La lumière et l’Alphabet Sur « Hector et Andromaque, 1924 » de Giorgio De Chirico

chronique de Miloud KEDDAR

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Hector et Andromaque, 1924, Galleria Nazionale d’Arte Moderna, Rome

La lumière et l’Alphabet
Sur « Hector et Andromaque, 1924 » de Giorgio De Chirico


 

Quelle vérité de l’un et de l’Un ? Quelle vérité cette lumière d’un ciel voûté sur nos ombres ?  Nous, ayant été n’étant plus et nos gestes suspendus, et, là, l’effacement de nos corps et seule l’œuvre de nos mains et de nos mots à demeurer sous la lumière. Cette lumière que ne reçoivent plus nos yeux et pourtant toujours lumière ! Par quel biais quel ordre avons-nous reçu et avons-nous perdu ?

Regardez, là, mes amis, nos ombres s’allongent, nous avons laissé nos fuites se faire, s’accentuer quand il fallait réunir et voilà nos gestes défaits. Hector revient et Andromaque a l’œil cave (le regard caverneux ?). Andromaque entre l’époux et le fils, entre le Père et le Fils, l’époux en carton en papier froissé et le fils précipité ? Andromaque, que veux-tu, nos arrières sont sans vie et nos vies sans relief. Cassandre le savait-elle, quand le ciel s’était assombri ? Hélène se retire, et toi, Andromaque, d’un regard ou d’acceptation ou de déchirure et de fatalité, Andromaque tu restes une mère et aux autres semblable…

Nos ombres s’allongent et la muse a un livre ouvert sur le rien de l’Alphabet. Platonicienne ? Je ne le crois pas ! La muse est la vie que le poète ne célèbre plus ou à laquelle il ne trouve plus grâce. Nous avons voulu, ou sans le vouloir, précipité la chute et avec nous les vivants ! Nous avons par nos gestes entraîné les autres et notre lieu de vie et de prière, la Terre, n’est plus que poussière et tapis de viscères, et nous, maintenant des gisants !

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Les Muses inquiètantes, 1922, Courtesy galleria, Bologne

Dans « Hector et Andromaque, 1924 (cat. 41) »*, les deux chevaux au fond se refusent et se cabrent, rejettent l’asservissement. Andromaque, prends exemple sur ces « chevaux de Troie », rejette et refuse le carton papier froissé ! De Cassandre sois proche ! Une nuée, à gauche où je regarde, se dessine qui n’est pas un donjon ou une tour mais de la lumière, car l’habit, que veux-tu Andromaque, ne cachera pas le visage et les yeux qui sont le dehors et le dedans. La muse n’est plus humaine ou si elle l’est encore, elle n’a pas sa tête – toute sa tête – sous l’orage qui décide, et l’ombre qui n’a plus nom et la lumière venant manquer.

Andromaque, muse, parle et sois souveraine, ouvre ton sein à la bouche assoiffée qui demain dira les louanges, dira l’Alphabet ! Ton sein est lumière, une lumière pour la bouche qui s’est longtemps tue et manquait de lait et bouche bâillonnée. Cassandre, le sais-tu, traverse l’Ici par le delà et l’en dessous et Hélène mène la Cité vers la toute grâce.

(La Muse* de Giorgio est une buse à l’aile blessée, une buse ou muse qui ne chante plus, une bise qui est comme le vautour qui hante le rêve et les jours du poète et du peintre !)

Andromaque, mère souveraine, si tu veux, ouvre l’oblongue et brise l’oblique, ça t’est permis et que vienne l’ordre à tes poursuivantes et qu’elles chantent ! Les pays sont redevables au lait, à la poitrine de nourriture et de paroles. Hector est mort, le fils est cloué, le ciel pardonne ! Andromaque, viens et prenons du risque et s’enlèvera le bâillon à nos bouches, aux femmes et à l’écriture.


*note : allusion est faite à la peinture « Les Muses inquiétantes ».
Repère :« Hector et Andromaque », 1924, Galleria nazionale d’Arte moderna, Rome.
« Les Muses inquiétantes », 1972, Courtesy galleria, Bologne.

©Miloud KEDDAR

Rome Deguergue, À bout de rouge, Fasano – Paris, Schena – Alain Baudry et Cie, 2014, « Biblioteca della Ricerca », section « Écritures »

  • Rome Deguergue, À bout de rouge, Fasano – Paris, Schena – Alain Baudry et Cie, 2014, « Biblioteca della Ricerca », section « Écritures », n. 8, 2014, 40 p.

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À bout de rouge, autant dire à bout portant ! Ce titre est-il une énigme à résoudre ? Polysémique, il renverrait au peintre russe Nikifor évoqué dans le texte et qui peindrait, à bout de rouge. Doit-on entendre d’un communisme moribond ? Ou bien encore comme une manière de remettre en scène « la parole rouge » via la voix off ou bien encore via celle du personnage central, ce M. Loyal improbable qui délie la puissance sibylline de mots utiles à stigmatiser les maux issus de plus grandes folies humaines, trop humaines...

Quatre relectures plus tard, nous nous mettons à rentrer ou tout du moins penser être un peu rentré dans ce texte œuf brouillé et pelote de laine, empreint de dérision, de dérisoire. Was ist DADA ? On fait l’effort de penser dada, donc ce qui équivaut à ne pas penser du tout et se laisser porter par un texte baroque, véhiculé par des personnages clownesques, hors jeu, hors norme, hors temps, hors tout.

Les personnages principaux forment le trio « RYX » en vraie / fausse recherche, plutôt pommé sous « l’arbre de la connaissance » qui se dresse sur la scène, une balançoire accrochée à l’une de ses branches, et nous rappellent que les mots sont mensongers, qu’il faut se méfier du langage qui peut tuer. Ainsi en est-il après l’indigestion de mots, éprouvée par le personnage « R ». Pas simple ce trio (triangle) : « R » sorte de M. Loyal évanescent, omniscient, peut-être plus abruti que les deux autres « Y » et « X ». Grotesques ces deux-là, mais comme les fous ou bouffons régaliens, très lucides et pertinents, malgré les apparences.

Nous nous prenons encore à réfléchir nos pensées en Marcel Duchamp, Tristan Tzara, Franz Kafka, Max Ernst etc. Mais nous butons encore sur ce texte. Et ne parvenons pas à trouver l’unité, un sens logique. Tout simplement parce qu’il n’y a aucune logique, aucun sens réel, sinon celui de souligner une fois de plus l’absurde de notre monde en errance et perdition via le regard élargi et la volonté de l’auteure. Regard donc dématérialisé, voire intemporel. Ironie, jeux de mots inappropriés ou justement appropriés jalonnent ce texte pressenti pour être joué sur scène.

Tout ici souligne le ridicule, la vanité de notre société capitaliste, libérale, réactionnaire, bobo, bourgeoise, conditionnée, formatée, aseptisée. Et Rome Deguergue – mine de rien, vient mettre un grand coup de pied dans cette fourmilière d’individus asservis et moralisateurs telle une dénonciation mais aussi une consolation face à la noirceur des âmes humaines.

L’irruption de la peinture, la danse, l’écriture, la poésie, bref les arts pluriels, ainsi que certaines paroles de compagnons de route et autres littérateurs, stigmatisent sans doute ici quelque tentative destinée à faire rempart à la bêtise, l’égoïsme, la cruauté ambiantes. Dérision de l’uniforme, des médailles en chocolat, des illusions grotesques, apologie de la bêtise. Rien n’y manque.

Pourtant, au fil de la énième lecture nous sommes toujours bousculés, désaxés, décalés, en marge, sans être forcément marginalisés. Nous subissons une purge et nous nous trouvons en pleine incohérence destructive. En rupture de ban. Et l’on aime certaines tirades comme celle-ci : « Je rêve d’une musique d’ameublement pour HABITER le présent & les espaces vides de Giorgio de CHIRICO ». Ou bien encore celle-ci, qu’en pleine réflexion / travail, il vaut mieux : « Ne pas faire l’amour. Épuisant pour les neurones ! Dévastateur ! ». On se prend à hocher la tête, car la Thora qui dit le contraire via ses scribes nous raconte souvent des inepties comme la majorité des religions et heureusement, tel que le rapporte le poète grec, Odysseus Elitys, que : « La poésie corrige les erreurs de dieu ». Ou bien encore pour ironiser un peu que « Dieu est l’asile de l’ignorance ». Merci, Spinoza !

Alors, afin de visualiser l’aspect scénique et dramaturgique, dont on n’a pas toujours le mode d’emploi, malgré les deux proposés par le personnage « R », nous nous mettons en mode absurde et là tout semble se décomplexifier. Nous discernons mieux à quoi peuvent servir les ruptures de rythmes, la musicalité dissonante, les jeux de l’inversion, les expressions déjantées, les dialogues farfelus et l’acidité espiègle en matière de mise en scène et en espace.

Nous pouvons ainsi reconnaitre dans ce livret, comme une invitation, une carte blanche possible à l’adresse de l’éventuel (elle) metteur en scène qui oserait prendre le risque de créer la pièce. Un pari osé, n’ayons pas peur de le dire, mais un pari qui peut être transformé, si le dit, la dite, metteur en scène joue d’une sorte de supra absurde avec virtuosité et nonchalance à la fois. À contre-courant des arcanes sociétaux. Société aliénante / aliénée qui se prend tellement au sérieux et plonge lamentablement vers un échec programmé, ce qui rend les efforts en quête de points de repères et de véritables valeurs – encore plus pathétiques.

Pourrait-on classer ce livret dans une expression d’écriture « intuitiste » ?

©Michel Bénard.

Lauréat de l’Académie française.

Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres.