Jean-Pierre Otte, Quarantaine suivi de Quelques érotiques, éditions Sans-Escale,  82 pages. ISBN : 978-2491438425. 15€

Les érotiques de Jean-Pierre Otte


Depuis que j’ai découvert l’écrivain Jean-Pierre Otte grâce au magnifique N° spécial que la revue Traversées lui a consacré, Je n’ai pas cessé de découvrir son œuvre riche et variée, toujours exigeante et toujours portée par une écriture  exceptionnelle  et merveilleuse. Sous le titre de Quarantaine suivi de Quelques érotiques, il publie aujourd’hui un nouveau recueil de poèmes – c’est un événement.

Les quarante poèmes de Quarantaine furent écrits  dans le temps du confinement dont ils conservent les reflets d’ombre, ces solitudes en cercles clos où certaines choses, cependant, restaient vivantes bien qu’en sourdine. Nous étions alors en suspens. C’était le « temps mort ». « Dans le champ personnel, rien ne semblait bouger, plus rien de neuf ne semblait pouvoir advenir. Mais, en réalité, tout se jouait dans l’invisible, dans ce qui se dissimule dans l’intimité, dans « le camp retranché ».

Les critiques déjà parues ça et là  à propos de ce recueil, s’intéressent surtout aux rondeaux de la Quarantaine, et j’ai pris plaisir à m’intéresser plutôt aux poèmes érotiques de la seconde partie du livre. On y découvre un Jean-Pierre Otte intime, dont la principale vertu est de nous enseigner que l’on ne fait pas seulement l’amour avec son sexe et qu’il s’agit dans toute relation amoureuse, d’affronter et de partager le réel de l’autre plutôt que de se servir de lui comme un écran sur lequel projeter ses fantasmes.

Ce sont de brèves lunes de miel où la vie
fuyante n’est que heurt, ravissement rapide, 
étourdissement, cavale, toute vie poreuse dilatée,
où l’on ne fait qu’entrevoir,
dans un coït rude et prompt,
la figure foudroyante de l’amour.
L’homme se satisfait de l’épanchement
tandis que la femme, par le sortilège du corps,
voudrait enclore en elle l’univers entier, 
comme l’arbre à papillons qui, à la nuit tombante,
se referme dans ses propres bras.

Voilà de très beaux poèmes qui pourraient venir en illustration des Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes ou de la mélancolie lucide d’un Pascal Bruckner.

Notre époque, obsédée par l’authenticité immédiate, la vie en temps réel et la transparence, crée de nouvelles formes d’aliénation. On veut éviter à tout prix « l’illusion », mais n’est-ce pas justement dans les jeux d’ombres, dans ce qui n’est pas dit et dans ce que l’on éprouve en secret,  que réside le réel d’une rencontre. On en viendrait même à penser que « performance » amoureuse devient une autre forme de mensonge – disons, un mensonge d’efficacité.

Quand la vie se vit comme un éclair,  aussitôt consommée dans un ravissement fulgurant, pour l’homme, c’est comme un feu d’artifice, une volée en éclats. Sa satisfaction est dans l’épanchement. La femme, quant à elle, rêve d’une communion plus profonde  et voudrait saisir et transmuer l’évanescence du moment en un instant d’éternité.

 
D’entrée, le désir les dépossède 

de toute vie personnelle, obsédés qu’ils sont

par l’occasion d’une coucherie qui ne fasse

pas illusion et ne soit pas une tromperie du présent.

L’amour est une besogne et l’amant se doit d’être 

au mieux de son rendement, sans timidité

– laquelle pourtant le disposerait à plus de subtilité,

à une inventivité qui ne serait pas sans délices.

Ce sont toutes sortes d’approches et de perceptions subtiles que Jean-Pierre Otte partage avec nous dans le registre du « désordre amoureux », où il ne convient pas que la  « performance » évacue ce qui fait la richesse profonde, subtile et sensible  de la rencontre amoureuse, laquelle doit jouer ainsi qu’un bain révélateur et  permettre  une véritable communion entre deux êtres.

Subtile et souveraine, elle se veut davantage

qu’aimée: elle demande qu’on l’adore

dans ses rondeurs, ses plis délicieux et ses sillons,

tandis que lui n’a pas nécessité d’un accord profond, 

ni d’endroits de contact très nombreux pour se produire.

C’est bientôt  une vie haletante, consommée en hâte, 

avec cependant quelques attitudes choisies pour rester

dignes dans l’office, en évitant du regard le miroir.

Éviter soigneusement le miroir, serait-ce ne pas vouloir voir, refuser de voir le réel – le mensonge vrai – de ce qui est en train de se passer, ou de ne pas se passer ? Tout rapport amoureux s’accompagnerait-il en sourdine d’une déception ou d’un désenchantement :  deux langages corporels, deux attentes qui ne se rencontrent et ne se complètent pas  ou qui ne se rencontrent et ne se complètent que fort rarement?

Jean-Pierre Otte, L’immunité merveilleuse (Aventure sans alibis),éditions Sans-Escale, 2024 , 97 pages, 15 €. ISBN :978-2491438265


Il est l’heure de se recréer à frais nouveaux

L’œuvre de Jean-Pierre Otte, particulièrement dans « L’immunité merveilleuse » qui vient de paraître aux éditions Sans-Escale, prend toute sa force d’évidence à un moment où la plupart se sont séparés de la réalité physique du monde, perdus de vie et perdus de vue, égarés dans des univers médiatiques de substitution.

Nous voici insensiblement parvenus

à l’âge des avaries et des visages sans vie.

L’esprit est un émouchet dans les airs

qui cerne en cercles concentriques

la proie qu’il est devenu pour lui-même, 

pendant que la chambre de la chair

s’assombrit sans bruit. C’est assez ! 

Vivre, c’est rejeter hors de soi

tout cela qui en nous veut mourir.

Il est l’heure de se recréer à frais nouveaux.

Une pratique constituante pour le corps humain sensible,  est un échange à chaque respir entre âme et monde : la poésie, la pratique de la poésie, est, comme la marche, une connaissance et une reconnaissance, une discipline patiente, parfaitement rythmée, pleine d’émerveillements et entrebâillements, alliant la profondeur et la proximité, le désir et le don, la disponibilité et la disparité, l’itinéraire intérieure et le sentier qui se profile, s’insinue, serpente, et s’affermit dans les herbes comme une sangle de terre sèche.

C’est le désir d’autre chose, d’inédit et d’intime,

qui s’arborise en nous, tandis que l’esprit

s’alcoolise dans la souveraineté du vide.

À mille lieues de la littérature du divertissement, de la stagnation et du poncif, Otte souhaite en effet susciter chez le lecteur un clinamen, un léger écart, une déviation même minime qui, en rompant les lois de la fatalité, occasionnera un choc initial, inédit, inattendu, réveillant à son tour, de collisions en collusions, des ondes ensommeillées, des vibrations oubliées : centripètes, lorsqu’elles convient le lecteur à rétablir le contact avec la source originelle logée en lui et à restaurer l’intimité; centrifuges, lorsqu’elles l’incitent à aller voir en dehors de lui-même et à explorer de nouveaux espaces.  

C’est étrange à dire mais 

nous sommes plus que nous-mêmes, 

existant par-delà les contours clos du corps, 

par-delà frontières, obstacles et clôtures; 

nous prenons notre ampleur lorsque notre regard 

s’égare et que l’esprit joue la fille de l’air,

tout en ayant en soi un refuge certain.

À notre époque du mimétisme et du clonage des désirs et des pensées, des extrémismes religieux et idéologiques de tout poil, le rôle de la littérature, au sens où le conçoit l’auteur du Retour émerveillé au monde, s’apparente dès lors à une maïeutique contemporaine : servir de médium, de raccourci transparent entre le lecteur et sa propre capacité au changement et au dépassement de soi afin que celui-ci crée son propre monde, devienne l’artiste de sa vie et transmue son destin en destinée. Et ces courts-circuits d’évidence, qui ne saura jamais combien en a suscité et en suscitera encore celui qui voudrait, à la fin de sa vie, avoir rendu le monde un peu meilleur.