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LA SAGA MAIGROS d’Éric DEJAEGER (Cactus Inébranlable éditions)

LA SAGA MAIGROS d’Éric DEJAEGER (Cactus Inébranlable éditions)

  • LA SAGA MAIGROS d’Éric DEJAEGER (Cactus Inébranlable éditions)

M comme Maigros

Gilles Deleuze débute son abécédaire par la lettre A comme animal. Tout en marquant son peu d’intérêt pour les animaux domestiques, il dit sa fascination pour certains animaux au mode de vie limité comme la tique dont les trois perceptions ou affects se résument à « chercher aveuglément la lumière au bout de la branche, sentir la présence chaude du mammifère qui s’approche, puis chercher la région la moins fournie en poil pour perforer la peau. » (B. Goetz) Tout cela est suffisant pour, dit Deleuze, constituer un monde.

Le Maigros de Dejaeger m’a fait penser à la tique de Deleuze. Comme pour elle, son mode de vie se limite à peu de choses. Il est porté sur le sexe, sur l’alcool et il déploie toute son énergie à ne rien faire d’autre. Son port d’attache est le Lolotte’s Bar à Charleroi. Et cela suffit à créer un univers qui tourne autour de lui, dont il est, à force de statisme, l’involontaire pivot. 

Au départ, écrit selon le mode du feuilleton (le roman moderne est né ainsi), et distribué par courriel deux fois la semaine à une centaine de privilégiés, La saga Maigros, dont certains ne manqueront pas de noter le parallèle avec les San Antonio, constitue bien sous sa forme livresque un roman, avec bien sûr ses épisodes mais plus que ça : ses cycles, ses courants internes et ses personnages (les piquantes Cunégonde O’Connell et Anemie Snot en tête) qui viennent au fil des chapitres grossir la planète maigrossesque en risquant chaque fois de perturber les habitudes de l’inspecteur falot. Mais que le futur lecteur se rassure, la morale sera sauve car le désolant policier ne déviera pas d’un iota de son mode de vie sédentaire.

Il n’est pas anodin que celui qui réussira à le faire travailler comme jamais, c’est-à-dire exercer son métier de gardien de l’ordre public, est le père Maçuel, une espèce de gourou inspiré d’un personnage local haut en couleurs. Car sans doute là se joue quelque chose de plus dangereux que la canaille ordinaire, ce qu’au fond Maigros et lauteur (en un mot comme dans le livre), l’un, dans sa tare constitutionnelle, et l’autre, avec toute sa malice, savent bien. Le danger ne vient pas de la racaille, aussi vicieuse soit-elle, en général peu futée et pas politisée pour un pou, mais de ceux qui sont censés régler toutes les questions sécuritaires d’un coup de baguette magique, fût-elle répressive et/ou religieuse.

Maigros est un sacré représentant de l’ordre dans le sens où il ne résout aucune affaire, laisse en l’état l’ordre socialo-comique, pour autant que celui-ci n’altère pas sa tranquillité. Est-il une projection de la police telle que le citoyen lambda se la représente ou ce que devrait être pour l’auteur tout système répressif ?

Mais qu’est-ce qui, malgré des aspects peu ragoûtants ou présentés comme tels, garde à Désiré Maigros son capital sympathie ? Parce qu’il n’a aucune prétention. Pas d’appât du gain, de surenchère dans l’avidité chez lui mais le seul souci de maintenir son statut. Une constance dans l’apathie, un surplace élevé au rang d’art du statu quo dans son métabolisme primaire.

Comme d’habitude, chez Dejaeger, le récit alterne les divers genres (parfois moqués, pastichés) et mêle les saveurs littéraires comme le dialogue, la coupure de presse, la poésie, le polar, la littérature dialectale, le journal intime, les nouveaux supports électroniques (à signaler au passage la belle variété de la typographie), jouant avec maestria de l’art du conteur. Les quelques remarques précédentes ne devraient pas non plus faire croire qu’on va lire un pensum, un conte (im)moral quoiqu’il y ait certainement des pistes de réflexion à trouver derrière les aventures croquignolesques de cet épigone lointain de Maigret.

Souvent on rit franchement  et on ressent même quelques émotions d’un autre ordre comme rarement on en tire d’un livre, c’est le côté rabelaisien de l’entreprise. Et cela, ça peut faire peur à votre entourage s’il n’est pas prévenu de l’objet de votre lecture. C’est dire si La Saga Maigros, à l’image de son antihéros, est un livre très physique à consommer avec gourmandise en n’ayant pas peur de se salir un peu l’âme et de se faire mal aux zygomatiques.

©Eric ALLARD

Samuel Beckett, Peste soit de l’horoscope et autres poèmes

 

  • Samuel Beckett, Peste soit de l’horoscope et autres poèmes, Traduit et présenté par Edith Fournier, Editions de Minuit, Paris, 48 pages, 2012, 7,50 E.

     

     

Si l’on en croit l’histoire poétique telle qu’elle se dessine aujourd’hui à travers les livres qui lui sont consacrés, on pourrait penser que  Beckett n’existe pas en tant que poète. Les anthologies l’ignorent. Rappelons que les Poèmes suivi de Mirlitonnades furent passés pratiquement sous silence au moment de leur parution. Au sein de ce silence, deux exceptions : les interventions jadis de Ludovic Janvier et de Pierre Chabert et celle naguère de Gilles Deleuze, qui, dans son essai L’Epuisé, consacre Beckett en tant que poète.

Pourtant, dès la fin des années 20, Beckett écrit des poèmes. Et, anecdote qui a son importance, en 1930, le futur Nobel apprend dans son repère miteux de la rue d’Ulm, le jour même de la date limite fixée pour le dépôt des textes, l’existence d’un concours pour le meilleur poème de moins de cent vers ayant pour sujet le temps. Cette compétition littéraire est proposée par Richard Aldington et Nancy Cunard (directeurs parisiens des éditions anglaises Hours Press). Beckett écrit à la hâte Whoroscope, poème de quatre-vingt-dix-huit vers sur la vie de Descartes, telle qu’elle fut décrite en 1691 par Adrien Baillet. Il remporte le concours. Whoroscope (traduit de manière peu satisfaisante sous le titre « Peste soit de l’horoscope ») sera publié en septembre 1930 sous la forme d’une plaquette. Il s’agit de la première publication séparée d’une œuvre de Samuel Beckett.

Avec la publication de ces premiers textes, le corpus beckettien est désormais pratiquement définitif à l’exception des lettres. Le livre qui paraît aujourd’hui est loin d’être essentiel puisque dans une certaine mesure il contredit le mouvement général qui emporte l’œuvre vers son extinction et son épuisement. En effet, à l’inverse de tant d’auteurs qui, en vieillissant, engagent des projets voués par la mort à l’anéantissement, Beckett, comme le souligna si justement Gilles Deleuze dans une conférence « achève lui-même l’extinction de son entreprise ».

Elle s’engage très tôt. Dans son essai sur Proust – parallèle chronologiquement aux exhumations d’Edith Fournier  – Beckett écrit : « La pulsion artistique ne va pas dans le sens d’une expansion mais d’une contraction ». Mais l’Imaginaire poétique n’abandonne pas encore ici des domaines traditionnels afin de permettre de pénétrer dans d’autres domaines, dans d’autres langages, jusqu’à un lieu d’écart et de silence. Et la fameuse formule de Winnie : « vieux style », qui ponctue Oh les Beaux jours, ne peut donc convenir pour ces pièces de jeunesse. 

Whoroscope présente plus particulièrement un intérêt mineur. Canulars et calembour fleurissent. Mots curieux et parodies aussi – telle, en 1931, son Le Kid, parodie du Cid…. Cependant se discerne une solide culture scientifique, littéraire et philosophique. Mais quoique grand connaisseur de poésie (de Dante, Yeats à Blake, de Baudelaire, Rimbaud, Apollinaire à Max Jacob et les Surréalistes qu’il traduisit dans les années trente) Beckett va très vite aller ailleurs. Pour autant, dans les textes de cette époque qui viennent d’être édités, présentés (bien) et traduits (moins bien) par Edith Thomas, l’influence de Rimbaud et Baudelaire, de Mallarmé et Apollinaire reste importante.

Ça et là toutefois, la poésie beckettienne touche à une forme de « trivialité » qui, contrairement  à celle que Baudelaire appelait de ses vœux – n’a rien de « positive ». Parfois l’emphase volontairement saugrenue fait déjà place à un prosaïsme râpeux. Il émerge même dans des poèmes fortement teintés de l’héritage rimbaldien. Se distingue aussi une musique jouant sur les répétitions, une musique qui rappelle cette musique minimaliste qui plaira tant plus tard à Samuel Beckett. La matière de l’imaginaire commence donc à être mise en doute de manière presque inconsciente. Après les florilèges d’images de Whoroscope, dès les autres premiers poèmes, les images deviennent parcimonieuses. Ici  « le galet mort », là  « un rayon ocellé », ou « la boue des feuilles d’avril » annoncent l’effet de dénuement et l’imaginaire de déperdition. Son avènement n’est pas loin.

Et il faut se reporter très tôt dans l’expérience de Beckett pour comprendre son but final. Dans une lettre capitale, écrite en allemand en 1937, l’auteur exprime déjà son insatisfaction à l’égard de la langue « Y aurait-il dans la nature vicieuse (viciée) du mot une sainteté paralysante que l’on ne trouve pas dans le langage des autres arts ? Existe-t-il une seule raison valable pour que la surface du mot, si affreusement tangible, ne puisse être dissoute à l’instar du son déchiré par de longues pauses dans la 7ème Symphonie de Beethoven, de telle sorte que pendant des pages on ne perçoit rien d’autre qu’une passerelle de sons suspendue à des hauteurs vertigineuses et reliant entre eux des abîmes insondables de silence » (in Ruby Cohn, « Disjecta », Londres, John Calder, 1983). C’est parce qu’il n’existe pas de raison valable à ce déchirement dans le voile de la langue que Beckett va d’abord s’y atteler.

© Jean-Paul GAVARD-PERRET