2016 : année « Jacmo »

Chronique de Georges Cathalo

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Jacques Morin –Photo : Isabelle Huberdeau-Houé

2016 : année « Jacmo »


Et si l’on décrétait que l’année 2016 soit l’année de Jacques Morin alias Jacmo ? Après tout, pourquoi pas ? Il y a bien eu toutes sortes d’idées saugrenues que l’on ne rappellera pas : l’année de…, la semaine du… ou la journée des… Bref, décrétons 2016 : année « Jacmo ». Et ce ne sont pas les centaines (milliers ?) de poètes de tous bords qui me démentiront, eux qu’il a contribué à faire connaître de toutes les façons (éditions, revues, critiques,…) depuis plus de 40 ans. La raison de ce choix en est toute simple : Jacques Morin a fait paraître cette année quatre livres, quatre numéros de la revue Décharge, quatre titres de la collection Polder et de nombreux articles ou parutions diverses en revues, papier ou écran. Qui dit mieux ?

Voici donc une brève présentation de chacun des quatre livres parus cette année.

Jacques Morin : « Le bord du paysage »

indexAvec le sous-titre « Poèmes d’Yonne », Morin a pris soin de situer ses textes intimistes et feutrés dans un cadre géographique précis. Sa poésie se déroule au fil des marches et des courses campagnardes, longeant « le jaune du colza en fleurs » ou « le vert du blé en herbe » qui l’encouragent à aller de l’avant malgré parfois le brouillard ou la neige. Il plonge « dans une apnée de l’esprit » grâce à ces moments magiques plombés de silence. Rien de tel que cette hygiène vitale pour « se changer les idées » et « repartir différent nouveau » en ayant fait le plein d’oxygène et d’espoir. C’est soudain une saine sensation de puissance qui envahit l’être. On respire large. On se reconstruit. On avance, « on est invincible », même si, clin d’œil oblige, c’est « au moins jusqu’à midi ». Voici donc une facette peu connue de ce poète qui se qualifie volontiers « d’éphémère à répétition » mais qui est aussi un solide roc bourguignon.

Jacques Morin : « Le bord du paysage » (La Renarde Rouge éd., 2016), 48 pages, 14 euros – 28 rue Germain Bedeau- 89510 Veron ou renarderouge@orange.fr


Jacques Morin : « J’écris »

indexSur la couverture de ce livre figure un crucifié (Jacmo ?) avec, pour seul vêtement, un livre ouvert (un numéro de Décharge ?) pour masquer les parties génitales. Qui aurait pu imaginer un poète-revuiste dans cette périlleuse situation au-dessus d’un titre choc imprimé en corps 120 : J’écris ! C’est Christian Degoutte qui a patiemment organisé cet ensemble de chroniques et d’éditoriaux éparpillés sur plus de 40 ans de revuisme frénétique. Jacmo n’a jamais eu de cesse de s’interroger sur ses pratiques en tant que poète, chroniqueur, critique, revuiste ou éditeur. Ces textes n’ont pris aucune ride et sont, pour certains, d’une terrible actualité. Très grand connaisseur de la poésie vivante, il procède à la manière d’un orfèvre, laissant de côté tous les artifices, ignorant volontairement les effets de mode pour ne conserver que ce qui peut entretenir cette flamme exaltante et vivifiante. Il y a chez Jacmo une ténacité et un enthousiasme qui lui permettent de résister au découragement. Il évoque ici l’importance de l’émotion dans le jaillissement du poème qui est « un cri écrit » quand la poésie est vue comme « une utopie résistante » ou bien comme « un mouvement écologique de la pensée ».

Jacques Morin : « J’écris » (Rhubarbe éd., 2016) 150 pages, 12 euros – 10 rue des Cassoirs – 89000 Auxerre ou info@editions-rhubarbe.com


Jacques Morin : « Douzaines »

Treize à la douzaine : oui, treize poèmes de douze vers libres chacun. Ce qui pourrait passer au départ pour un banal exercice de style avec une contrainte artificielle devient peu à peu une ouverture quand il n’y a qu’à « se laisser guider par la frappe du clavier » car finalement « écrire n’est pas une question de chiffre / et les mots résistent à l’infini ». Si le doute persiste, « prodigalité versus parcimonie », c’est dans et par l’écriture elle-même que la poésie s’installe et que « la forme vient en écrivant ». Un délicieux petit livre que l’on savoure comme un petit bonheur qu’il faut « cueillir comme le jour se lève et point ».

Jacques Morin : « Douzaines » (La Porte éd., 2016), non paginé (16 pages,) 3,80 euros – 215 rue Moïse Bodhuin- 02000 Laon


Jacques Morin : « Carnet d’un revuiste de poche »

indexEn douze « tableaux » d’une analyse brève mais efficace, Jacques Morin dresse un autoportrait du revuiste de haut-vol qu’il est depuis plus de 40 ans. Dans la belle lignée de quelques grands aînés (Pierre Boujut, Pierre Béarn, Henri

Heurtebise, pour ne citer que ces trois-là), il aura, dans un élan généreux et toujours renouvelé, ouvert la voie et donné la parole à des centaines de poètes. Ce qui lui apparaît parfois comme une névrose obsessionnelle n’est en réalité que la conséquence d’une vertigineuse et fructueuse addiction. Si « la revue est un genre ingrat », elle permet malgré tout au revuiste de faire la part des choses « en comptant sur ses fidèles » tout en ayant une juste et pertinente vision sur la poésie vivante.

Jacques Morin : « Carnet d’un revuiste de poche » (Les Carnets du Dessert de Lune éd., 2016), 22 pages, 5 euros – 67 rue de Venise – B1050 Bruxelles ou dessertlune@gmail.com



©Georges Cathalo

Décharge – Revue de poésie

Jacques Morin et Claude Vercey vous invitent à parcourir La Revue de Poésie, Décharge dans sa nouvelle configuration très attrayante.

Foisonnantes lectures que Traversées s’empresse de vous conseiller.

 

Décharge – Revue de poésie.

Les notes de lectures de Georges CATHALO

Jean-Louis Massot : Séjours, là suivi de D’autres vies

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Depuis plus de 20 ans, Jean-Louis Massot taille sa route de poète et d’éditeur sans se soucier le moins du monde de l’écume des actualités dévorantes. Il écrit peu et publie encore moins depuis La sève des mots-cerise parue en 1994 ; dommage car ses écrits permettent de découvrir son univers humaniste et généreux. Pas de pitreries verbales ou de fioritures : il est ici question de présence au monde à travers un ancrage profond dans le quotidien. La première partie du recueil est consacrée à la disparition du père, père qui a laissé une demeure en ruine et un grand jardin « qu’il a nourri / saison après saison ». Il tentera de retrouver les gestes qui permettront de redonner vie à ce potager avant de retrouver d’autres vies et d’aller à la rencontre de ceux que l’on oublie, qu’ils soient chômeurs de la sidérurgie, vieux paysans abandonnés par un système destructeur ou encore errants des villes déshumanisées. L’essentiel est de «retenir /quelque chose / de ces instants-là », à la manière d’un G.L. Godeau à qui peut s’apparenter Massot dans cette émouvante approche des choses de la vie et de ces moments suspendus où les êtres se révèlent. On lira et on relira ces poèmes qui sont, comme l’écrit Daniel Simon dans sa préface, « des éclats dans le marbre ».

Jean-Louis Massot : Séjours, là suivi de D’autres vies (M.E.O. éd., 2013), 112 pages, 14 euros – Distribution : 33 Z.I. Du Bois-Imbert, 85280 La Ferrière ou contact@meo-edition.eu

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Frédérick Houdaer : Fire notice

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Si l’on excepte quelques points d’interrogation clairsemés, aucune ponctuation ne vient ralentir le rythme de ces poèmes alertes et nerveux. Tous ces fragments de vie volés au quotidien sont le reflet fidèle d’une époque improbable où l’imagination et la réalité flirtent sans pudeur. Oui, « la fin du monde / a bel et bien eu lieu / une fois / deux fois / dix fois / on a fini par ne plus y prêter attention ». Mais non, voyons, pas d’affolement, inutile de lire les consignes d’incendie car « libre à nous… /de redevenir des anges/ aucune justification ne nous sera demandée ». On suit l’auteur au fil de quelques projets saugrenus comme celui de se faire tatouer les titres de ses recueils sur l’épaule droite ou d’explorer internet pour tout savoir sur la déesse Athena. « Pas de quoi m’empêcher d’écrire » dit-il, même avec un voisin encombrant et bruyant. Houdaer écrit une poésie qui passe très bien à l’épreuve du gueuloir flaubertien : il y a un rythme interne et un tonus contagieux. Signalons enfin la belle et sobre réalisation de l’ouvrage ce qui complète agréablement le bonheur de lecture.

Frédérick Houdaer : Fire notice (Le Pont du Change éd., 2013), 72 pages, 12 euros – 161 rue Paul Bert, 69003 Lyon ou lepontduchange@laposte.net

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Jacques Morin : Sans légende

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Jacques Morin se dit très sensible au terme de « no man’s land » (cf Décharge N°160, page 142), cette « frontière impossible entre éléments contraires ». L’on retrouve cette expression quatre à cinq fois au fil des pages de son nouveau livre terriblement émouvant. Il y est question d’une séparation difficilement acceptée et d’une quête volontairement obstinée. La première partie intitulée « Les encres de la nuit » regroupe des poèmes qui sont comme des bouteilles à la mer jetées par un Ulysse « rescapé du néant » mais qui va résister aux cauchemars et aux chants des sirènes. Dans « Sans légende », l’auteur hésite à dresser un bilan d’existence vécues en parallèle comme « deux monologues en bout de piste ». Pourtant, « à ressasser la douleur / on neutralise le temps » mais chacun « compacte son vide comme il peut » et le silence, carburant insidieux, continue d’alimenter une écriture résiliente. Dans le dernier ensemble de poèmes, Jacques Morin témoigne d’une sensibilité à fleur de peau et tient à témoigner sans pathos des désastres d’un monde violent et barbare en essayant « de garder la vérité de l’émotion ». Ces écrits servent de tremplin pour « passer à autre chose », de « ne plus regarder en arrière » et de quitter le no man’s land.

Jacques Morin : Sans légende (Rhubarbe éd., 2013), 128 pages, 12 euros -10 rue des Cassoirs – 89000 Auxerre ou editions.rhubarbe@laposte.net

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Thomas Vinau : Juste après la pluie

Thomas Vinau : « Juste après la pluie »

Surtout ne croyez pas ce jeune poète lorsqu’il écrit : « Je n’ai pas d’imagination » car c’est même le contraire que l’on peut constater au fil des pages ou quand on va musarder sur son blog intitulé : etc-iste. Il concède humblement être un « écririen » mais il sait repérer « des glaçons qui font l’amour » en souhaitant aller s’installer au Bhoutan ce drôle de royaume qui a instauré le Bonheur National Brut. Lui qui serait prêt à tout « pour consoler un enfant » reconnaît qu’il n’a jamais quitté ce territoire peuplé de peurs et ne se fait aucune illusion sur la marche du monde. A l’instar des enfants, il s’invente un monde où l’on croise « une minuscule / araignée trapue », des fourmis qui vagabondent ou encore « une mouche qui / s’accroche au mur » ou « qui se lèche les pieds ». Le poète serait donc celui « qui crache / son poème / dans la poussière / du sol », hibou farouche abandonnant sa pelote de réjection. N’hésitons pas à nous perdre dans cet univers étrange car c’est là que se trouve la vraie vie, « là toute simple / la vie qui clapote / à nos pieds », cette vie éclatée en milliards de miettes, puzzle improbable et mouvant, quelque chose d’indicible ou « quelque chose de poussière et de cendre / de murmure et d’oubli ».

Thomas Vinau : « Juste après la pluie » Alma éd., 2013) 288 pages, 17 euros – 9 rue C.Delavigne -75006 Paris ou c.argand@alma-editeur.fr

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Marlène Tissot : Sous les fleurs de la tapisserie

Marlène Tissot : Sous les fleurs de la tapisserie

Sobrement illustré par des compositions en noir et blanc de Somotho, cette nouvelle plaquette des éditions du Citron Gare s’inscrit dans la continuité des 3 ouvrages déjà parus à cette enseigne : soin particulier réservé au choix des auteurs et qualité irréprochable du fond et de la forme des recueils. Pour qui fréquente régulièrement les revues et surtout le blog « mon nuage », Marlène Tissot n’est pas une inconnue mais une jeune personne qui compte dans le paysage de la poésie actuelle. Dans l’univers absurde de la désillusion, elle ne laisse pas abuser par les mirages du consumérisme, ce « vide que chacun comble ». Alors que « tout le monde court / vers le rien savamment étiqueté », elle avance à son rythme, indifférente aux querelles de génération qui laissent souvent des « cicatrices indélébiles » à cause de « la petite cruauté des silences quotidiens ». Fort heureusement, l’imagination est là soutenue par le rêve, thème rémanent qui revient une bonne vingtaine de fois, sous différentes formes, thème dont l’auteur, avec prudence, se méfie même s’il permet de « s’autoriser les pensées les plus folles ».

Marlène Tissot : « Sous les fleurs de la tapisserie ». Le Citron Gare éd., 2013. 80 pages, 10 euros – 4 place Valladier – 57000 Metz ou p.maltaverne@orange.fr

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Gérard Bocholier : Le village emporté

Gérard Bocholier : Le village emporté

Si, comme le chantait Jean Ferrat, « nul ne guérit de son enfance», Gérard Bocholier y trouve de prodigieuses ressources pour continuer à se construire, «soumis comme tout le reste à l’ impitoyable force des choses». Cette suite d’une soixantaine de poèmes en prose, d’une terrible efficacité évocatrice, le relie à cette période fondatrice vécue dans un minuscule village d’Auvergne. Le liseur qu’il a toujours été reste posté sur des tertres ou sur des promontoires rimbaldiens. Il y retrouve de mémoire la vie rurale avec ses lourdes tâches quotidiennes, ses cérémonies religieuses ou ses travaux saisonniers. Il se tient à l’écart, suggère et devine quand « une main écarte le rideau, furtive, peut-être même un peu tremblante ». Le poète prend son temps, essaie de tenir à distance les émotions et la mélancolie car, depuis longtemps, les techniciens agricoles et les bruyantes machines ont remplacé les patients vendangeurs et les inusables outils. Et c’est toujours la mort, présente à chaque carrefour que l’on retrouve et qui accompagne tous les moments de l’existence quand « d’infimes tragédies éclatent près de nous, imprévisibles ». Ce livre est à lire et à relire, lentement, calmement, comme on déguste une leçon de sagesse et de vie.

Gérard Bocholier : « Le village emporté » (L’Arrière-Pays éd., 2013), 96 pages, 14 euros – 1 rue de Bennwihr – 32360 Jégun

©Georges CATHALO