Jérôme Garcin, Le dernier hiver du Cid ; Gallimard, (17, 50€ – 198 pages)

Chronique de Nadine Doyen

Jérôme Garcin, Le dernier hiver du Cid ; Gallimard, (17, 50€ – 198 pages)


Le titre « Le dernier hiver du Cid » préfigure une tragédie.

Après s’être consacré à sa dynastie familiale, Jérôme Garcin centre son exercice d’admiration sur le père de son épouse.

Il ressuscite l’acteur Gérard Philipe, né en décembre 1922, disparu trop tôt (1969), « fauché comme une alouette en plein vol ». Son nom s’est imposé dans les milieux du théâtre et du cinéma. 60 ans plus tard, l’auteur le fait revivre dans un livre dédié à Anne-Marie Philipe, qui n’est autre que « l’infante du Cid », orpheline de père si jeune, une preuve d’amour touchante. 

Pour commencer, c’est le portrait d’un homme hyperactif qui est brossé. Un père, papa poule, « aimant, radieux, opiniâtre, et utile », qui se partage entre les jeux de plage avec ses jeunes enfants et son travail d’entretien de la propriété de Ramatuelle.

Sa femme Anne pressent que la fatigue qui saisit son mari dès son lever n’est pas normale. Et constate que sa résistance n’est plus celle « d’une fibre de sisal », affaibli qu’est l’acteur par ses douleurs. Elle s’en alarme et en vient à canaliser l’énergie d’Anne-Marie (4 ans 1/2) et Olivier (3 ans) pour assurer un havre de tranquillité à leur papa. En août 1969, se sentant malade, il souhaiterait avoir la visite de « son jumeau de coeur », Georges Perros, (à qui il a offert l’hospitalité quelque temps) afin de se confier. Mais celui-ci décline l’invitation.

On suit donc, tout d’abord, le quotidien de la famille, l’été 1959, en vacances dans le Var, à La Rouillière, « ferme perdue en pleine campagne », offerte par les parents d’Anne pour son mariage, bâtisse qui nécessite de nombreux travaux.

La vedette adulée des photographes s’en absente pour participer à Paris à la promotion des « Liaisons dangereuses ».

Puis, les vacances finies, la petite troupe fait une halte dans la résidence secondaire de Cergy. Maison aux allures de château dotée d’un grand parc, entretenu par le jardinier Brunet, où les enfants s’ébaudissent. Elle jouit d’une situation idéale et permet au «  Fregoli » de rentrer y dormir après une représentation et à Claude Roy d’y trouver son inspiration.

C’est un homme fuyant les mondanités, les ors que Jérôme Garcin dépeint, investi dans la réfection de la « bâtisse bancroche ». Il trompe son épuisement en allant applaudir « le géant » Laurence Olivier à Stratford, siège de La Royal Shakespeare Company et en revient avec le désir d’incarner Hamlet.

Dernière migration en octobre pour rejoindre leur appartement de la rue de Tournon.

La personnalité de son épouse Anne, ethnologue, se dessine : « conseillère, pygmalion », elle se montre exigeante dans les choix de sa carrière.

On est témoin de l’amitié indéfectible qui va lier Gérard au médecin obstétricien Pierre Velay, à qui il osera se confier sur sa maladie. Quand il est admis dans la clinique Violet, impossible de passer incognito. 

Bien qu’hospitalisé, il nourrit de multiples projets pour enrichir son répertoire déjà impressionnant, s’intéressant aux tragédies grecques.

L’émotion saisit le lecteur face au malade affaibli après l’intervention subie. Mais le choc, c’est le diagnostic du médecin et la décision de l’épouse de cacher la vérité.

On perçoit le maelstrom qui l’étreint face à l’annonce implacable.

Émotion encore de voir ce chirurgien, confronté à son impuissance de sauver « le jeune dieu », qu’il admire tant au point de ne manquer aucune de ses pièces.

Anne, 42 ans, veille sur lui, le soutient, lui fait entrevoir son retour Rue de Tournon. 

Pour tenir moralement, elle convoque leurs jours heureux, « leur vie nomade et joyeuse, au gré des tournées molièresques du TNP ». Elle se remémore leur promesse, enlacés, par une nuit de neige : «Nous essaierons d’être élégants si un jour nous sommes malheureux ».

Les retrouvailles joyeuses avec ses « petits amours » le font revivre. Bientôt 37 ans,

« Il est heureux comme un rescapé », lui qui « était un homme pressé, insatiable, vibrionnant », constamment adulé, consent à prendre un peu de repos, avec le projet d’un séjour à la montagne avec sa chère famille.

Le dévouement dont fait preuve Anne qui doit aussi gérer le quotidien, conduire « les bouts de chou » à l’école, force l’admiration.

Le clap de fin, le 25 novembre 1959 fait tomber un rideau, non pas rouge, mais noir. 

La triste nouvelle fait affluer les paparazzi (notoriété oblige) et aussi poindre les larmes du lecteur. Les télégrammes affluent, on pleure l’idole. Une pléiade d’intellectuels et d’artistes vient s’incliner devant « le comédien héroïque », mais aussi devant l’homme de gauche, que l’on prenait pour un communiste, même si ce n’était pas tout à fait le cas.

Anne, très digne, l’accompagnera pour son dernier voyage à Ramatuelle. Elle sait que  désormais, elle devra « l’aimer à l’imparfait ». Sobres funérailles.

Le passé peu glorieux du père de l’acteur , pendant la guerre, est évoqué, son exil à Barcelone. C’est un homme fier du succès de son fils, qui collectionne les articles de presse. On découvre que Gérard était engagé dans les FFI, et qu’il a participé, en août 44, « aux combats de la libération de Paris ». Rappelons qu’il a crée le SFA, « le syndicat français des acteurs ». Engagé aussi il l’est dans sa volonté d’être payé comme les autres, et comme Jean Vilar qu’il admire tant, il est fier « d’offrir les grands textes à ceux qui n’y avaient pas accès ».

Un portrait choral de Gérard se décline comme un puzzle sous multiples facettes.

Sa mère évoque l’enfance du « garçon sage, précoce, studieux », à Cannes.

Son épouse Anne a aimé un homme sensuel « à la peau douce, aux doigts longs et fins, à la fossette mutine au menton, à la voix acidulée du Petit Prince ».

Pour son chirurgien , il incarne le comédien « au port aristocratique, l’inexplicable alliage de panache et de candeur ». Quant aux réponses au questionnaire de Proust, elles brossent une sorte d’autoportrait.

Le plus poignant, c’est la lettre d’adieu de Georges Perros à cet « élève si singulier qui broutait un texte avec frénésie, fantaisie » et « une diction consonante ». 

Un autre de ses professeurs le pleure en silence, Georges Le Roy : il avait vu en « ce jeune fauve, un génie, un prodige de grande race ».

On est admiratif devant l’ampleur de son répertoire, de sa filmographie (Fanfan la Tulipe) et devant sa capacité à mémoriser autant de rôles (Rodrigue, Ruy Blas…).

Les noms des grands théâtres défilent : Chaillot, Hébertot, l’Odéon, Récamier, la Comédie -Française… et même celui de la Shakespeare Company.

Le narrateur met en exergue le métier de comédien , qui permet « de traverser au galop les siècles et les pays, de porter un jour la cuirasse, un autre la soutane, de défier les puissants, de se donner de nouvelles mères, de nouveaux pères, d’être polygame, de se cacher sous de multiples masques… ».

En filigrane, Jérôme Garcin donne un aperçu de l’époque : le train de nuit existait !

La crise sévit en mai 1958. Parmi les objets : étaient à la mode le radio réveil Bayard, le transistor portatif Optalix. Il note l’engouement des femmes pour le fuseau. Malraux est nommé Ministre de La culture. De Gaulle promulgue la réconciliation franco-allemande.

(On est sensible à la leçon de vie et de courage que donnent le patient et l’accompagnant, face à leur solitude dans cette épreuve.)

Par ce récit intime et mémoriel, Jérôme Garcin rend immortel Gérard Philippe et nous incite à lire les pièces, à voir les films dans lesquels il a participé. L’auteur signe un témoignage puissant et bouleversant en retraçant son dernier hiver. En même temps, il livre un double portrait dithyrambique de l’homme (père, époux) et de l’acteur, « cet Ange, d’une beauté séraphique, à la démarche aérienne », qui avait atteint la stature d’une « rock-star » internationale. Un hommage qui touchera la génération de ceux que Gérard Philipe a fait vibrer et une biographie qui fera découvrir cette étoile aux plus jeunes. Écrire, n’est-ce pas prolonger la vie des disparus ? Et quelle élégance de style ! C’est la gorge nouée que l’on s’éloigne du « Cid », à pas feutrés. 

NB : Disponible en livre audio lu par Anne-Marie Philipe, collection Écoutez lire.

© Nadine Doyen

Jérôme Garcin, le syndrome Garcin, Gallimard, Récit, ISBN : 2070130622, 1 décembre 2017.

Chronique de Alain Fleitour

Jérôme Garcin, le syndrome Garcin, Gallimard, Récit, ISBN : 2070130622,  1 décembre 2017.


« J’écoute le silence du médecin, écrira Jérôme Garcin page139, le silence de Paul Launay, qui a consacré des pages à la découverte de la mort pour un enfant, à la perte d’un frère, au langage et à la séparation violente des jumeaux, mais qui laissera sa femme dire ce qu’il est incapable de dire.


Par erreur, ou au détour d’une confidence, Jérôme Garcin fait parler Pam et dévoile  le mutisme de la douleur, le drame qui fissure encore l’âme de celui qui est Paul Launay, le médecin le mieux qualifié pour alléger le poids du deuil chez l’enfant, non à le surmonter, mais juste pour l’évoquer.
C’est Pam encore qui explique à l’enfant de 10 ans, combien le décès de son frère l’a meurtri.
Jérôme Garcin se tait, ou du moins, il ne parle qu’à la 3ème personne.


Le syndrome Garcin est là, douloureux, impalpable, il est un mélange d’angoisse et de désinvolture, il est là dans la négation du drame, dans cette façon de se blinder et de se taire, jusqu’au moment où les parents de Jérôme Garcin, faute de le comprendre, traduiront parfois cette froideur en égoïsme. Jérôme, était-il insensible, peut-être que l’auteur s’en souviens, de cette incapacité d’aimer comme si l’enfant avait perdu l’élan du cœur.



« Pam me raconte le garçon que j’ai été
dans les mois qui ont suivi la mort d’O1ivier,
me décrit très précisément ma détresse,
ma sidération, mon repliement,
de feindre d’ignorer le drame
qui m’a métamorphosé
au seuil de mes six ans. »



Mais le conteur Jérôme Garcin n’en reste pas là, et sur cette page 138, Pam se confie, elle lui montre soudain, « celui que, avec autant d’amour que d’anxiété, elle n’a cessé d’observer et de materner, mais que j’ignore- ou que je veux ignorer- avoir été. »


La réponse à cette incontournable question ; pourquoi cette famille a tout donné à la médecine ? Elle se trouve page 9 . « Au commencement était l’homme et sa souffrance, en face se trouvaient son semblable et sa compassion. Toute la médecine est partie de là ( séance inaugurale par Raymond Garcin en 1954 ) ».


Raymond Garcin aura trouvé les mots, pour expliquer ce goût de soigner, dans une indisposition naturelle à se mettre en avant, en choisissant de venir en aide aux souffrants, et d’entrer dans les ordres de la compassion.

Cette retenue, cette humilité se traduira par la lecture de tous les écrivains qui cherchent à combattre les fléaux, au lieu de scruter l’horizon pour débusquer les boucs émissaires.
Il lira Albert Camus et sa fougue à combattre, à résister aux grandes épidémies par le travail et la raison.


Jérôme Garcin écrit dans ce livre l’essentiel, notre destin à tous, dans une langue simple fluide, pleine de fantaisie, oh combien lucide. Ce ne sont pas des chapelets de titres qui défilent, mais une lignée de personnalités, de déterminations, de pratiques qui se situent entre la profession et l’ordination.


Il y a dans le style Garcin celui qui s’amuse, taquine, se cache et celui qui monte en selle pour vilipender tel rustre ou telle funeste logique. Je finirai par trouver dans la prose de ce grand lecteur, du d’Ormesson avec une pointe de Desproges.



© Alain Fleitour

Jérôme Garcin, Le syndrome de Garcin, Gallimard nrf

Une chronique de Nadine Doyen

Jérôme Garcin, Le syndrome de Garcin, Gallimard nrf
Décembre 2017,( 153 pages – 14,50€ )


PRIX HUMANISME ET MEDECINE 2018

Collège Français de Pathologie Vasculaire

Mieux vaut ne pas connaître « le syndrome de Garcin » (1) qui doit son nom à Raymond Garcin, éminent neurologue, grand-père paternel de l’auteur.

Il lui rend un vibrant hommage dans ce récit et dresse le portrait d’un homme « humaniste », plein de compassion pour la souffrance de ses semblables, avec la vocation de soigner, « de guérir parfois, soulager souvent », d’alléger les maux.

Si les souvenirs de ses jeunes années se sont évanouis, Jérôme Garcin les exhume d’une lettre de sa mère. Il adorait ce grand-père (qui avait le culte de la famille) et ne voulait pas le partager avec son jumeau Olivier (2) On devine son besoin « exclusif » de ces moments de grâce à « apprendre à dessiner, rêver, à colorier le monde ».

Il nous invite dans la maison normande et nous peint la campagne « vert vif ».

Il se remémore leurs sorties en voiture :  à bord d’une Versailles !

Son attachement à « cette terre mouillée », à la vallée d’Auge qui abrite « son refuge, son oratoire, son écritoire.. » remonte à plus de trente ans.

Le récit devient poignant quand Jérôme Garcin nous restitue son pèlerinage, l’été 2016, sur les traces de ce grand-père né en Martinique, au moment où lui aussi est devenu grand-père. Ce retour aux sources le conduit à la maison de Saint-Laurent, voici la tirelire des souvenirs qui s’ouvre : « C’était bouleversant, enivrant, dérangeant. Je respirais mon passé ».

Il retrace la généalogie de ses ancêtres, cette lignée de « blouses blanches », notant que ce fut « une entreprise chimérique ». Il remonte au premier de cordée : Alexis Boyer, au parcours stupéfiant, jusqu’à son grand-père, « l’exilé antillais », qui a dû fuir la colère du Mont Pelée et dont la famille a perdu les biens. Le narrateur consacre plusieurs pages à cette catastrophe apocalyptique, qui a balayé Saint-Pierre. (éruption que Daniel Picouly évoque aussi dans Quatre-vingt-dix secondes »)

Un paysage de désolation qui contraste avec le bocage normand où il s’est installé.

Dans le chapitre : « Docteur Garcin, I presume ? », qui montre le neurologue en activité, à la Salpêtrière, on réalise ce qui l’a conduit à une telle notoriété, un charisme, une bonté hors normes et un viatique : « Écoutez vos malades, ce sont vos seuls maîtres ». Pour lui « la base de la médecine était l’amour ».

Jérôme Garcin a regroupé les témoignages dithyrambiques de ses confrères, de ceux qui ont travaillé à ses côtés (étudiants, internes) et encore plus touchant, il a recueilli la gratitude d’une de ses patientes. Il a écumé les archives familiales et déniché des articles qui mettent en exergue son côté « janséniste » cultivant la satisfaction du devoir accompli, ainsi que sa force d’âme « qui lui permirent de supporter les épreuves, les morts accidentelles de sa femme, de son petit-fils ». Pour Jean Métellus,  « cet honnête homme incarnait la grande médecine sensuelle, tactile, visuelle, auditive et olfactive ».

L’auteur peut être fier de ses prédécesseurs, qui ont eu accès à des postes prestigieux, à l’Académie de Médecine. Le docteur Chauffard a même eu l’honneur de soigner un certain Verlaine. Le « Papi, si romanesque » a légué à son fils Philippe « le goût de la perfection, la vertu de l’altruisme, une faculté phénoménale de travail » et à son petit-fils la passion pour la littérature. Jérôme Garcin montre l’impact de ses deux grands-pères « lettrés et contemplatifs », humanistes, sur ses lectures d’adolescent.

Il avoue qu’il avait « fini par croire que soigner était moins un verbe transitif que le complément d’objet direct de la lecture, une variante de la poésie… ».

À noter que sur sept générations, on était médecin de père en gendre, côté paternel (Raymond Garcin perpétuant « une tradition endogamique ») et de père en fils, côté maternel.

Ce sont ses « tourtereaux » de parents qui ont « clos le roman-fleuve de la médecine », toutefois il les considère « cliniciens », pratiquant « la chirurgie artistique ». Ils avaient trouvé dans la peinture et la littérature, « les remèdes à la cléricature ».

Sa mère, fille du pédopsychiatre Launay, qui restaurait les tableaux avait transformé leur salon « en bloc opératoire sentant le détergeant et la térébenthine ».

Quant à son père, « éditeur aux Presses Universitaires de France », tel un « obstétricien, il accouchait ses auteurs après avoir accompagné et surveillé leur grossesse ». (On pense à Amélie Nothomb qui, chaque année, est « enceinte » d‘un nouveau roman.)

L’auteur se livre à un considérable name-dropping des penseurs de l’époque dont son père a publié « les œuvres pérennes ».

En brossant le portrait de cet homme dynamique, qui force admiration et respect, plane l’ombre de l’absent, de l’enfant perdu. Relire La chute (3) qui relate le destin tragique de son père. Jérôme Garcin nous donne une autre définition du « syndrome de Garcin «  dans la mesure où son père laissait « ses émotions à la maison , en dissimulant la douleur d’avoir perdu un enfant ». Il y voit une façon « d’être au monde sous une carapace », « de cultiver la solitude dans des lieux fréquentés », « de se donner aux autres avec parcimonie », « d’être plongé dans une incessante conversation avec soi-même », « de s’ingénier à n’être jamais percé ».

Par ce récit, Jérôme Garcin permet de voir l’évolution de la médecine avec « la chaîne des découvertes » et montre des aïeux la vocation chevillée au corps, investis dans les recherches ( neurologie) pour faire évoluer les diagnostics et traitements.

Le biographe confie un regret, celui de ne pas avoir accolé à son nom le patronyme de Pam, son grand-père maternel Launay envers qui il éprouva une grande tendresse.

Si Laurent Selsik se considère « un fils obéissant » en conjuguant l’activité de médecin et d’écrivain, Jérôme Garcin relate la rupture dans la chaîne familiale « hippocratique ». L’occasion pour lui de payer sa dette à ses grand-pères dans un exercice d’admiration très émouvant et de revenir sur deux disparitions très éprouvantes. Celles de son père et de son frère à qui il a élevé « des tombeaux de papier ». Écrire pour témoigner, pour qu’on ne les oublie pas et pour laisser une trace. N’écrit-on pas par consolation ? En résumé le mémorialiste de la famille Garcin conclut : « si soigner, c’est sauver des vies, écrire c’est les prolonger ».

Jérôme Garcin signe un récit intime foisonnant, émaillé d’éclats de poésie, dans lequel il réussit une chirurgie délicate, à savoir « ligaturer deux mémoires » dans cette « dynastie de mandarins ».

On connaît le journaliste à l’Obs, l’écrivain « intranquille », l’animateur du Masque et la Plume, ajoutons-lui une nouvelle casquette : chantre de la mémoire familiale.

Quant à sa petite-fille, Lou, peut-être embrassera-t-elle une carrière médicale ?

© Nadine Doyen


(1) Définition du Syndrome de Garcin : « Paralysie unilatérale progressive, plus ou moins étendue de nerfs crâniens ».

(2) : Olivier de Jérôme Garcin, récit autobiographique qui relate le destin tragique du frère jumeau de l’auteur. Gallimard.

(3) La chute de Jérôme Garcin. Gallimard.

Jérôme Garcin, Nos dimanches soirs, Bernard Grasset ; France Inter (300 pages – 19€)

Chronique de Nadine Doyen

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Jérôme Garcin, Nos dimanches soirs, Bernard Grasset ; France Inter (300 pages – 19€)


Commençons par féliciter Jeanne, l’initiatrice de ce livre-abécédaire qui lui est dédié.
A l’occasion du 60ème anniversaire, Jérôme Garcin remonte le temps, nous plonge dans les coulisses de cette émission culte qu’il définit comme un « moulin à paroles », son « petit théâtre ». Vous saurez tout sur « l’hymne national de la critique» de Mendelssohn qui annonce et ferme « le geyser de harangues ».
Vous ferez plus ample connaissance avec les trois « bandes » de la trinité : cinéma, théâtre et littérature. Pour justifier les éclats de voix, les empoignades verbales, l’auteur se réfère à Oscar Wilde pour qui « Une époque qui n’a pas de critique est une époque où l’art est immobile. »
Au fil des pages, l’autoportrait de l’auteur se tisse, par touches : depuis 1989 à la barre, au studio Charles Trenet, avec le même enthousiasme renouvelé.
C’est à 15 ans qu’il eut le choc d’entendre « cette foire d’empoigne » qui orienta sa vie. Jérôme Garcin se remémore la première fois où il « monta  à la tribune comme à l’échafaud », succédant à Pierre Bouteiller, soutenu par la bienveillance de Martine de Rabaudy et la « gentillesse paternelle de Régis Bastide ».
Le Masque représentait pour le jeune « chef d’orchestre » une « liberté d’expression, d’indignation, d’admiration sans limites ». Depuis, l’émission est devenue « une spécialité française » unique et reconnue, « une madeleine » pour François Morel.
Jérôme Garcin retrace son parcours, ses débuts à la télé, évoque l’époque où il faisait « le paon », mais aussi en parallèle l’historique de l’émission. Il rappelle le choc de perdre un parent à dix-sept ans et un frère jumeau à six ans. A noter de nombreux hommages  dans le chapitre consacré aux quarante ans : Charensol, Polac, Bastide.
Parmi les anecdotes roboratives, celle contée par un agriculteur qui avait baptisé ses vaches « les Garcinettes », après avoir constaté qu’elles étaient sensibles au « ton velouté » de la voix du modérateur.
Comme Jérôme Garcin l’a confié dans le magazine « L’Arche » : « J’écris car je ne supporte pas que les morts soient oubliés, partis pour toujours. Il faut encore et toujours parler d’eux, dire les cicatrices que leur absence a gravées en nous ».
Comme Perec, Jérôme Garcin se souvient de ceux qui ont beaucoup compté pour lui, ses prédécesseurs : Bouteiller, Bory, Polac, et égrène une pléthore de  réminiscences.
Quand l’émission se délocalise, les aléas sont à gérer (grève des intermittents, vol, ville paralysée par la neige), mais « les vertus fédératrices » l’emportent.
Jérôme Garcin témoigne de son plaisir indicible de rencontrer « la foule de ses fidèles ». Il évoque les lieux impressionnants comme l’Opéra national de Lorraine, à Nancy. Si « Les livres ont un visage », les auditeurs aussi. Dans leurs sourires, il lit une « complicité inexprimée, de la gratitude ». Avec beaucoup de discrétion l’auteur évoque les tournées à travers la France de « sa comédienne de femme », Anne-Marie Philippe pour véhiculer la voix de Claudel dans L’annonce faite à Marie.
Il revient sur le Jubilé, puis les 50 ans, célébrés « dans une ambiance électrique », « de prises de becs », « à voler dans les plumes ». Pas toujours évident pour la « petite Comédie-Française » de se sentir décontracté, alors chacun a son remède.
L’animateur peut se targuer d’avoir fait naître des vocations, dont celle d’Ali Rebeihi.
Dans le chapitre Artisanat, on réalise le travail titanesque que demande « cette préparation de laborantin » pour chacune des séquences, sans compter la sélection du courrier qui sera lu. Jérôme Garcin, « à nul autre pareil » se définit à ce sujet comme « maniaque et obsessionnel » et opiniâtre.
La Normandie, qui  se révèle un vivier de sommités, occupe une place de choix dans cet ouvrage. L’auteur est admiratif du talent polymorphe de François Morel.
En survolant  la table des matières, des titres de chapitres intriguent, comme : « Élysée,  justice, noyade ». Mais laissons le suspense.
Sidérant le feuilleton de l’inconnu japonisant ! On imagine la perplexité de Jérôme Garcin devant une telle assiduité jusqu’au jour où il découvre la véritable identité de cet usurpateur, poète, censeur ! On croise le fantôme du « spectateur absolu », « conteur et enlumineur » comparé à « un nouveau Facteur Cheval ».
Les gourmets testeront l’adresse de la « merveille » de Trouville, « baptisée Le Masque et la Plume » qui fit fondre Jérôme Garcin. D’autres trouveront des remèdes pour chasser le spleen, car « les vertus anxiolytiques » de l’émission culte sont démontrées. A l’ère du podcast, on n’a plus la crainte d’en manquer une.
Bien que son succès soit incontestable, cette émission draine parfois aussi son lot de mécontents, l’auteur soulignant que « La France du dimanche soir a vraiment l’oreille chatouilleuse, l’esprit séditieux et la répartie cinglante ».
L’ouvrage se termine par le chapitre des zeugmas. Si le mot vous est encore hermétique, une copieuse liste d’exemples vous  permettra de briller en société.
Les miscellanées de Jérôme Garcin contiennent des souvenirs, des lettres (bouleversantes, gratifiantes, ou parfois assassines) d’aficionados, de savoureuses ou insolites anecdotes, des hommages, des exercices d’admiration.
Last but not least, il exprime ses remerciements à ses deux collaborateurs et « complices » : Lysiane Sellan et Didier Lagarde, « au doigté de pianiste ».
Lire ce recueil qui transpire « la jouissance » de l’animateur zélé, à « officier à la tribune » depuis 26 ans, prolonge idéalement les dimanches soirs.
Le point d’orgue n’est-il pas d’avoir inspiré des poèmes qui déclinent les louanges du Masque ? Pour un certain Aloïs de Valloires ; « Tous les dimanches soirs, pour une heure seulement/La vie suspend son cours, elle s’arrête un moment./Les joutes et les combats des critiques habiles/Nous font croire un instant que rien n’est difficile ».
Pour Gérard Noiret, les chroniqueurs sont « quelques dieux, moqueurs, pénétrants ».
Ce florilège nous plonge dans les coulisses d’une émission culte, qui perdure, plaît, de génération en génération, par sa qualité et sa vitalité et nous enrichit.
Rendez-vous sur les ondes de France inter le dimanche soir pour l’antidote du blues.

©Nadine Doyen

Jérôme Garcin, Le voyant – L’aveugle résistant ; nrf Gallimard

  • Jérôme Garcin, Le voyant – L’aveugle résistant ; nrf Gallimard, (185 pages, 17,50€)

product_9782070141647_195x320Jérôme Garcin renoue avec les hommages. Après nous avoir fait découvrir Jean de La Ville de Mirmont, cette fois, il consacre son exercice d’admiration pour « L’aveugle résistant », une figure méconnue en France, oubliée même, ce qu’il déplore. En le réhabilitant, l’auteur lui rend justice.

Jérôme Garcin sait aiguiser notre curiosité en ouvrant le roman par un portrait dithyrambique de cet homme dont on découvre l’identité à posteriori.

Si un film peut provoquer un choc, il en est de même d’un livre. Pour Jérôme Garcin, le déclic se produisit avec Et la lumière fut.

Dans ce récit biographique, qui a pu s’enrichir grâce aux archives mises à sa disposition par sa fille, l’auteur nous révèle en quoi Jacques Lusseyran l’a émerveillé, ébloui. D’une part pour « un optimisme ravageur, une vaillance hors norme, une foi d’airain ». D’autre part, pour avoir su faire de son handicap un atout. Lui qui voyait « avec les yeux de son âme » continue à s’émerveiller, comme Jacqueline de Romilly.

Son enfance bascule à huit ans dans les ténèbres, ce qui développe son « regard intérieur ». L’auteur déroule sa scolarité, ses études supérieures. Un parcours brillant, mais contrarié par cette humiliation de se voir refuser l’accès au concours d’entrée à l’École normale supérieure, ceci à cause du régime de Vichy.

Ce qui force l’admiration chez ce mal voyant, c’est sa capacité à dépasser son handicap, à travailler d’arrache-pied. Soutenu par des parents aimants, il développe une passion pour la langue allemande, « d’une beauté sonore exceptionnelle ».

Avec ce héros, on revit une période sombre de l’Histoire, celle de l’occupation allemande. Épris de liberté, il organise un mouvement de résistance, fédère des volontaires, crée un journal. Son engagement est retracé jusqu’à son arrestation par la Gestapo. Un compagnon de détention ayant comparé Jacques Lusseyran à un cheval, Jérôme Garcin, dont on connaît la passion pour le cheval, décline un magnifique hymne à « la plus belle conquête de l’homme », « ce voyant hypermnésique », doté d’un « sixième sens ». Vient l’heure de la déportation. Pour le germanophile de 20 ans, Buchenwald convoque des images plaisantes, une « forêt de hêtres », donc une nature « joviale », tout comme Weimar, berceau de noms illustres.

Le chapitre « Nuit et brouillard » est le plus poignant, puisque « le petit aveugle français » relate son enfer au camp, « la géhenne », « ses exploits de résistant, son martyr de déporté ». Témoignage qu’il consigna dans deux ouvrages pour se délester.

L’auteur évoque aussi, non sans émotion, les lettres testamentaires bouleversantes laissées par ces courageux, dont Guy Môquet, Jean Prévost1, mort pour leur patrie, pour « une France libre ». On croise aussi Jorge Semprun que Jérôme Garcin renonça à interroger sur « son expérience concentrationnaire », libéré comme Lusseyran grâce à Patton. On s’étonne comme l’auteur de découvrir l’emprise de Saint-Bonnet sur le couple Jacques Lusseryan & Jacqueline Pardon. Mais « le patron », « ce mentor » ne l’avait-il pas guéri de son « immense fatigue », de sa « grave dépression » ?

Sa vie professionnelle, en tant qu’enseignant, en Grèce, s’avère aussi « un combat épuisant », « semé d’embûches ». Serait-il le « mal-aimé » ?

Par contre, « son charme fauve » le rend volage, insatiable. Sa vie affective fut bien remplie, marié trois fois. La première épouse, Jacqueline Pardon, dont il divorce lui inspire « Maître de joie », où il fait « l’éloge du second mari de sa femme ». La dernière épouse était une de ses élèves. D’où le scandale dans « l’Amérique puritaine ».

C’est aux États-Unis qu’il renaît une troisième fois, s’épanouit, enseigne en toute liberté, lui, véritable « homme-livre », trouve la reconnaissance, communie avec la nature, reprend goût à la musique, et nourrit la conviction que « les yeux ne font pas le regard ». Mais « écrire reste sa raison d’être » et, dans Le monde commence aujourd’hui, il tente de « solder son passé ».

La lecture achevée, on réalise que l’on a adopté la même façon de lire que l’auteur, s’ « arrêtant à chaque phrase », tant « tous ces mots jaillis de la nuit absolue, avaient un éclat incomparable, ils répandaient sur la page une lumière éblouissante ».

Dans ses deux derniers romans, Jérôme Garcin a l’art de débusquer des figures aux destins exceptionnels pour les sortir de l’ombre et leur offrir un sarcophage de mots.

Si certains soulèvent la question « Que serions-nous sans les livres ? », ne faudrait-il pas aussi doubler l’interrogation par « Que serions-nous sans les yeux ? », même si Jacques Lusseyran affirma à propos de sa cécité : « Elle est mon plus grand bonheur ». Sa force de résilience exemplaire nous donne une leçon d’humilité et nous enseigne à voir autrement. Pour l’auteur : « Lire Lusseyran, c’était réapprendre à lire ». Si, comme le scande, dans les dernières pages, la phrase : « Il ne reste plus rien de la vie brève de Jacques Lusseyran », une vie « météorite » brisée comme James Dean, Jérôme Garcin sauve de l’oubli « ce soldat de l’idéal », toutefois décoré de la Légion d’honneur, en rassemblant dans ce livre tout ce qu’il a exhumé de ses lectures. Je terminerai par les mots de Jankélévitch : « Si la vie est éphémère, le fait d’avoir vécu une vie éphémère est un fait éternel ».

C’est sur un tableau impressionniste et poétique, « dans la lumière d’été » que s’achève le récit, nous immergeant dans le paysage normand, refuge de l’auteur qui ne se lasse pas du « spectacle généreux, des frondaisons bienveillantes, des longues chevelures de saules, de l’horizon marin »2.(2)

Jérôme Garcin signe une biographie romancée très documentée, enrichissante et touchante, dans laquelle l’amitié absolue avec Jean Besniée est mise en exergue.

P.S. : A noter que Jérôme Garcin dédie Le voyant à Patrick Modiano, Prix Nobel de littérature, dont le discours, truffé de fulgurances, mérite d’être lu.

©Nadine Doyen


1 Pour Jean Prévost, Gallimard 1944, Jérôme Garcin, Prix Médicis Essai.

2 Voir le magazine Lire, 432, février 2015.