivaine, sinon on n’eût jamais pu goûter sa contagieuse folie : « L’alchimie en question, façon Thérèse (débit rapide), commence par l’envie de raconter. Rien de nouveau jusque-là, la confession a toujours fait de même, tant d’exercices spirituels s’en servent aussi, et le jeune Thomas d’Aquin lui-même s’était aventuré à penser que la théologie en soi ne serait qu’une ‘narration de signes’. Pourtant, Thérèse ne fait pas que les suivre : elle trouve de nouvelles paroles pour déplier en espaces les temps de son aventure amoureuse avec l’Autre. Son génie baroque lui a soufflé que seule l’‘image’, elle-même générée par la ‘relation’ et l’‘entretien’ (comunicaciόn), bien sûr amoureux, peut susciter un ‘récit’. […] Car d’expérience elle sait : l’imaginaire est vital pour la survie du sujet qui n’existe que s’il est amoureux. […] Si je suis ? Il y a être et être : moi, je suis transférée, indéfiniment, à l’Autre. […] Enfin, l’image s’intériorise en sensations sans mots ni images » (pp. 652-654). Je serais tenté d’ajouter qu’ainsi l’âme se corporalise, se carnalise ! (Et je participe à cette folie.)

Dans la lignée d’Erasme, Montaigne parlera d’un « moi » tout aussi labyrinthique, mais n’ayant rien en commun avec le moi mystique : « Il se trouve autant de différences de nous à nous-mêmes que de nous à autruy » (p. 626). Chez Thérèse, l’Autre (ou le « Moi »), c’est toujours en majuscules : « Puisque ce Moi dans lequel le Seigneur m’invite à me chercher (‘Cherche-toi en Moi’), ce Moi du Seigneur, ce Moi Autre, eh bien, il se recueille au plus intérieur de moi-même, bon sang ! » (pp. 626-627).  Et ce sublime mélange de masochisme et de paranoïa : « Souffrir par et pour Jésus la met à mal, mais, puisqu’elle est sûre qu’Il existe, qu’Il l’approuve et qu’Il la récompensera de sa grâce éternelle, ce mal est de toute évidence préférable au désir insatisfait, au manque d’amour qui ruine la santé dans le symptôme hystérique. Thérèse le sait et l’écrit : ‘Je ne suis pas plus mal que d’habitude. Les peines sont pour moi remèdes et santé’ (Lettre 253) » (p. 493). Et : « Le bénéfice retiré des persécutions déjouées les surpasse en puissance : vous obtenez la réunion avec le Grand Autre qui non seulement satisfait au désir incestueux de posséder le Père, mais vous assure la grâce de vous métamorphoser – par le Verbe qu’Il est – en Éternité »  (p. 495).

Pour exemplifier le côté physique de son masochisme : « Vous vous donnez le fouet avec application, c’est banal, mais vous savez faire beaucoup mieux : votre nièce Teresita jure que vous frottez vos plaies avec des orties » (p. 496) ; et : « ‘Rien ne lui procurait plus de plaisir que de se martyriser le corps pour Notre-Seigneur’ (Anne de la Trinité) ; ‘Ses cilices sont faits en plaques coupantes pour taillader le corps en plaies saignantes’ (Marie de Saint-Ange) » (p. 497). Sans atteindre, c’est vrai, au « goût du martyre de Jean de la Croix » (ibid.) !

Dieu merci, grâce à la présence de votre bienaimé confesseur Jérôme Gratien (de trente ans votre cadet), vous aurez eu aussi, entre le masochisme et le sadisme, des pauses joyeuses, bienfaisantes ! peut-être même y a-t-il eu une transfiguration, un transfert de l’amour mystique en un amour personnel partagé !

Tentons de résumer les relations, ou postures, dialectiques-mystiques entre Thérèse et son Jésus : « fille-mère de ton Père-Fils », aux côtés du dantesque « Vierge mère fille de ton fils », mais aussi de la paire : « Fils-Père devenu Époux » et « fille-mère devenue Épouse » !

Un mot s’impose sur les relations entre Thérèse et son père terrestre : « Mieux que quiconque, don Alonso, ce père aimant, trop aimant, sait combien Thérèse est belle et séduisante […] » (p. 151). Thérèse confesse : « ‘Nous étions trois sœurs et neuf frères. Tous, par la bonté de Dieu, ressemblèrent à leurs parents pour la vertu ; je fus la seule à faire exception. J’étais pourtant la préférée de mon père et, tant que je n’avais pas offensé Dieu, ce n’était pas, me semble-t-il, sans quelque raison’ » (p. 156).  « Cependant que le patriarche don Alonso ponctuait doctement, au-dessus des têtes penchées de son épouse et de sa progéniture, que seuls les ‘bons livres’ méritaient une telle passion, et qu’il convenait de se méfier des livres en langue castillane. Thérèse acquiesçait à son père, comme il se devait, et n’en faisait qu’à sa tête. Elle dévorait la nuit en cachette les fameux romans » (p. 167). (Cela me rappelle la réaction de l’adolescente Julia Kristeva devant la recommandation de son père d’éviter à tout prix la lecture de Dostoïevski !) 

Mais, ce sera son oncle Pedro qui lui ouvrirait les portes de la mystique, ce long chemin de croix, qui fera d’elle la sainte de la Contre-Réforme ! Et son père est prêt à la suivre, à suivre aussi son frère, « […] en se faisant religieux à son tour ! […] Le beau trésor ! Père et fille en commune oraison ‘à la manière d’Osuna’. […] Vous avez réussi […]. La boucle est bouclée, vous dis-je : la fille apprendra à son père à faire oraison, autrement dit à aimer, comme si elle était le père de son père. Tel fut votre premier triomphe sur… l’homme » (pp. 189-190).

Thérèse mon amour, ce labyrinthique récit dédié au père de Julia Kristeva, contient aussi la pièce de théâtre « Dialogues d’outre-tombe », une « pièce » capitale de l’édifice (écoutons la narratrice Sylvia Leclercq, l’alter ego de Julia Kristeva) : « Ai-je enfin terminé mon analyse de la paternité, du complexe d’Œdipe, pour être exacte… comme il convient à la SPP… en tirant papa de l’oubli, en me réconciliant avec sa voix […] le tout enlevé grâce à ma colocataire ? (Sourire forcé.) Eh bien, cela suffira pour aujourd’hui, et pour longtemps encore, j’espère… Je peux prendre congé de Thérèse, maintenant, en me retirant dans la voix juvénile de mon père… » (p. 649). « Mais enfin, combien de fois ai-je dû l’entendre depuis » [ce chant que chaque matin son père fredonnait sous la douche] : « Depoooo…suit, depoooo…suit poteeee…ntes… de seee…de… Et exaltaaa-aaaa-aaaa… vit huuuumiiles… » (p. 650). Le Magnificat, BWV 243 en majeur de Bach : « ‘Il a fait tomber les puissants de leurs sièges, et il a exalté les humiliés’ », « sans qu’il évoque […] ce frémissement que Thomas l’agnostique m’avait transmis rien qu’en chantant. Et qui m’a reconduite à Thérèse sans que je le soupçonne, laquelle m’a reconduite à lui. Avec ce rêve, la boucle est bouclée… » (ibid.).

En fait, aucune mystique chez son père, d’autant moins chez Sylvia l’athée, entre eux deux c’était une mystique de l’amour d’où surgira, pour la fille, cette capacité d’aimer, de comprendre la vie et les êtres, qui la guidera vers d’autres types de « fondations » : l’écriture des livres (où elle appliquera, systématiquement, instinctivement, la règle de Nietzsche : « ‘Ne plus jamais rien écrire qui n’accule au désespoir toutes les sortes d’hommes pressés’ » (in Je me voyage, p. 275), et la pénétration des âmes ; elle sera bergère des âmes errantes, les aidant à renaître : « J’accueille leurs voix qui m’accueillent, je la com-prends, elle me com-prend, floraison de l’intelligence sensible, du sensible intelligent. Cet appui sur la voix autre, et son appui en moi, me situent autrement dans le lien à autrui : l’autre persécuteur s’invagine en autre recevant-et-reçu. Je ne suis plus un infans, je deviens un sujet parlant-désirant, un enfant pensant, j’échafaude des théories sexuelles, je suis un chercheur en puissance » (p. 510). Et : « Pour rester en vie psychique, en vie tout court, je ne peux que tenter de réhabiter mes demeures intérieures. Avec quelqu’un d’autre. […] Mais à l’infini… » (p. 663). 

Et c’est grâce à cette capacité d’aimer que Julia Kristeva a pu traverser le continent mystique catholique de même qu’orthodoxe, et comprendre ainsi Cet incroyable besoin de croire (une des dimensions fondamentale de l’être humain, que Freud aussi avait reconnue, à son grand regret !), qui est le titre de son bel ouvrage de chez Bayard (2018).

Je pourrais continuer, car j’ai pris des notes jusqu’au bout de cette nuit mystique, mais cela suffit à démontrer que, même pour un spinoziste comme moi, cette lecture de sainte Thérèse a sa poésie, son interrogation éthique-existentielle, son magnétisme ! Je n’oublierai pas le Post-Scriptum, qui est une vibrante lettre à Diderot « sur la subversion infinitésimale d’une religieuse » (p. 667) ! J’ajouterai juste que chacun de ses ouvrages est aussi une autoanalyse, (une étape vers) une renaissance ! 

Je ne sais pourquoi,  La Transverbération de sainte Thérèse de Bernini (du début du livre) me rappelle la Piéta de Michel-Ange ! Peut-être parce que les deux surprennent l’instant éternel de l’amour d’une femme-mère-fille ! En regardant longuement, amoureusement, les deux visages de vierges, je dirais que Bernini s’est inspiré (de la plus lumineuse des manières) de Michel-Ange !

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  1. Julia KRISTEVA, Thérèse mon amour, récit, « Sainte Thérèse d’Avila », Fayard, 2012.
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Un diptyque

Un diptyque


« Voici le dernier livre de Philippe Sollers, écrit jusqu’au bout d’une main claire », note Yannick Haenel sur la quatrième de couverture de La Deuxième Vie.

C’est exact, c’est fort, et c’est beau, même quand cette main claire tremble…

Mais on a comme une envie d’ajouter que, de la part de Sollers (Ulysse des lettres françaises), on peut s’attendre à tout… même à un livre post-mortem : écrit, ce coup-ci, par son (non-)être, en ses mutations infinies, sorte d’Yi king, hélas, pour nous, intraduisible, donc impubliable en français – en cette langue qui l’a fait naître, et renaître, à chaque nouveau livre, c’est-à-dire pratiquement une centaine de fois !

On peut s’attendre à tout, j’insiste : car, chez lui, ce lien entre écriture et amour, ou amour et écriture, ce nœud gordien, fut si serré qu’au moment de son départ, d’instinct, « Philippe se tourne vers le cahier » (p.72)…

Je tenterai de concentrer ce livre-aphorisme, ou ce poème, en quelques lignes-citations :

« Malheur à celui ou à celle qui n’a pas célébré sa vie de son vivant », nous dit Sollers (p.16), et on comprend tout de suite que les susnommés n’auront pas, non plus, le droit de célébrer leur « Deuxième Vie », dans sa « vivacité », ce « caractère le plus inattendu de l’éternité », où « c’est d’un vif mouvement que la mer se mêle au soleil » (bien entendu, « les éléments négatifs [en] sont éliminés ») : c’est comme si « chaque moment est perçu instantanément pour la deuxième fois » (p. 19). On dirait une Reprise kierkegaardienne immédiate ! 

« Chez certains écrivains, la Deuxième Vie est toujours en vue dans la première, mais peu en ont conscience, à moins d’une initiation » (p. 21).

Et, si « la première vie est contradictoire » (p. 20), « la Deuxième Vie se tait, elle a appris que la pensée est un acte » (p. 21).

Or, découverte essentielle, la « Deuxième Vie » ne se conjugue pas au singulier : des atomes crochus (disons) permettent « des relations solides avec d’autres Deuxièmes Vies » ; par exemple, « l’entente avec Eva était immédiate, pas sexuelle, sauf une fois, pour vérifier que la question n’était pas là » (p. 21). 

Dans sa postface (en fait, la continuation, le complément du livre, mais comme simultané, car, rappelons-le, ici aussi, « chaque moment est perçu instantanément pour la deuxième fois » dans cette dialectique entre l’existence et l’écriture, la lettre et l’être), Julia Kristeva écrit : « Reste Eva, figure composite des femmes du Migrant, ‘de plain-pied avec la Deuxième Vie’, par ‘intensité de concentration’ » (p.71). Je vote pour cette Eva-là, que je ne vois pas, moi, juste comme une « figure composite des femmes du Migrant », mais, à la fois, comme une incarnation individuelle, unique – qui a été, qui est « de plain-pied » avec sa première et sa « Deuxième Vie », et qui ne peut être autre que (Krist)Eva, donc Julia !

En vérité, une part d’Eva/Julia est bien « partie », et désormais « se voyage » avec Philippe, comme en un « hymne à ‘l’Amour qui meut le soleil et les autres étoiles’ » (voir le chant XXXIII du Paradis de Dante ; ici, pp. 72-73).

Tout cela m’envoie à ce dialogue (in Julia Kristeva, Philippe Sollers, Du mariage considéré comme un des beaux-arts, Fayard, 2015) :

« Ph. S. – La rencontre d’amour entre deux personnes, c’est l’entente entre deux enfances. Sans quoi, ce n’est pas grand-chose (p. 41).

« J. K. – Tu as raison de commencer par l’enfance, car les nôtres sont si différentes, et pourtant nous les avons accordées (p. 41). […] Bien sûr, je resterai toujours une étrangère plus ou moins intégrée. Cependant, dans l’amour qui ravive nos enfances échangées, et seulement là, je cesse d’être étrangère (p. 44). » 

Ce qui me rappelle Nietzsche : « Dans l’homme véritable est caché un enfant qui veut jouer. Allons, les femmes, découvrez-le cet enfant dans l’homme ! » (Ainsi parlait Zarathoustra, Première partie, « Des petites vieilles et des petites jeunes », trad. de G.A. Goldschmidt, Le Livre de Poche, 1995, p. 85).

Mais, certes – nous dira Sollers –, la réciproque aussi s’impose de soi : « Une des plus belles photos que j’ai vues de Julia, c’est elle en bébé (rires). Il faut aller trouver parfois la petite fille chez une femme. C’est beaucoup plus compliqué qu’on ne croit, puisqu’il s’agit en réalité de la voler à sa mère. Le Cantique des cantiques dit que l’amour est fort comme la mort. Ça m’impressionne beaucoup : si j’aime, je vais peut-être être aussi fort que la mort, ou vaincre la mort ? Stendhal écrit une phrase absolument étonnante, comme ça, très vite : ‘L’amour a toujours été pour moi la plus grande des affaires de ma vie, ou plutôt la seule.’ Vous connaissez son épitaphe rédigée par lui en italien : ‘Il vécut, écrivit, aima’ » (in Du mariage…, p. 145).

Pour moi, c’est prouvé : La Deuxième Vie ne peut que faire suite à Du mariage considéré comme un des beaux-arts !

(Ce titre même nous rappelle la kierkegaardienne « Légitimité esthétique du mariage » d’Ou bien… Ou bien2 : « Lorsque l’être, avec lequel je vis dans l’union la plus tendre de la vie terrestre, m’est aussi proche au point de vue spirituel, c’est alors seulement que mon mariage est éthique et, par conséquent, esthétiquement beau » ; et : « L’amour romantique se laisse excellemment bien représenter dans l’instant, mais non pas l’amour conjugal ; car un époux idéalisé n’est pas quelqu’un qui l’est une fois dans la vie, mais quelqu’un qui l’est tous les jours » ; c’est qu’il vainc « l’ennemi le plus dangereux : le temps » – puisqu’il « a eu l’éternité dans le temps et l’a conservé dans le temps ».) 

Conclusion logique : il faudrait les republier en un diptyque.


1. Cf. Philippe SOLLERS, La Deuxième Vie, roman, avec une postface de Julia KRISTEVA, NRF Gallimard, mars 2024.

2. Cf. Søren KIERKEGAARD, Ou bien… Ou bien…, trad. du danois par F. et O. PRIOR et M. H. GUIGNOT, Tel Gallimard, 1995, pp. 433, 447 et 449.