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FIÈVRE (16 mars-10 mai 2020) –  Gouaches : Elisabeth DETTON, textes : Raymond PRUNIER- Editions Lumpen (2021), 48 pages, 9 €

Chronique de Marc Wetzel

FIÈVRE (16 mars-10 mai 2020) –  Gouaches : Elisabeth DETTON, textes : Raymond PRUNIER- Editions Lumpen (2021), 48 pages, 9 €

« Je laisse la barque d’épidémie à l’attache derrière moi, où, de sa pointe, elle désigne l’aval avec sa féroce insistance coutumière. Je m’engage sur la berge vers l’amont et mes pas sont si prudents que les semelles semble-t-il craquent et gémissent un peu (…) C’est en amont que je trouverai la fin des regrets; je compte sur la peinture et l’écriture pour que textes et gouaches ne cessent d’inventer les aubes qui nous manquèrent » (p. 36)

  Un accès de fièvre montre un organisme rebattant les cartes de son infection : l’activation défensive du métabolisme est comme un coup de chaud salubre, mais risqué : l’ardeur agitant le joueur ne doit pas incendier sa table; ni ruiner sa partie. Ce fut toujours vrai de l’individu; ça l’est, pour la première fois, de l’Humanité.

« C’est inquiétant. Le sang bat aux tempes, je me blesse pour un rien, une chaussure dont le talon résiste, la pointe d’un couteau qui glisse sur ma paume à cause d’un aboiement dans la rue. Une branche cogne à la fenêtre. Conclave de fantômes … » (p. 10)

  Le sous-titre (« Chronique du confinement« ) de ce petit livre semble oser un génitif subjectif : c’est le confinement même qui tient ici chronique, via des gouaches et des textes, en disant par eux quelque chose de lui-même. C’est qu’il nous force à soliloque (comme ici, en chaque double page, s’entretiennent l’une de l’autre l’image et la parole); il est, comme se présente exactement ce livre, une sorte de ré-encadrement de vivre, un entre-éloignement ordonné des contagiosités, la double illustration plastique et discursive des étapes d’un rétablissement à construire

  Plus précisément, la peintre ici fait dans la variation, dans le petit, dans la constructivité et même dans la palette thermique, lorsque, respectivement, elle multiplie les fenêtres sauves de ses images, elle réduit (à proportion exacte du vivable) le format du représenté, elle esquisse des maquettes de possible renouveau et joue enfin sur les teintes de la fièvre (comme en une fidèle nosographie du périlleux). 

  Ses images sont, bien sûr, des fenêtres immobiles, silencieuses et plates, et, comme dans le confinement strict, on n’y verra au dehors qu’elles ou par elles. Mais vingt fenêtres scellées savent mieux donner sur le monde qu’une Porte béante de la liberté commune, que la brèche informe de la latitude ordinaire. Ses gouaches renouvellent l’accès même qu’elles restreignent. Ces images d’Elisabeth Detton sont, de plus, insistantes ou entêtantes (bien malicieuses fenêtres, qui viennent frapper à des portes inconnues en nous !); elles sont indigènes, de genèse sédentaire, d’advenue authentique (elles semblent être restées là où elles sont nées, elles sont « du coin » – et ce coin est le style natif de leur monde – et leur chantier est frais comme un berceau. On les voit habiter toujours, à l’étroit mais probes, dans ce qui les a rendu possibles); enfin ces images sont belles et franches comme des gestes de vie : ce qu’elles contiennent à la fois les comble et les embarrasse; ce qu’elles mesurent et balisent à la fois les ouvre et les fige; ce qu’elles rassemblent à la fois leur est soumis et les dépasse. Tout est résolu, humble et intelligent en chacune des gouaches, véritable petite créature anxieuse et débrouillarde, qui, confinée dans son cadre, nous fait pousser avec elle les murs de sa condition. 

« Les pierres comme les peaux tiédissent sagement; le songe du peintre est tout de douceur: ses tours empruntent aux champs et aux vallons l’ombre qui salue dès l’aube la présence un peu chaude des intérieurs solides. Rien de médiocre dans cet équilibre délicat entre le chaud et le froid. Ce pourrait être une définition de ma vie présente : le tiède où je suis confiné et, du fond de ma paume, cette sensation de chaud, fièvre que je redoute d’éprouver un matin. Je songe au souffle court qui peut me saisir impromptu. Je souris d’être vivant… » (p.30)

  Et le poète, lui ? Raymond Prunier fait se dire le confinement d’au moins trois façons : il s’exprime d’abord directement dans le moyen de parole mis à mal (« la gorge est justement ce lieu où l’angoisse a fait son nid » p.8); il nous signe ensuite des sortes de bons de sortie, des échappées dérogatoires, des formulaires de délivrance : vitraux ou parvis de cathédrales (p.20 et 22) que sa parole visite, pièges à ombres victorieux (p. 32), rideaux solennels de théâtres à rouvrir (p.34) éventail à épiphanies …

« Réduit alors à mon cadre petit je dois en pleine fièvre réinventer les couleurs du monde et ses formes insaisissables. C’est un éventail où, vivant, je porte mon souffle pour faire vivre à la fois tous les visages de notre temps » (p. 18)

Enfin il raconte (ce qu’aucune peinture ne peut accomplir) l’âge de sa propre présence (« M’assaille le regret d’avoir tant vécu – l’auteur a alors 73 ans -; c’est trop de regards qui me visitent, que je vois, que je sens, ils errent dans le silence, marchent à mes côtés; on dirait une moquerie lointaine dans la solitude de mes lieux déserts » (p.10).

La parole complète les gouaches par ce qu’elle leur fait faire. Une gouache (p. 13) montre un ovale oblique, une couronne penchée, un rond échancré, mais seule la parole d’en face (p. 12) en propose la sensible synthèse : »Tu le sens, n’est-ce pas, qu’on vit de biais « . Ou encore, on peut aisément évoquer, non pas du tout dessiner, un « calendrier qui ne répond plus de rien » (p. 24). Et la plus nuancée des fenêtres picturales ne pourra jamais conclure : »Ma fenêtre, supplice, ouvre sur ce qui m’est fermé » (p.16) 

  Avec le déconfinement, viennent une convivialité retrouvée avec humour (« on salue les voisins qu’on évitait depuis des décennies » p.40), une convalescence à prudemment discerner (« C’est également le signal du retour vers le quotidien émietté. Je reviens vers le jardin pour contempler le lieu explosé; où poser le regard ? » (p.42), et aussi, surtout, l’immense et simple joie de sentir que notre amour du monde a survécu :

« Chaque seconde va être un autre monde, épiphanie des fièvres vaincues avec patience, étouffées avec soin. Dans nos mémoires flotte un nouveau calme que nous saluons au nom de l’épreuve dépassée » (p.44)

  Après le splendide « Le chemin » (voir Poezibao, 18 novembre 2019*), , le duo Detton/Prunier réussit son pari de correspondants inter-arts de guerre sanitaire.

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©Marc Wetzel