La revue littéraire, n°56, février-mars 2015 Éditions Leo Scheer( 172 pages – 10€)

Chronique de Nadine Doyen

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  • La revue littéraire, n°56, février-mars 2015 Éditions Leo Scheer( 172 pages – 10€)

Ce numéro d’hiver débute par trois regards posés sur le roman polémique de la rentrée de janvier 2015. Que pensent-ils de Soumission ?

Leo Scheer dit « voter Houellebecq ». Il confesse avoir ri « du début à la fin », et considère ce roman comme « une authentique blague juive », « un witz », procédé qui « permet à l’auteur d’exercer son ironie corrosive et parfois dévastatrice, pointant l’état social et politique de la France ». Il n’y voit « rien d’islamophobe ». Dans sa chute, Leo Scheer dévoile « le message politique subliminal du livre ».

Richard Millet salue la qualité de ce livre consacré à Huysmans, qui brocarde Paulhan et annonce « la fin littéraire de la France ».

Angie David a choisi d’en parler « sous l’angle de sa réception par les journalistes » de la presse de gauche, tout comme celle de droite.

Elle se dit troublée par « les coïncidences ahurissantes » de l’actualité au moment de la parution, « prouvant que les grandes œuvres produisent une synergie si puissante que le monde entier en est secoué ». Elle note un Houellebecq, « en grande forme » lors de ses interviews, souligne et déplore la mauvaise foi des critiques.

Antoine Böhm consacre sa chronique à Roland Barthes.

Louis-Henri De La Rochefoucault décline son admiration pour Modiano, brosse son portrait « en jeune chien fou » et revient sur son Nobel. Il distille quelques anecdotes, commente son œuvre, en fan inconditionnel et ironise sur les journalistes qui méconnaissent ce « franc -tireur marginal et homme de l’ombre ».

Les nouvelles d’un quartet de romancières ponctuent ce sommaire.

Pia Petersen, en partance pour Los Angeles (lieu qui rappelle un de ses romans), nous conte les tracasseries administratives pour passer la douane américaine.

Dans la nouvelle Nyctalope d’Alexandra Varrin, le narrateur, qui semble éclipsé par d’autres, s’interroge sur l’amour : « Aimer quelqu’un, qu’est-ce que c’est ? ».

Myriam Thibault, qui aime passer l’été dans le Sud, confesse son aimantation pour les casinos en nocturne. De toute évidence, elle connaît les codes de celui de Monte-Carlo. C’est avec nostalgie qu’elle évoque la disparition de « ce fameux cliquetis des pièces » au profit d’un ticket.

Julie Gouazé décline la couleur noire, la débusque jusque « dans le bleu du ciel au coin en haut gauche » du tableau de Delacroix : La liberté représentée par « une déesse aux seins opulents, un fusil à baïonnette dans la main ».

Parmi les 27 livres chroniqués du dossier de la rentrée de janvier, on trouve plusieurs ouvrages primés.

Le Prix Anaïs Nin et le Prix Landerneau , catégorie roman, furent attribués à Virginie Despentes pour Vernon Subutex, t 1, premier tome d’une vaste fresque littéraire, relatant « la déchéance sociale » d’un disquaire à la dérive et la décrépitude d’une rock génération. Une écriture directe et percutante, de la littérature coup de poing, mais aussi des moments de douceur, de tendresse et de fraternité entre paumés.

Le Prix Landerneau, découverte, fut décerné à Fanny Chiarello pour Dans mon propre rôle. L’auteur distille une atmosphère semblable aux romans anglais du 19ème siècle. Elle met en scène deux femmes, « frappées par le destin », qui vont vivre « une passion amicale fulgurante », portée par leur « amour identique pour l’opéra ».

Ceux qui furent fans de James Dean, ou le sont encore, retrouveront cette figure mythique, véritable icône, dans Vivre vite. Philippe Besson ressuscite cet enfant terrible du cinéma et livre un portrait incandescent de son héros. Un roman polyphonique qui invite à revoir les films de James Dean.

Medin Arditi livre une intrigue policière et satire sociale, autour de l’enlèvement de la fille d’un milliardaire, mécène généreux. Pas de rançon exigée, juste la publication de dix lettres, destinées à dénoncer le passé secret et peu glorieux du protagoniste.

Les aficionados de Jean-Philippe Blondel retrouveront sa petite musique dans Un hiver à Paris, qui nous plonge dans l’atmosphère studieuse des grandes écoles où les étudiants subissent la pression. Au cœur de ce roman à la veine autobiographique sont évoqués le désert affectif pouvant mener au suicide, les relations enfants/parents, la complexité des sentiments chez les adolescents et le manque de tolérance vis à vis des homosexuels. Il souligne ce droit à la différence et plaide pour qu’ils soient aimés pour ce qu’ils sont. Au final, la résilience du protagoniste vient prouver que « Nous sommes beaucoup plus résistants que nous ne le croyons ».

On reste encore dans la capitale avec Les désengagés de Frédéric Vitoux. L’auteur revisite les années 68, sur fond de révoltes étudiantes. Récit centré sur la rencontre entre un jeune étudiant, romancier et une femme mûre, libre. Roman « pudique », élégant et poétique, qui nous baigne dans « le Paris intellectuel entre l’île Saint-Louis et la Sorbonne », nourri de souvenirs. Le monde de l’édition y est radiographié « sans concession ». On y croise des critiques de l’époque : Jean Chalon pour le Figaro littéraire et François Bott pour le Monde, ainsi qu’un double de l’auteur, mélomane, amoureux des chats, connaisseur de Céline. Histoire d’amour, touchante, à cinq voix.

Anne Wiazemsky nous transporte aussi en 1968. Récit témoignage de l’époque et épilogue de sa grande histoire d’amour avec Jean-Luc Godart.

Les destinations proposées par les auteurs de cette rentrée 2015 sont multiples.

Sylvain Tesson nous fait revisiter l’histoire sur les traces de la retraite de Russie de la Grande armée. Un voyage en side-car avec des acolytes dont un photographe, riche en frayeurs, péripéties, avatars mécaniques, par des températures sibériennes. Un défi relevé et « une expérience humaine inoubliable », selon Myrian Thibault. Miraculé, l’auteur peut faire la promotion de Bérézina, avec cette vivacité d’esprit, cet humour, ce verbe torrentiel qu’on lui connaît.

Brigitte Kernel nous embarque dans « un road movie » sentimental, « entre Paris, Montréal et Las Vegas » . Elle s’interroge sur une deuxième chance en amour. Selon la narratrice, parmi les points « de non-retour rédhibitoires » susceptibles d’annihiler toute réconciliation on compte « le mensonge, l’irrespect », le manque de franchise.

En un mot, pardonner est « un gage de survie » dans un couple. La romancière signe un page turner « vibrant, moderne et attrayant ».

Le romancier Abdourahman Waberi rend hommage au bluesman, poète, écrivain, précurseur du rap, Gil Scott -Heron, alias Sammy, disparu en 2011. Un portrait, original, car brossé par son chat, biographe espiègle et gorgé de sagesse orientale. C’est donc « sous le velours narratif et félin du dénommé Paris » que sa vie nous est déroulée. « On passe du souvenir d’un concert à différentes étapes prépondérantes ».

Un livre singulier, riche, ressuscitant « le roi de l’asphalte, voix des oubliés et des bannis, incomparable et inégalable », fortement conseillé par Hafid Aggoune. Et bien sûr écouter les albums de cet artiste, à la fois « une étoile, un soleil, un phare », auteur « du symbolique et transgénérationnel The Revolution Will Not Be Televised ».

Laurent Gaudé revient à Haïti et s’intéresse à cette force nouvelle collective qui émerge chez ceux qui ont connu le malheur.

Ceux qui affectionnent le genre littéraire du journal, trouveront à la fin de la revue, des extraits, en avant-première du Journal de Richard Millet, couvrant les années 1971-1975. Carnets qui ont failli « finir au feu », confesse le diariste. Dans les pages qui précèdent, Leo Scheer justifie ce choix, revient sur sa rencontre avec l’auteur, avec qui « le courant passa instantanément », en compagnie d’Angie David.

Parmi les thèmes nourrissant ce journal, on trouve l’amour et les « femmes », les références de lectures, l’écriture : « Tout voyage est un processus d’écriture ».

La suite est annoncée dans le prochain numéro.

Ce numéro 56, très éclectique, constitué à la fois de nouvelles, de chroniques, d’ un extrait de journal, offre un panorama très complet de la rentrée d’hiver.

A chacun d’y butiner selon ses goûts.

©Nadine Doyen

Philippe Besson, Vivre vite, Roman, Julliard (238 pages – 18€).

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  • Philippe Besson, Vivre vite, Roman, Julliard (238 pages – 18€).

Après La maison Atlantique, c’est Outre- Atlantique que Philippe Besson nous embarque sur les traces de son héros : James Dean. L’auteur a choisi la forme chorale pour dérouler cette exo-fiction.

La photo de la couverture « convoque » le lecteur. Ce visage, très photogénique, rayonne, irradie et hypnotise par « la puissance de son regard », ce « quelque chose de lumineux et de violent ». Mais que sait-on vraiment de cette icône ?

La citation en exergue résume, avec une violence implacable, le destin de cette « étoile » qui passa « comme une comète ».

Le roman s’ouvre sur une page magnifique, l’image attendrissante d’un couple attendant son premier enfant, du père caressant un ventre.

Ce qui est inattendu, c’est que Philippe Besson donne la parole aux disparus dont la mère et son fils. Les confidences n’en sont que plus poignantes.

La mère relate la malédiction qui semble peser sur la famille, et ses atermoiements quand elle apprend qu’elle est atteinte d’une maladie incurable. Faut-il cacher la vérité ou non ? Quelle est la solution la moins dramatique pour Jimmy ?

De toute évidence, être orphelin si jeune, à neuf ans, causa un traumatisme qui le hante à jamais. Et Jimmy de nous rappeler qu’une mère, c’est irremplaçable. On pense à la douleur que W.H Auden éprouva dans les mêmes circonstances. N’est-ce pas « un monde qui s’écroule et l’enfance qui disparaît avec celle qui l’a fait naître ? ».

Il comprend que « c’est fini de ces deux ailes qui le portaient depuis toujours, ces deux ailes qui lui donnaient ce surcroît d ‘assurance » et se terre dans son mutisme, lui, le « sentimental ».Le manque l’habite, c’est en fini de leurs rires, leur complicité.

Jimmy reconnaît sa dette envers la gent féminine. Plusieurs femmes se révèlent importantes dans sa vie, « faites pour être des prothèses ». Celle qui l’enfanta. Celle qui le recueille et l’élève comme son fils. Celle qui le prend sous son aile et lui enseigne les rudiments de l’art dramatique : Adeline, qui a compris sa fragilité, a su mettre en exergue son talent, et tel un mentor, le stimule et l’encourage. Il croise sur un tournage Liz Taylor qui souhaite protéger « ce rebelle au cœur tendre », suite à ses confidences. Julie Harris est chargée de « tempérer ses ardeurs ».

Le dramaturge, Tennessee Williams, venu voir « ce gamin » prometteur, à la « beauté à couper le souffle », découvre un acteur qui dégage « une énergie sexuelle ».

Son professeur Gene Owen ne remarque pas de suite cet étudiant en droit, gauche, « l’air d’un oiseau tombé du nid », mais son interprétation du « prince danois » l’impressionne par son jeu différent, et il décèle en lui « comme du diamant brut ».

Le portrait se reconstitue comme un puzzle pour le lecteur. Souvent redondant, car tous le perçoivent de même. «Un enfant plein de vitalité », « débordant d’énergie ». Ses lunettes le rendent « sexy ». On devine une relation fusionnelle avec sa mère, elle qui l’a initié à des loisirs comme la danse, les chansons, l’art dramatique, le violon, ce que son père réprouvait, privilégiant le sport. Ne l’a-t- on pas accusée de cultiver chez Jimmy sa différence ? De l’élever comme si c’était une fille ? N’est-ce pas elle qui déclencha, puis encouragea son « désir irrésistible de faire l’acteur » ? N’est-ce pas sa mère qui aspirait à voir « de la lumière dans son visage » ?

Jimmy passait pour « un élève appliqué, sérieux, consciencieux », mais il était victime de moqueries, à cause de son accent, de sa « dégaine de paysan ».

Après la disparition de sa mère, il ne supporte pas que son entourage lui manifeste un débordement de compassion. Sa métamorphose, elle s’opère chez son oncle et sa tante Ortense, qui joue la mère de substitution et défend son frère, le père de Jimmy en ce qui concerne sa décision de le lui confier. Ce couple nous confronte au mode de vie des Quakers dont il fait partie. A 14 ans, il doit assumer sa singularité.

Sa passion pour la conduite (tracteur, moto, voiture), il l’a acquise chez les Winslow.

A 18 ans, son échec professionnel forge son caractère. Si certains sont sauvés par l’écriture, Jimmy, lui, trouve son échappatoire dans la lecture et le théâtre.

Natalie Wood égrène ses souvenirs. Elle a retenu de lui « sa solitude, sa sauvagerie ». Elle connut James sur un tournage et découvrit sa générosité ainsi que sa timidité.

Plus tard, « le binoclard » prend sa revanche. Quant à lui, il se présente sans complaisance : « difficile », reconnaît ses pulsions meurtrières. Ne s’était-il pas révélé bipolaire, balançant « en permanence entre l’excitation et l’abattement » ?

Sa vie amoureuse se révèle compliquée, erratique. Son look magnétique fascine. Il multiplie les aventures, succombe aux coups de foudre. Il se laisse séduire par Elisabeth Mc Pherson, son professeur, liaison éphémère qui le révèle : « un amant pressé et maladroit ». La relation avec le pasteur « un peu trop tendre » est ambiguë. Puis, il se montre attiré par les hommes, mais ceux qui « passent dans son lit », il les « chasse au petit matin ». Quant à l’acteur Sal Mineo, il le trouve trop jeune.

A son actif, trois films et des relations pas faciles avec l’équipe des films. Pour le réalisateur George Stevens, James Dean était « un type instable, ingérable », mais incandescent, il « crevait l’écran ».Imprévisible, il donne aussi du « fil à retordre » à Elie Kazan, à cause de ses « errances nocturnes » arrosées. Il lui cause la peur de sa vie, en acceptant une virée à moto. Quant à Rock Hudson, il lui reproche « sa désinvolture », « son arrogance insupportable », « sa suffisance ».

Le récit est ponctué de phrases qui marquent la rupture brutale et rappellent que cette icône n’échappa pas à son destin tragique. Il y a cette phrase, quasi prémonitoire, de Jimmy conjurant la mort devant des cercueils : « Dennis, il faut rire de tout. Et de la mort, en premier » qui prend une résonance particulière après l’accident.

L’avant-dernière voix, celle du chauffard, révolte, à la lecture de ses hésitations.

Une voix d’ outre- tombe clôt le récit, celle de James Dean qui nous livre la phrase , tenue secrète, qu’il chuchota à sa mère, devant son cercueil après avoir vu, en flashback, défiler des images marquantes de sa courte existence de 24 années.

Dans cette biographie romancée, Philippe Besson nous plonge dans « l’Amérique de la fin des années 40, pudibonde et corsetée », «  cette grande nation », qui « n’est rien d’autre qu’une mère monstrueuse, qui dévore ses enfants, une putain de mère maquerelle qui brûle ses gagneuses et ses idoles ».

On suit les déménagements de la famille Dean, qui nous fait voyager de l’Indiana et « ses plaines interminables du Midwest, les hivers froids », à La Californie « pays écrasé de chaleur, connu pour ses plages bondées et sa décadence ».

Puis c’est ce retour à la ferme, chez l’oncle. Plus tard, la découverte de New York, des années 50 : « un choc », «Tellement gigantesque » et les lieux de tournages : Mendocino et ses « demeures en bois blanc », son « port de pêche préservé ».

On sillonne l’Amérique à bord du Zéphyr ou de l’express luxueux qu’est le Twentieth Century limited. Les paysages défilent, évoquent parfois des tableaux de Hopper, peintre de prédilection de l’auteur. Par exemple le décor « des fils électriques au-dessus des rues » ou des cafés ou bars bruyants, enfumés.

Tout comme son héros, Philippe Besson partage cette fascination pour l’Italie, Michel-Ange et la beauté masculine dans l’art.

Philippe Besson a le don de savoir se glisser dans la peau d’une femme et de nous émouvoir quand il filme l’émouvant adieu, « furtif et déchirant », d’une mère à son fils, se résumant à leurs regards et des mains étreintes. Ou encore quand la caméra suit cet enfant qui, en cachette, la nuit, va « pleurer sur sa tombe ». A travers son héros, l’auteur montre que les drames du passé, on peut les estomper mais on ne les efface pas.

L’auteur met en exergue l’ascension d’une idole vers la gloire, le désir de reconnaissance et sa dévorante ambition, une fois sous les feux de la rampe.

Le buzz que les médias génèrent autour de cette « beauté crépusculaire » le rend « ivre de son image jusqu’à l’euphorie ». Dans son besoin de brûler la vie par les deux bouts, dans ce tourbillon, cette ivresse de la vitesse, on pense à Françoise Sagan et ses virées en voiture. On subodore que Philippe Besson s’est fait plaisir, en revisitant la vie de cette figure mythique, à la carrière météorite, au seuil des 60 ans de sa disparition. N’avait-il pas des posters qui tapissaient les murs de sa chambre ?

Un roman qui invite à revoir les films mettant en scène James Dean, cet enfant terrible du cinéma, une personnalité aux multiples facettes, dévoilées, tour à tour, par ceux qui l’ont éduqué, côtoyé, aimé, fait tourner, adulé et vénéré.

©Nadine Doyen