Alain DUAULT – LES SEPT PRENOMS DU VENT ; Collection Blanche, Gallimard.====Chronique de Nicole Hardouin

Chronique de Nicole Hardouin

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  • Alain DUAULTLES SEPT PRENOMS DU VENT ; Collection Blanche, Gallimard.

Démiurge d’une nouvelle Genèse, Alain DUAULT allume ses hymnes aux sept branches d’un chandelier et : ce fut bon. Sa voix prend corps dans une beauté et un lyrisme poignants. Chaque rose a sa terre noire, chaque cœur son pal. Toutes les gammes de ses muqueuses sont miroir de nos tensions. De l’ascétisme à l’ivresse, il déchiquette les marges biseautées du grand Tout pour laisser place à la nuit lumineuse, nuit lente qui descend vers les questions interdites, celle qui donne le jardin et la promesse du fruit. Le poète, glaneur du vivre, fait surgir le gond vibratoire des mots : mots-errants, mots-orants, mots-couleur, sang du vent, cantiques de sable mêlés à des cadastres d’éclairs. Quartier de pomme pour Eve. Dans ses réceptacles de vie, ondes d’écume tissées par Aphrodite, s’originent des houles qui donnent des épices au regard.

Les couleurs, mangues ouvertes telles des cuisses, il les boit jusqu’à la brûlure extrême : celles de la cicatrice, celles du cri de Munch, celles de l’aimée : visage de l’amour enclos entre ses mains et dessiné à la craie d’étoiles.

Alain Duault hisse ses rêves dans les charrettes hurlantes du vent, complices des dieux. Il les secoue, les retourne, les casse. Bousculées, les ombres gisantes, grisantes, décombres qu’on embrasse, lui renvoient les traces âpres de cendre, celles de la dernière marée, quand les rochers sortent des fenêtres et qu’on est seul avec l’ardoise effacée.

Avec ses images-vitrail, gerbes de feu où les pétales des lys sont cernés de plomb, il trace, tel l’oiseau au ailes miroirs, les danses barbares de l’amour et de la folie. Il enroule son souffle dans les pervenches pour guetter l’aube lorsque le matin dénoue les cils et que l’aurore est un Botticelli. Il égrène un chapelet de ténèbres et la furie prisonnière du feu râpe la source des étoiles jusqu’à l’ultime fulgurance de la brisure. Dans le lierre qui ne consolide plus les fresques du vivre, il hurle son je veux mourir les yeux ouverts, lorsqu’il ne reste plus qu’à épeler les prénoms de ma solitude.

Quand Alain Duault enlace l’ombre des loups et laisse glisser ses mains dans les failles du soir, il est oiseleur d’utopie. Lorsque l’érotisme déchire ses ronces il ose aimer jusqu’à ce que la nuit en silence recule. Alors éclate sa sensualité comme la pente de l’eau jusqu’à ses reins ce vin salé et ces raisins écrasés sous les hanches solaires. Cela ne l’empêche pas de se soustraire aux mirages pour faire des trouées dans le réel. Il bat alors la mesure de la partition d’un chasseur de mémoire pour ne pas laisser l’espoir comme quand on va se pendre.

En lui se confondent la tristesse de Déméter, car les ombres ne partent jamais seules, et l’audace de la vague par temps d’équinoxe.

Alain Duault allume des flambeaux aux étoiles dans le ciel des villes. Il fouille le terreau de leur silence, il chuchote avant que la rumeur soit au jusant. De Paris à Vienne, dans une danse de couleurs, de sons, il attend pour voir les cils roses du jour débarbouiller San Giorgio Maggiore et faire chanter les hanches musiciennes de celles qui à Séville mettent au supplice les hommes en jachère.

Il y a dans les Sept Prénoms du Vent, de sulfureuses offrandes et des voiles de moniales, des caresses qui étourdissent et mordent. Le poète va au-delà du Seuil, là où veille le dragon. Quand il démâte la tristesse l’esquif du cri glisse jusqu’au rire de l’océan. Le poète laboure la forêt du temps, cherche la racine de la rose, le pourquoi de l’épine. Puis soudain, la mer, le ciel ont des visages pour rivages et les bras ont des lits voyageurs. L’amour fait la roue dans l’assaut torrentueux des marées et pourtant le Renard nous dit que si l’on bâtissait la maison du bonheur la plus grande pièce serait la salle d’attente.

Dans les Sept Prénoms du Vent, comme dans tous les recueils d’Alain Duault, il y a toujours un ange pour répondre aux miroirs du ciel.

©Nicole Hardouin

Arthur Dreyfus – Histoire de ma sexualité – roman -nrf – Gallimard —–une chronique de NADINE DOYEN

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  • Arthur DreyfusHistoire de ma sexualité – roman  –nrf – Gallimard (21€ – 363 pages)

Dans le chapitre d’ouverture, Arthur Dreyfus confie ses hésitations à aborder un sujet si intime, tout en restant pudique et les conseils de son éditeur. Il ne cache pas ses doutes, le moment de découragement où il faillit renoncer à ce projet.

Arthur Dreyfus n’aura pas attendu, comme Dominique Noguez, d’avoir passé la cinquantaine pour faire son coming out. Si Dominique Noguez annonçait dès la première phrase qu’il allait « essayer de tout dire », la phrase qui retient l’attention dans ce roman est en fait la dernière, mise en exergue sur le bandeau : « J’ai voulu tout dire, pour qu’il ne reste que les secrets. » L’auteur prend soin de préciser que ce récit est un subtil mélange de vrai et de faux, afin de « protéger le vrai ». Contrairement à Alex Taylor dont le père accepta son orientation sexuelle, Arthur Dreyfus nous dévoile les obstacles auxquels il fut confronté. Pas facile de se documenter sous le manteau. Il recueille les mises en garde de son entourage quant à la publication d’un tel sujet. On devine les craintes, les réticences d’une mère qui redoute que son fils livre en pâture sa vie sexuelle et en filigrane sa vie familiale.

Ne courait-il pas le risque de « détruire la famille » ?

Arthur Dreyfus nous installe au comptoir de ses souvenirs et nous révèle une succession d’anecdotes ( le bouche à bouche de la leçon de secourisme) avec un zeste d’auto dérision, des réflexions cocasses dues à la candeur et l’innocence de l’âge. Il relate son éveil à la sexualité assez précoce, la découverte de son corps (masturbation dans la baignoire), ses premiers émois, « câlinades », ses expériences avec des filles, sa solitude. Son père souligne son goût pour se travestir, « enfiler des robes », se parer de bijoux, dès trois ans, y voyant déjà une transgression.

Arthur Dreyfus revisite des scènes qui mettent en évidence son attirance pour les garçons ou des adultes (son professeur de musique) et sa fascination pour la nudité. On devine le préadolescent, indéterminé, taraudé par une multitude de questions, qu’il va éclaircir en autodidacte, surfant sur les sites interlopes, ce qui va alerter la mère. Il connaîtra les déceptions, les ruptures, la trahison.

Il autopsie cette période « avant-déni », tentant de se persuader qu’il était normal, mais troublé de constater qu’il aimait « les trucs de gays ». Il décline ses fantasmes, ses fréquentations, ses désirs fous, les élans charnels avec ses amants, et dévoile sa conception de l’amour. Il souligne son mal-être lié au fait de ne pas se sentir compris.

D’aucuns seront peut-être choqués par ce livre gay friendly où l’auteur décrit des scènes d’amour ou plutôt de sexe, d’onanisme, de façon assez crue («  fist fucking »).

Son enfance ancrée à Lyon le conduit à une diatribe corrosive sur cette ville qui même si elle rejoint la vision de Julien Gracq risque de lui valoir quelques détracteurs.

L’auteur a choisi une architecture au contenu éclectique qui peut déboussoler.

Les listes (comme celle des défauts du narrateur ou les « 32 signes de prestance ») rappellent celles de Charles Dantzig. Se côtoient des extraits de presse, du journal intime, une lettre, des citations, des aphorismes, les conseils d’« une coach en séduction », une pièce allemande, des bribes de conversation, jusqu’à une devinette à l’adresse du lecteur. S’y ajoutent des réminiscences de voyages scolaires ou en famille. Une telle compilation fait penser aux miscellanées de Mr Schott.

Autre raison d’être surpris : le choix des prénoms des personnages : Cactus, Am, Mr Citron, Cirque, Primeur, Salopard… Si Arthur Dreyfus dit, à la moitié du roman, prendre « de moins en moins la parole », il la donne à des anonymes aux noms insolites (Nez, Sombre, Silhouette, Bateau…). D’autres sont dissimulés sous il ou elle.

Arthur Dreyfus pratique avec générosité le name dropping.

On reconnaît des auteurs dont il se nourrit comme Miomandre, Herbart, Anaïs Nin, Guibert, Trenet et parmi les contemporains : M.Riboulet, P.Mauriès, N.Herpe.

Il convoque aussi ses figures tutélaires que sont Bataille, Cocteau, Wilde.

Dans ce roman, l’auteur aborde des questions de société : « l’hypersexualisation des enfants » ou les jouets sexistes, le transexualisme. Au café du temps, les clients devisent sur la mémoire des souvenirs : « Dépit que le temps passe si vite ».

Il mène aussi une réflexion sur l’écriture et aborde l’impact d’un livre sur celui qui lit. Il s’étonne du « pouvoir qu’on accorde aux livres » et laisse le lecteur juger si ce troisième roman est « voyeuriste, exhibitionniste, nombriliste ». Selon Christian Bobin, peu de livres changent une vie. Mais quand ils la changent, c’est pour toujours.

Son objectif est d’« écrire des livres différents pour se forcer à changer soi-même ».

Autre originalité : la brève biographie de l’auteur, le dessinant en creux (passion de la magie), avec au final « la mauvaise conscience du chat quand il vient de griffer… ».

Un mot récurrent ne devrait pas avoir échappé au lecteur : la BEAUTÉ, car l’auteur reconnaît que « le sexe dans l’enfance » représentait pour lui « un objet esthétique ». A croire que comme Michelle Tourneur la beauté «  assassine » celui qui la croise.

Le lecteur sera sensible à ce besoin de réconciliation avec ses parents, une fois la déflagration encaissée, un vrai « choc sismique » qui les laissa démunis. Arthur Dreyfus nous émeut, nous touche dans sa façon d’obtenir le pardon de sa famille et de leur dire son amour. La lettre envoyée au père, mâtinée de gratitude, réussira-telle à aplanir les différends ? Être publié dans la collection blanche sera-t-il la monnaie d’acquittement, le sésame de l’apaisement ? L’enfant rêveur n’est-il pas devenu écrivain ? Tout aussi bouleversant, le texto de la mère, transpirant de complicité, empreint de regrets et de culpabilité, qui clôt le roman par une vibrante déclaration d’amour fusionnel au narrateur, « l’homme de sa vie ». L’aurait-il oublié ?

Arthur Dreyfus, auteur multicarte, signe un roman, à la veine autobiographique, audacieux, ambitieux, dense, dérangeant, qui peut faire office de plaidoyer pour la différence et la tolérance. L’auteur y bouscule les tabous, soulève les questions liées à l’homosexualité. 363 pages immersives dans l’intimité du narrateur.

Une confession profondément troublante qui marquera cette rentrée de janvier 2014.

©Chronique de Nadine Doyen

Régis Debray, Modernes catacombes, Gallimard, 2012.

  • Régis Debray, Modernes catacombes, Gallimard, 2012.

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Régis Debray est philosophe, médiologue (mot créé pour désigner un spécialiste des médias), essayiste, romancier, et j’en passe. Il est membre de l’Académie Goncourt depuis 2011. Il a beaucoup d’admirateurs et beaucoup de détracteurs, ce qui est toujours bon signe. De fait, on a affaire à un penseur original et qui ne pratique pas la langue de bois. Chaque fois qu’il aborde un problème, il met le doigt sur l’essentiel, déniche les failles et n’y va pas à fleurets mouchetés. Pour ceux qui aiment pareille attitude, c’est toujours un régal.

Je l’avais découvert à travers Loués soient nos seigneurs (1996) au titre parodique. Il y évoquait successivement ses relations avec Fidel Castro et avec François Mitterrand, amour-haine, ou plus exactement adhésion passionnée puis désenchantement. C’est avec la même finesse qu’il publiait en 2008 Un candide en Terre sainte. Il y rapportait ses découvertes et donnait son sentiment sur un des drames de notre époque, le honteux conflit entre Israël et les Palestiniens

Le livre qu’il a publié fin 2012, Modernes catacombes, est un recueil d’articles, de conférences de notes sur la littérature et l’écrit. Il ne dépare pas sa substantielle bibliographie.

D’entrée de jeu il pose la question de savoir à quoi peut bien servir la littérature. Après avoir proposé quelques réponses qu’il rejette tour à tour, il adhère à la formule de Julien Gracq (pour lequel il éprouve une légitime admiration) : la littérature serait « un refuge contre tout le machinal du monde ». Il sera donc beaucoup question ici de littérature et des écrivains.

Qu’on ne s’attende toutefois pas à une série de médaillons ou de portraits plus ou moins complaisants. La preuve en est donnée par le premier texte intitulé Sollers, le bel air du temps, réplique à un article fort critique du dit Sollers. Les milieux littéraires aiment ces querelles qui leur donnent l’impression de vivre et leur permettent de rappeler au public (aux lecteurs) qu’ils sont toujours dans la course. Encore faut-il que, pour polémiquer congrûment, on apporte des arguments. Le texte en question m’a paru si bien argumenté qu’il parvient à remettre à sa place un écrivain surfait, opportuniste, naviguant au plus près des vents de la mode. « Cynique, n’ayant foi qu’en son intérêt, insensible aux valeurs, dispensé de sentiments et coiffé de modes », ainsi le décrit Jean-Paul Aron. Plus d’un pense comme lui.

Suivent une discussion à propos de Foucauld, une réponse à jean Clair à propos de Breton, une forte réflexion sur l’autobiographie.

Il ne peut être question ici de citer tous les chapitres. Que l’on sache simplement qu’il est encore question de Gracq, de Romain Gary (un talent fort du XXe siècle, à mon sens), de Mauriac et de de Gaulle, de François Nourrissier qui, pourtant, « n’est pas de sa paroisse », du journaliste Albert Londres et de Jean Daniel, aussi bien que de mise en scène ou de littérature épistolaire (un des plus beaux textes du livre), etc.

Polémiste, mais polémiste intelligent, maîtrisant une langue quelquefois ardue mais poétique par moments, Régis Debray est, à mon sens, un de ces écrivains profitables (pour le lecteur) dont la littérature française d’aujourd’hui a bien besoin.

©Georges Jacquemin

Hervé Guibert / Eugène Savitzkaya, Lettres à Eugène, Correspondance, 1977-1987, nrf, Gallimard (15,90€ – 129 pages)

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  • Hervé Guibert / Eugène Savitzkaya, Lettres à Eugène, Correspondance, 1977-1987, nrf, Gallimard (15,90€ – 129 pages)

La correspondance dévoilée entre Hervé Guibert et celui qu’il a élu : le belge Eugène Savitzakaya, couvre une décennie. Elle débuta en 1977 avec la parution, à 22 ans, de leur premier roman respectif. Ces lettres mêlent confidences, épanchements, délires, supplications, conseils bienveillants, projets communs (Villa Médicis), déboires, ainsi que des réflexions sur leur écriture. Écriture sensuelle, tendue par le désir.

Comme Christophe Carlier le démontre dans son roman (1) : « les lettres nous informent moins sur la psychologie de leur auteur que sur celle de leur destinataire ».

Il ajoute que « C’est toujours en fonction de celui-ci qu’elles sont composées, le rédacteur jouant simplement le rôle du miroir déformant ».

Ce recueil nous offre donc les portraits croisés des deux auteurs qui s’apprivoisent, tissent des liens littéraires, puis plus intimes. On devine leur abandon physique : « Je sens encore ta langue » lors d’un séjour sur l’île d’Elbe. L’amitié n’instaurant pas la symétrie, la fréquence de leurs échanges est inégale. D’où les nombreuses remarques d’Hervé, souffrant d’une carence de nouvelles de la part d’Eugène. Ses missives se font plus enflammées après leurs rencontres. Certaines sont de vraies déclarations : « Je t’aime ». Hervé ne cache son aimantation mais est en proie à des interrogations, craignant d’insupporter Eugène par sa prolixité et sa passion « déraisonnable ».

Hervé, envahissant, estampille Eugène de nombreux termes : depuis « Bufo, Mon cœur infernal, Ma merveille, mon gueux ». Quant à Eugène, plus discret, « retors », il se qualifie de « pauvre protégé » et voit en Hervé « le plus gentil des garçons ».

Quant à Eugène, il n’est pas indifférent mais garde une certaine froideur et distance.

Toutefois, il répondra à sa demande de photos, parfois à ses injonctions. Il se montre préoccupé quand la santé d’Hervé montre des défaillances. Une infinie et profonde tendresse les réunit. Hervé Guibert évoque en filigrane cette maladie qui le ronge, consignant ce mal « invivable », sa souffrance physique dans son journal (Lemausolée des amants) qui fut publié de façon posthume en 2001.

Quand il devine Hervé dans une phase de bourdons, il n’hésite à l’inviter à Liège.

Les cadeaux échangés (oursons, médaille) n’arborent pas la même valeur pour eux. Pour Hervé, tout ce qui lui vient d’Eugène devient sacré comme des reliques.

Quant à Eugène, il conserve précieusement « une carte purgative », qui agit comme un baume au cœur quand il est triste.

Leurs liens professionnels leur permettent de cultiver leur amitié, Hervé Guibert faisant publier par épisodes, les textes d’Eugène dans L’autre journal. Mais leurs relations vont être assombries à la cessation de cette aventure éditoriale. D’où la lettre de contrition d’Hervé, endossant la responsabilité de l’avoir « fourgué dans ce pétrin » et renouvelant son admiration « pour la beauté de son écriture ».

Leurs lettres convoquent également des connaissances communes, comme le photographe Bernard Fauchon ou le poète Izoard et déclinent tous les titres de leurs publications. C’est alors que la portée prophétique et testamentaire de La mort propagande saute aux yeux. Hervé Guibert ne voyait-il pas « tout noir ou presque noir » ? N’écrivait-il pas pour résister à au silence et à l’oubli ?

Si la mort met fin à leurs liens, Eugène Savitzakaya ressuscite son frère d’écriture et lui rend hommage par ce touchant mausolée de papier établi conjointement avec Christine Guibert. La littérature plus forte que la mort.

(1) : L’assassin à la pomme verte de Christophe Carlier (éditions Serge Safran).

© Nadine Doyen

Noël Herpe – Mes scènes primitives – Récit, L’arbalète Gallimard (19€- 145 pages).

Noël Herpe – Mes scènes primitives – Récit, L'arbalète Gallimard (19€- 145 pages).

 

  • Noël Herpe – Mes scènes primitives – Récit, L’arbalète Gallimard (19€- 145 pages).

Noël Herpe poursuit sa veine autobiographique. Dans Mes scènes primitives, il revisite des tranches de vie particulières. Le portrait en couverture préfigure d’autres tenues vestimentaires singulières. Il nous dévoile son goût pour le travestissement, né durant l’enfance. Par exemple il affectionna sa tenue de phoque pour « la douceur étouffante » et la soie moulante. Plus tard il fut attiré par les boucles d’oreille et les santiags à talons hauts, l’uniforme de hard rocker. Avec son regard d’adulte, il décrypte ce « mystère inépuisable: la féminité des hommes ».

N’est-ce pas sa passion du costume qui le conduisit à rêver d’incarner des rôles?

La tenue du troubadour le fit fantasmer et généra son penchant pour le port du collant qui « tenait le corps à distance » et « en faisait une statue, offerte à l’admiration et interdite au désir ». Il se remémore « un épisode merveilleux » où ils devaient porter des collants noirs et se souvient avoir été perturbé par l’émoi suscité chez ses copains. Il s’interroge sur sa frénésie à se vêtir d’atours féminins, du « justaucorps » volé à sa mère, son bonheur d’avoir son corps (qu’il méconnaît, qu’il évitait de regarder sous la douche) corseté dans un « carcan élastique ». Avait-il succombé au fétichisme? Était-il habité par une obsession érotique? A seize ans il déambulait dans le Marais arborant « une panoplie la plus provocante qui soit ».

Son « frisson pour le théâtre », il l’éprouva dès neuf ans, nourri aux « dramatiques de la Comédie-Française ». Sa première mise en scène, en accéléré, de Roméo et Juliette marqua « le début d’une obsession érotique ». Puis il s’impliqua avec ferveur dans le club théâtre de son lycée, avec un prédilection pour le rôle de « L’amoureux éconduit ». Son épanouissement se réalisait sur scène ou par les expositions programmées, rédaction d’un mémoire, déployant une énergie inépuisable.

Noël Herpe égrène un lacis de souvenirs, décline son admiration pour Gaby Morlay, son icône, ses fréquentations (« des rats de cinémathèque », les amis de Guitry…).

Il convoque les figures tutélaires qu’il mit en scène et détaille ce qui l’attira dans leurs œuvres. Comme Arnaud Cathrine dans Nos vies romancées, Noël Herpe a eu des affinités immédiates avec trois auteurs. Sa première révélation fut Mauriac. C’était comme un miroir tendu. Son osmose avec l’auteur était due à « une parenté tragique ». Il en était imprégné jusqu’à la moelle. Il montre comment il approfondit l’étude de ses écrits et réussit à saisir les méandres du désir chez Mauriac, et son « amour passionné de la beauté masculine ». Il y trouvait l’ineffable bien-être d’une lecture complice d’autant que faute d’encouragement familial, il devait se résoudre à des « séances solitaires ». Le magnétophone lui fut alors un compagnon magique, « un merveilleux outil de mise en scène ».

La solitude du narrateur traverse le récit, d’autant plus douloureuse que la mère avait quitté le domicile conjugal. Une famille éclatée dont Noël Herpe fit la trame de son Journal en ruines. Son adolescence fut chaotique, n’étant pas préparé à s’affranchir de son père. A dix-sept ans, il vivait mal son isolement, conscient que son « vaisseau fantôme était fragile ». D’un côté il recevait un « adoubement affectif » de la famille de Mauriac pour la représentation d’Asmodée, de l’autre il s’enfonçait dans l’échec.

Il résume sa période estudiantine à la Sorbonne à « un cimetière de rendez-vous manqués, d’occasions perdues », à « un désert », fuyant les autres, « rasant les murs ».

L’auteur revient sur ses expériences amoureuses, un vrai « nœud de souffrance », car tournant à l’échec. Il évoque l’inconnu repéré au lycée dont les « apparitions » tenaient du miracle, dont la voix le fascinait, mais qui restait indifférent à sa présence.

Il tombe sous le charme de Thierry, « cinéphile obsessionnel » comme lui, mais un geste équivoque mit fin à leur « complicité artistique ».

Sa déclaration d’amour épistolaire à un jeune premier reste lettre morte.

A Florence, il croise « des garçons inaccessibles ». Il repousse les « assauts répétés » d’Alain Feydeau tout en étant flatté d’être « un objet de désir ».

A vingt ans, il prend conscience de son homosexualité en lisant Moïra. Il répond aux sollicitations du Minitel et s’aventure dans des relations interlopes, sadomasochistes, (« bondage »). Il fait croire à une agression quand on le découvre « nu et ligoté ». Il se définit alors comme « un Don Quichotte froussard, flirtant avec le frisson de la transgression » et redoutant que son « double androgyne » soit démasqué.

Il multiplie les aventures fugaces sans concrétiser son « rêve d’amour fou ».

Il se plonge ensuite dans Green dont le « climat répondait » à ce qu’il vivait. Il y découvre un double auquel il peut s’identifier. Il adapte Sud qui défend « la cause des gays ». Il suit les cours de Rohmer, s’intéresse ensuite à Montherlant, retrouvant dans la Reine morte « labeauté du style renaissance avec ses pourpoints étranglés, ses collants… ». Le récit s’achève au monastère d’Alcobaça où l’auteur ressuscite Inès de Castro, « la reine morte », faite « jusque là que de phrases ».

Noël Herpe signe un récit constellé de références culturelles qui reflète une époustouflante érudition, et laisse deviner la vocation du futur critique de cinéma. Cette confession inattendue lève le voile sur ce qui a permis à l’auteur « de sublimer le désastre » et livre un portrait troublant de sincérité.

©Nadine DOYEN