Miloud Keddar, Belle Immanence, Les Éditions du Petit Rameur, 2016

Chronique de Lieven Callant

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Miloud Keddar, Belle Immanence, Les Éditions du Petit Rameur, 2016


Miloud Keddar est peintre apprend-on dans la petite biographie jointe en fin de recueil. Le premier poème semble s’adresser directement à moi encore spectateur de ce que sera ma lecture. « Tu es devant moi ». Très vite, les mots m’invitent à faire partie du tableau, à le regarder se dessiner de mot en mot, de sonorité en sonorité. Les images se multiplient de texte en texte. L’univers de Miloud Keddar se précise. Il est fait de vagues, de larmes, l’eau qui coule de l’oeil et alimente le souvenir de couleurs. Couleurs hivernales et froides de la mort qui se tient aux frontières de la vie. Couleurs arides. Couleurs du feu, de l’automne, des grains de sable. Le désert et son silence se déploient avec ivresse, volupté parfois. Il est braise et l’horizon peut devenir une ligne sur laquelle à la verticale se tient l’homme. La terre est un navire, la vie voyage heurtant le rêve, frôlant les naufrages, se rattrapant à la nue que tisse l’araignée comme si tout tenait toujours à un fil. Le ciel, est la toile de fond, le bleu dont l’infini touche aube et crépuscule, mort et naissance. Inspiration-respiration, l’inspiration du poète, de l’artiste est son souffle de vie.

Sur la couverture, un dessin de Jacques Valette montre un homme sortant du cadre se pencher vers une assiette de pain. L’horizon est un trait, le même que celui qui l’a dessiné, lui et les falaises au loin. L’écriture, la poésie nourrit l’homme.

Une préface écrite par Alain Wexler soulève un coin du voile sur la poésie de Miloud Keddar.

Belle Immanence et « Ce qui ne faisait appel qu’à l’Alphabet et à la langue » ont fait naître en moi de très agréables pensées, ont nourri de nouvelles réflexions sur l’essence de l’écriture et son pouvoir – guérisseur.

On peut lire également sur le site de Traversées, les chroniques de Miloud Keddar et à travers elles découvrir un regard sur l’art.

©Lieven Callant

Sur les nouvelles peintures de Jacques Valette

 

L’eau ne se mire pas dans l’eau

  chronique de Miloud KEDDAR
sur les nouvelles peintures de Jacques Valette


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Un « rêve de l’eau » à réinventer, une nouvelle parole sur la « condition » féminine ! Un vent souffle ; Jacques Valette comme répond à notre attente. Un vent souffle, le vent de la matière, dans le monde, le vent de l’esprit. Abstraites, les dernières peintures de Jacques Valette, mais avec la résonance d’une peinture qui emprunte au figuratif ! Chez lui, le geste n’est jamais gratuit. L’acte qui transpose l’idée, la traduit en tonalités et en sonorités. Jacques Valette poursuit sa réflexion, par la pratique de l’Art, et l’Art à son tour venant prolonger cette réflexion. L’idée de l’eau est idée et matière de l’eau, l’idée de l’arbre est l’arbre et est le vent dans l’arbre !
« L’arbre »
Valette figure l’eau par l’abstraction dans la peinture et l’arbre par le figuratif de cet art. C’est par là même, veut-il nous dire, la traduction d’une même parole. L’arbre a la faveur de nombreux peintres contemporains. Alexandre Hollan le décline en lumière et en force. Farhad Ostovani et Gérard Titus-Carmel en ses parties ou en musique. Il peut être chez Charles Marcon : « Le pommier d’Avernes ». Valette le peint pour la découpe de sa forme dans le ciel comme pour le vent et l’enseignement du mouvement. Pour Jacques Valette tout est mouvement. Et l’dée et la manière de peindre. Car nous savons Jacques Valette un peintre gestuel ! Jacques peint l’arbre, et il peint le geste de l’eau.
« La valeur de l’eau »
Peindre l’eau pour sa limpidité, et pour la limpidité du rêve. L’eau pour Jacques Valette est toujours dans le mouvement, jamais retenue. S’y mire le ciel, s’y mire toute la nature et seul l’eau ne se mire pas dans l’eau. Comme une femme à qui on reconnaît la juste valeur et qui n’a plus besoin de miroir. C’est autour de la femme d’ailleurs que nous avons à reconstruire un nouveau « rêve de l’eau » ! Par une nouvelle formulation de la condition « féminine » et de son acceptation.
« Trois corps à trois peintures abstraites »
Tout d’abord ceci : Jacques Valette a son bleu. Je l’appellerai un « bleu voyelle » par comparaison au « bleu consonne ». La voyelle est légère et lumineuse quand, dans le cas de la peinture de Valette, elle s’oppose à la couleur-consonne qui est la couleur foncée et qui, pour l’articulation, la prononciation, a besoin de la voyelle. Le « bleu voyelle » peut se marier avec toute couleur. Son pouvoir est d’alléger, de donner du contour, un peu plus que ce que nous appelons, nous autres peintres, un « fond neutre ». Retenons ceci encore : J’ai dit ailleurs qu’une couleur a une valeur virtuelle. Elle se présente à nous, différente, suivant la combinaison des autres couleurs qui lui sont associées. Les peintres utilisent le plus souvent une couleur-voyelle pour donner aux couleurs consonnes des accents de variations (et plus d’impact sur l’œil, à l’exemple de « Dionysos » de Barnett Newman ou encore de « Peinture n°26 » de Mark Rothko). Venons-en maintenant aux trois corps de trois peintures de Jacques Valette.
I – « Chenille arboricole »
Remarquons déjà, dans les trois peintures choisies ici, ces traits, très fins, un peu plus marqués dans « Dos à l’estuaire », qui vont du haut jusqu’au bas du tableau. Ces traits ne séparent pas comme chez Barnett Newman mais guident l’œil de qui regarde la peinture. Ce ne sont pas des lignes droites, ces traits « tortillent », tel une eau qui coule. Et souvent dans ces dernières abstractions, Valette ponctue aussi par le tracé d’une forme comme une onde dans l’eau que ferait une pierre jetée, et dans son cas, avec une grande précision, tout en laissant l’eau (la matière peinte) décider de la forme (résultante) et ce par un geste de la main du peintre libéré de toute contrainte.
La « chenille » ? Imaginez-là au centre de la toile. La tête en haut, le corps qui ondule dans l’oblique. Elle sépare le bleu-voyelle des bleu-consonnes. Une chenille peinte qui est une chenille verbale ! Ce sont des mots sur une portée de musique dont la chenille est la clef. Par ailleurs, le bas de la toile est plein de consonnes (couleurs foncées) qui vont en se raréfiant pour une eau simple que le peintre se donne pour un ciel d’éclaircie.
II – « Dos à l’estuaire »
Les lignes que j’ai dites allant du haut au bas du tableau marquent ici cette profondeur obtenue dans une même couleur, en l’occurrence le bleu, là à gauche dans la peinture « Dos à l’estuaire ». C’est la particularité de l’abstraction de Jacques Valette et qui fait sa singularité.
Dans « Dos à l’estuaire », nous devinons un corps, de femme plutôt –le sein, la taille fine-, tournant le dos au fleuve qui charrie « voyelles » et «  consonnes » vers une embouchure incertaine, la mer –ou la mère- s’ouvrant aux marées, aux douleurs.
III – « Attols molles »
Le titre entier est « Attols molles (sans lagon) ». Prenez cela comme une dédicace que ferait le peintre d’un livre où jamais le peintre n’évoque les mots de la dédicace. Jacques Valette aurait pu titrer cette peinture : « Peinture n°26 », si ce titre n’était déjà pris. Il en va ainsi des titres mais ne les prenons pas à la légère. Un titre est indicatif d’une idée de la peinture à laquelle il est attribué.  Et cela a encore plus de poids quand il s’agit d’une œuvre abstraite.
Les cercles concentriques de « Attols molles (sans lagon) » sont comme des espèces de blancs d’œuf qui prendraient dans une huile chaude les formes des plus inattendues.
J’ai à dire enfin qu’avec ces Attols « euclidiens », comme avec ses autres nouvelles peintures, Jacques Valette nous donne envie d’être des proches de l’Art, des Amis de la Peinture !

©Miloud KEDDAR

L’ordre du matin—Sur des peintures de Jacques Valette

Chronique de Miloud KEDDAR

L’ordre du matin

Sur des peintures de Jacques Valette

Voici des « nu » qu’habille la couleur. Le corps est plein quand l’environnement est du presque vide, bigarré, hachuré. La couleur devient coquille qui protège mais aussi carapace qui isole. Et c’est ce qui isole qui intéresse Jacques Valette. Dans une de ses périodes, la période dite du « Déséquilibre », Valette a peint des femmes qui dansent une danse mal assurée, non maîtrisée, des avancées dans le monde, incertaines. Et si dans la période qui suivit, il nous fallait deviner sous l’abstrait le figuratif, avec cette série de nu, nous sommes en présence d’un « figuratif abstrait ». C’est comme si Valette accomplissait une remontée vers l’origine, et précisément l’origine de l’abstraction dans la peinture. J’ai dit : « accomplissait une remontée vers l’origine » et je voudrais qu’on m’entende dire : « s’accomplit en remontant à l’origine », la nudité, la relation alors simple au monde. Connaissance de soi et accomplissement ? Jacques Valette plaide pour une présence accrue au meilleur dans soi, lui qui sait le risque de la méconnaissance de soi, lui qui veut que les repères ne se brouillent pas et que le gouffre de l’absence ne se déclare.

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« Le nu rouge »
Le nu corps peint rouge : lumineux, en braise ou en souffrance ? Le nu évolue dans un espace couvert partiellement de dalles et de lignes blanches, vertes, jaunes, de lignes rouges, enchevêtrées, croisées. Par ces lignes rouges et par ce corps rouge, le peintre tente-t-il de créer le lien entre le nu et l’Autre – le monde, les vivants ? Par les lignes s’entrecroisant, le lien ne se fera-t-il que par des détours ? Le nu souffre-t-il dans son corps (séparé de soi et séparé des autres) ? Le corps dans cette peinture est celui d’une femme, par l’esquisse des seins, par l’articulation du bassin. La femme a les cheveux « semés aux quatre vents », comme dit la chanson. Le visage exprime de la douleur, si visage on peut dire et si douleur est le mot juste. Par la couleur rouge, par la noire et par les cheveux arrachés, on peut parler de souffrance, ou est-ce un arrachement en vue d’une délivrance ? On prend sur soi, on s’arrache à la nuit mauvaise, et ce n’est qu’à ce prix qu’on s’accomplit et participe du groupe.

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« Le nu vert »
« Nu vert » a la particularité de sembler peint en bleu si on se place à plus d’un mètre et demi. Mais plus on s’en approche et plus les tonalités de vert se révèlent. Le « Nu vert » de Jacques Valette me fait penser à l’Andromaque de Giorgio De Chirico (dans «Hector et Andromaque, 1924 (cat. 41) »). La ressemblance est assez troublante, ma foi, et ce jusque dans le port de tête, le cou et le visage au regard aveuglé. Andromaque nous scrute et interroge, elle nous dé-figure ! J’aurai pu volontiers affirmer du peintre des nu peints dont il est question ici, qu’il a repris à son compte l’Andromaque de G. De Chirico s’il n’y avait ces lignes emmêlées qui le place dans la mouvance de l’Expressionnisme Abstrait. Les lignes tissées nouées lient Jacques Valette à Jackson Pollock. Chez Valette, l’influence donc de Pollock, celle de Vélasquez et celle de Max Ernst, et Valette dit s’être longtemps tourné vers les peintres de l’Europe de l’Est.

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« Trait d’union »
La couleur de « nu rouge » ou de « nu vert » dissimule-t-elle le corps au regard de l’autre, le cache ou au contraire lui permet-elle de rayonner pour une affirmation de soi, du Je, et une présence au monde accrue et facilitée ? Coquille ou carapace ? Jacques Valette, à sa manière, répond à cette question en titrant un de ses nu simplement « Nu ».
« Nu » dit ainsi est « couleur chair » (c’est moi qui souligne). Le fond est devenu uni, les lignes enchevêtrées ont disparues. Ce chapitre, je l’ai intitulé « Trait d’union » parce qu’il permet de lier « nu rouge » et « nu vert » à « Nu », pour les lignes se croisant. Il permet de passer vers « nu bleu » pour le fond uni. Enfin il lie « Nu » à « Adam et Eve » pour la couleur que je dis chair.

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« Nu bleu »
Dans « nu bleu », le nu fait l’expérience du corps de l’autre ou, pour mieux dire, « s’expérimente du corps de l’autre ». Il tente d’accéder à l’intime de l’autre. N’habiter le corps et le monde qu’avec l’autre ? Y a-t-il du heidegger chez Valette ? Du chamanique, aime-t-il à répondre !
« Nu bleu » représente une femme ou un homme ? « La taille fine, les hanches pleines », comme dit le poème, font penser à une femme. Mais la tenue des bras, leur position, écartée, feraient penser à un homme. Ajouter à cela la sévérité du visage, la dureté dans le regard. Homme ? Mais alors, les seins, le sexe ?

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« Adam et Eve »
Le nu « Adam et Eve » se résume dans les propos tenus plus haut. Toutefois les lignes sont maintenant noires et dans l’entour des corps et sur les corps. « Adam et Eve » ? Tandis que « nu bleu » cultive l’ambiguïté en faisant la part du masculin et celle du féminin dans un seul corps, « Adam et Eve » se décline en deux corps distincts.
Voici « Adam et Eve », ils ne semblent pas en danger en ce moment de l’origine. Adam a le bras droit replié, la main sur la hanche. Eve penche la tête vers lui. Elle l’écoute. Oui, elle l’écoute, car Adam lui parle. Mais de quoi ? Adam parle à Eve, d’eux deux, Adam ne pouvant parler que d’amour. Adam et Eve savent, et ne savent que trop, qu’il leur faut être deux et s’aimer pour affronter le monde et déchiffrer l’énigme de la présence !
De Jacques Valette enfin qui a entrepris la peinture de cet « Adam et Eve », disons qu’il nous parle de l’amour, qu’il nous parle du monde –et des corps-, Valette parle la langue d’Adam !

©Miloud KEDDAR