François Folscheid, Gravir le silence, Avec cinq illustrations de Thibauld Mazire, peintures sur laque, détails, Éditions L’Atelier Du Grand Tétras, 88 pages,  novembre 2021, ISBN: 978-2-37531-079-3, 14€

Une chronique de Lieven Callant

François Folscheid, Gravir le silence, Avec cinq illustrations de Thibauld Mazire, peintures sur laque, détails, Éditions L’Atelier Du Grand Tétras, 88 pages,  novembre 2021, ISBN: 978-2-37531-079-3, 14€


Sur la couverture, des taches sombres comme absorbées par le papier suggèrent une montagne, son versant baigné dans le ciel. La prose de François Folscheid nous parle depuis cet endroit du langage où les frontières arbitraires entre les différentes formes artistiques sont floues et poreuses. Ce recueil de 88 pages comporte quatre parties, quatre étapes, cycles de vies. Chacune est accompagnée d’une peinture ou d’un détail peint par Thibauld Mazire.

Dans la première partie, « Lunes d’avant« , l’auteur interpelle le lecteur par un « nous » rassembleur. Jadis, le poète faisait partie d’une communauté d’êtres vivants semblables à lui, prêts à partager les mêmes révoltes, les mêmes espoirs. L’illustration de Thibauld Mazire nous invite à voir comme un arc de lumière unissant les deux parties noires d’un chemin imaginaire. Une lumière naît de ces deux questionnements portés par le poète et le peintre.

« Le temps infiniment lent bleuissait le suspens qui immobilisait notre barque d’errance. »

« Nous tenions dans nos mains la fleur de révolte, pâle muguet brandi à la face du réel. »

Dans la deuxième partie, « Glaise » , le poète s’attèle à retracer le lien, «  l’alphabet translucide qui relie le poète au cri de l’origine. » Le poète comme le potier, a à pétrir le matériau du poème: le langage pour y découvrir ou plus exactement faire naître sa propre expression poétique. Le geste poétique est avant tout un acte créateur, un acte de vie qui implique un travail en profondeur.

« Fouiller le ventre de la terre pour remonter jusqu’à la source invisible d’ici-bas. Remonter jusqu’au grain, jusqu’au noyau- jusqu’à l’éclair caché dans la matière ».

« Une force lente irradie » {…}« Me voici entre terre et feu, tenant dans mes mains grésées la flamme apaisée du désir. »

Ce deuxième cycle se conclut  par une peinture où les deux parties d’un même continent de couleurs sombres, de roches froides et de laves en fusion sont creusés par un entonnoir de lumière, un puits de pluies diluviennes. 

Dans « Creusement » il est aussi question de déception, de découragement: étapes inévitables de toute quête artistique qui envisage de s’inscrire et de donner un sens à la vie .

« Ce chemin de pluie si dense, si profond: on y plonge d’enfance lointaine, y résonne de bois clair et l’odeur de l’herbe nous emporte. »

« On avance alors à tâtons, à contre-image sur le nerf des syntaxes et l’épine de l’abstraction. {….} entre le silence et le cri. »

Le poète ne s’éloigne jamais de l’idée qu’il faut chercher la juste mesure, l’expression la plus pure. 

« Être aussi nu que le blanc, respirer aussi grand que le bleu et mourrir aussi dense que le noir, pour porter loin au-dedans le rebond de lumière.

La démarche poétique de François Folschield s’apparente à celle d’un peintre, d’un artiste et pas seulement d’un manipulateur de mots, de sons, de vers. Il ne fait pas que « creuser le poème« .

« La voie est étroite entre les battements du coeur et le glissement du temps.

« Advenir » Au bout du tunnel, au bout des épreuves, quand advient le poème, voilà ce qu’explore cette dernière partie du recueil. Aucune réponse toute faite ne nous attend et ce que nous atteignons, nous appartient de manière temporaire. Cela advient et c’est à cet instant qu’il faut choisir de contempler en silence le chemin parcouru. Toute recherche artistique, poétique ou personnelle exige de nous de nous hisser au-delà des mots, des signes, du langage.  

« Toujours nous reviendrons au cercle, car il est dit que mesure du temps appelle le temps, que le coeur tourne sur sur ses aiguilles pour chercher son axe – parce que tout est contenu dans la lentille d’eau du regard: le toi et le moi, l’avant et l’après, l’amour et son retrait. » 

Pour « Gravir le silence », on devine qu’il faut toute une vie marquée par l’espoir, la révolte, la défaite, la perte de sens, le doute. Les forces s’alternent en intensités. La démarche du poète est celle d’un être profondément humain, qui certes hésite, se renie, se perd, se retrouve et découvre les liens parfois féroces qui le rattache à la vie, à la mort.

Le lecteur s’aperçoit qu’il existe tout au long du recueil, sous-jacente et omniprésente une force qui s’apparente en bien des points à celle qui régit la survenue de l’aube. Une force de vie et de mort, invisible, à l’instar de celles qui sous-tendent les irruptions volcaniques.

Dans la dernière illustration, l’aurore explose de lumière . Le soleil surgit des profondeurs d’une terre, du fond de l’espace, au bout de chacune de nos tentatives.. L’éternité est à refaire chaque jour.

©Lieven Callant

 François Folscheid, Gravir le silence, avec cinq illustrations de Thibauld Mazire, Éd. L’Atelier du Grand Tétras, coll. Glyphes, 88 p., ISBN 978-2-37531-079-3, nov. 2021

Une chronique de Claude Luezior

Gravir le silence, de François Folscheid

avec cinq illustrations de Thibauld Mazire, Éd. L’Atelier du Grand Tétras, coll. Glyphes, 88 p., ISBN 978-2-37531-079-3, nov. 2021


La première impression est un éblouissement devant cette prose éminemment poétique, dense, ciselée, polie tel un galet qu’irise le torrent. Éblouissement face à une langue à la fois sobre et parfaite, mais aussi complexe où luisent çà et là des mots rares, telles des gemmes dont l’éclat sombre se rajoute aux mystères du propos. Nul repos pour le lecteur pris dans la mécanique surréaliste, voire abstraite de l’image. Celle du poète, celle du peintre aussi : les illustrations sur laque de Thibauld Mazire résonnent parfaitement avec la musique du poème qui rebondit, jaillit, éclabousse le complice devenu orant. 

Que recèle ce précieux recueil ? C’était il y a longtemps maintenant, je me souviens. Nous redoutions le jour. En nous l’effroi de vivre dardait son œil torve (…) Des aubes de sang noir roulaient ce qui restait de nos espérances (…) : le temps infiniment lent bleuissait le suspens qui immobilisait notre barque d’errance.

Tout autant que l’immensité où l’alpiniste à bout d’oxygène ne reconnaît plus la montagne qu’il vient de gravir. Vertige des hauteurs.

Failles, horizons, retraits, une chose et son contraire en belle intelligence, puits, entonnoir de toute nuit, aller vers le moins : reviennent en boucle les supports du doute. Trouver la ligne médiane, là entre les vitres du sommeil et du guet, entre l’insouciance des rivières et l’exigence des rives – entre le silence et le cri. Folscheid convoque ombres et frémissements, traque le message clandestin, transgresse et apprivoise les géographies d’un au-delà. Il nous fait penser aux riches incertitudes de Philippe Jaccottet dans son ouvrage, La Clarté Notre-Dame (nrf Gallimard, 2021) : Si j’avais un tribunal à affronter, comme dans nos plus vieilles fables (mais il n’y aura pas de tribunal, et je serai trop réellement mort pour l’affronter), je serais sans frayeur, et ma voix, ma non-voix, ne serait ni tremblante ni bégayante, parce que, trop désarmé, je serais tout simplement muet (…)

Folscheid nous rapproche également, par sa mécanique quantique langagière, de Jean-Louis Bernard, en son dernier recueil (et tant d’autres), Sève noire pour voix blanches (Alcyone, coll. Surya, 2021) : dans l’oblation / à peine née / la perte / ouvre le psautier / des heures. Ou encore : (…) impermanence / au front des syllabes d’écorce / délaissées des boussoles.

Pétri dans la glaise, façonné d’ombres, Gravir le silence apprivoise les limites de la solitude. Gravé dans une nuit de cinquante nuances de gris, ce recueil n’est pourtant pas dénué de refus, de force, d’espérance : à pleines mains, le marteau, rouge de braises pour frapper l’enclume et fendre le temps dans le sens de l’éclair.

On y déniche, parmi les entraves, au creux de la parole, un tutoiement d’espoir jeté au travers de la page : Va, homme diurne, au bout de ton soleil pour percer le voile des transparences nocturnes. 

  En une superbe quatrième de couverture, François Folscheid évoque la quête de l’origine, de la source, c’est-à-dire de l’être (…) : telle est la fonction profonde de la Poésie dans laquelle Novalis voyait « la religion originelle de l’humanité ». 

Nous nous sommes sentis reliés. Avons-nous dit éblouissement ?

©Claude LUEZIOR