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 Ida JAROSCHEK, À mains nues, Éditions Alcyone (collection Surya), avant-propos de Gilles Cherbut, 92 pages, 1er trimestre 2022, 20 €

Une chronique de Marc Wetzel

 Ida JAROSCHEK, À mains nues, Éditions Alcyone (collection Surya), avant-propos de Gilles Cherbut, 92 pages, 1er trimestre 2022, 20 €


« Nous avons vécu au fond d’une eau

que la lumière n’atteignait pas

debout dans nos voix

liés comme flamme

séparant l’onde de la nudité

corps-mort de mon poids

dans le flottement d’une parole

dérive et ancrage des sentiments

pour retenir la barque fragile, carcasse, esquif

jaune tremblé glissé entre les reflets où entrevoir

ta mort et le secret plié dans l’or des genêts » (p.82)

  Une poésie, donc, impressionniste (mais les impressions ne cachent pas ici qu’elles font la loi !), décousue (mais, à proportion et aussitôt recousue, comme si chaque mouvement, toujours inattendu, était la meilleure suite non du mouvement précédent, mais de son écho en nous), à la fois tragique et alerte (la probabilité, la proximité peut-être, de la mort propre, a fait fuir l’âme, mais on ne se soucie, franchement, que de la retrouver !), éthérée et méthodique (d’un côté de folles apesanteurs s’essayant à se mériter mutuellement, de l’autre un coeur des choses qui serait comme ouvert, scruté et réparé par une stricte chirurgienne cardiaque !), baroque (« J’ai une ombre d’avance sur ta mort/ mes orteils de nacre crochetés à ta boutonnière » p.77) et tendre (« Je te le dis comme vent à ton oreille/ attends, attends encore un peu » p.67) qui, toujours, comme on vient de lire, danse, énonce, s’embarque sans cesse (même sa passivité dérive, mais ne stagne jamais), en appelle partout à plus qu’elle-même (à la souffrance s’il le faut, à la mort, à la couleur jaune, et, régulièrement … à de très mystérieux grands fauves, que l’auteure semble avoir apprivoisés moins en elle que directement en eux !)    

   Le grand fauve, même « indolent, délié et calme » (p.31) n’est ni doux (sauf aux soins à progéniture – il ne s’abstient de violence que là où la vie ne pourrait s’en nourrir) ni patient (sauf à la chasse – il n’a la force d’attendre que là où sa ruse va vaincre) – mais il a une sorte d’innocence, qui tient à ce qu’il ne pourrait se laisser aller, être à-demi vivant, rester malade ou couché sans très bientôt disparaître. Le grand fauve ne peut se permettre d’être un seul instant moins que lui-même : il flancherait, s’étiolerait, manquerait à son propre appel, s’évanouirait plus vite que ses propres traces ! Dès qu’il ne mobilise plus tout de lui-même, il va n’être rien. C’est tout lui, ou personne. Qui ne désirerait qu’à-demi ne jouirait guère que de soi.

     La danse (plus encore que le chant, ou le théâtre) occupe une place singulière dans cette poésie. Bien sûr, on ne parle pas en dansant (les montagnes russes de la voix lui ou nous donneraient alors la nausée), mais justement : la danse écrit quelque chose dans l’espace qu’elle ne peut pas elle-même dire, elle le montre seulement. Mais ici on ne danse pas d’abord pour être vue (même si ce ne peut être non plus pour voir, car les yeux iraient en tous sens comme la voix, et ne fixeraient que le zigzaguant flou qu’ils se donnent), on danse pour que le corps explore utilement et agréablement l’espace. Mais c’est une exploration forcément muette, même quand la danse est virtuose. Ce que le corps dansant lit de l’espace ne s’y inscrit évidemment pas. Alors, il y a les mots pour mettre en forme ces traces d’air et de sueur, les mettre en forme de volutes, de sillages, de tourbillons, certes tous indirects, codés et extérieurs – puisque verbaux – mais soudain transmissibles. Il suffit de lire, et l’on « voit » ce que la danse pense.

« N’oublie pas, ce petit feu qui tremble dans ta main

c’est ma bouche » (p.71)

    Ce que cette danse pense n’est, c’est vrai, ni serein ni joyeux, ni même très confiant (d’où l’amène sobriété des textes : leur malheur n’insistera pas). Mais en retour la pensée danse, comme physiquement – et s’en donne d’admirables moyens. « J’ai vu la mort de près, elle avait ses chevaux » (p.26) : comment mieux dire qu’on cravachait vers le rien ? « Oublier tous les plis de tous les draps du monde » (p.59) : comment mieux suggérer que l’espace pur, sans relief ni revêtement, pourrait devenir (si la danse en lui est juste) habitable ? « C’est la montagne entière/ qui voudrait monter dans mes jambes » (p.60) : cette image du désir admiratif (l’altitude d’autrui inspire au moment même où son manque nous aimante) semble à la fois dire et montrer à l’amour tout ce qu’il a à savoir.

   Même si l’être partenaire semble ici plus invoqué qu’accessible, on ne danse jamais seul. La souffrance, peut-être, l’aura éloigné – mais l’énergie est là, qui soutient la beauté de l’autre dans son combat, et se propose, elle, en « vrai bond » (« Avant qu’on ne ferme ton visage/ que ton être tout entier s’y retire/ dernière énigme, premier faux bond/ Je déposerai monnaie d’échange/ des mots sous tes paupières » p.25) ; et même si l’autre est absent parce qu’il est mort, le deuil qu’on porte est lui-même comme une danse de soutien, un geste à sa place dans le monde qu’il a connu – et toute danse met ensemble des gestes  (« ta mort tombée dans ma main comme un fruit » p.23). Comme toute poésie vient, à son tour, « greffer à la langue » ces « essors » et « soubresauts » : rester vertical, comme un ludion d’horizon, voilà son parler.

   La sensibilité (pour employer un mot faible, car même son impressionnabilité a quelque chose de chorégraphique) de l’auteure est si grande, et peut-être si douloureuse (« La douleur m’arrime/ où je ne peux pas dormir » p.11, ou « cette douleur sourde muette tout autant » p.73) que parfois l’inconnu – qui n’a pas encore de visage, de traits, donc pas non plus de « cicatrices », qui n’a que des précédents indifférents – lui vaut mieux, la rassure (?), est comme préempté dans une sauvagerie qui n’aurait pas encore décidé d’elle-même. Mais Ida Jaroschek danse déjà, sans encore tout à fait savoir avec qui, et d’une danse déjà prête « à dépecer la peur » (p.24). À mains nues, en tout cas (nul ne danse ganté, ni ne voudra croire que les gants furent le premier outil !), pour palper, mais en amoureuse, les pures et premières fluidités de l‘espace et du temps, comme semblent bien le dire, respectivement, ces deux précieuses strophes :

« Je ne suis pas étrangère à ces flammes

qui ont remplacé ton visage

Ce fleuve sans rives qui t’emporte

est un lit sans lendemain » (p.41) 

Oui, en amoureuse, qui aura tremblé juste :

« Dans l’affolement des signes

je vois nos pensées » (p.42)

© Marc Wetzel

Ida JAROSCHEK – ici soudain – Les écrits du Nord, Éditions Henry, mai 2018, 48 p., 10 euros

Une chronique de Marc Wetzel

Ida JAROSCHEK – ici soudain – Les écrits du Nord, Éditions Henry, mai 2018, 48 p., 10 euros


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         « ici soudain

            ce qui fait taire

            des centaines d’étourneaux

 

            une seconde

            d’inexplicable silence

 

            apnée du monde »  (p. 8)

 

   Tout le monde en a fait l’expérience : une très bruyante colonie d’étourneaux dans un arbre proche, qui s’impose comme un bruit de fond strident, inarrêtable. Un simple claquement de mains, alors, et tout se tait aussitôt, comme surnaturellement : le voile sonore se déchire brusquement. C’est le modèle même de l’événement subit, du jaillissement inopiné (comme si l’immense trésor de silence du réel s’ouvrait d’un coup) : sitôt possible, pas même encore conçu, mais déjà réel !

    Et cette « apnée du monde » est logique : le silence de la frondaison est pour nos oiseaux bavards le meilleur abri ; et si leurs cris et chants reprennent bientôt, c’est qu’un claquement de mains tire à blanc. Mais la saynète a tout du miracle trivial. Car, si le fatal, le coup du sort, est une mort subite de quelque chose dans le réel, une naissance subite comme celle-ci (mûrie avant toute préparation, interceptée avant toute détection) est ou fait miracle.

   Bien sûr, notre poétesse célèbre ainsi l’émergence, l’irruption, l’avènement de tout autre chose qu’un mutisme de volatiles, et cette autre chose n’est pas moins, je crois, qu’une étreinte idéale, la déflagration parfaite du coup de foudre vivant. On y est deux (on ne surprendra jamais Narcisse en galante compagnie !), on y est dans l’improviste de la bonté, de la douceur consentie (si le viol prend au dépourvu, l’amour tendre, lui, donne au dépourvu), on est dans la réciprocité d’élans (chacun des cœurs s’étonne de battre par l’autre, échangeant d’opaques « cargaisons » de « pulpe » contre de secrètes « haleines » de « buissons »). Dans les bien-nommés transports amoureux, chacun charge à son bord les purs traits de présence de l’autre, et « ici soudain », en effet, l’étreinte se fait monde, car tout monde est cohérent, est commun, est habitable. Ce qu’Ida Jaroschek chante ainsi :

 

              « cette lumière

                 un étrange appui

 

                 une ombre

                 tourne et tremble

 

                sur ce chemin

                qui nous mêle

 

                ce pré qui nous ressemble

 

                un geste soudain

                nous attache

 

                adopte le monde »  (p.28)

 

      Il y a des érotismes joyeusement acrobatiques, où les chairs se servent mutuellement de ravin et parapet, ou de corniche et tremplin, mais deux corps confortablement couchés (se reposant enfin de leur verticalité pensante) éprouvent encore le meilleur de l’amour : la disponibilité n’est plus forcée d’être debout, on peut s’allonger d’autre chose que de sommeil, de terreur ou de maladie, chacun est pour l’autre l’horizon nécessaire et le sol suffisant : les jambes, qui n’ont plus à nous porter, « émergent de la nuit » (p. 32), libres comme des bras ; et les bras s’appuient sur leurs propres caresses pour faciliter l’entre-pénétration des ombres (des nuits portatives) que demeurent les corps. Chacun est en charge de la simple et noble démultiplication de l’autre. Une « éclosion de froissements » (p. 31) a lieu, dans l’intensité bénévole de la complicité sensible. On peut alors

 

                 « aimer

                    sans destination

 

                    du vent au vent »   (p. 30)

 

          puisque « c’est à peine

                            qu’il faut être »  (p. 22)

 

          et que l’insensible marée d’écume est littérale :

                  « peuple-moi

                     de ta lenteur

 

                     tout ce blanc

                     ébroué

 

                     qu’à peine

                     tu soulèves

 

                     océan »   (p. 34)

 

  Bien sûr, l’âge rôde, le cancer prend ses aises, et bien des cornets de friandises moisiront dans des pochettes sans danse ni chant, mais il existe un langage infatigable, que nul miracle même ne prend au dépourvu, qui est fait pour détailler les provisions charnelles et concrètes constituant la Providence réelle, langage (le néant est bien surpris d’y être pardonné !) d’une limpide, chaleureuse et vaillante poétesse :

 

               « mort blonde

                  et claire

 

                  mouvante

                  au vent du soir

 

                  dans un tintement

                  de graminées

 

                  je te porte

                  dans la fraternité du langage »  (p. 39)

 

©Marc Wetzel