Hervé Guibert / Eugène Savitzkaya, Lettres à Eugène, Correspondance, 1977-1987, nrf, Gallimard (15,90€ – 129 pages)

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  • Hervé Guibert / Eugène Savitzkaya, Lettres à Eugène, Correspondance, 1977-1987, nrf, Gallimard (15,90€ – 129 pages)

La correspondance dévoilée entre Hervé Guibert et celui qu’il a élu : le belge Eugène Savitzakaya, couvre une décennie. Elle débuta en 1977 avec la parution, à 22 ans, de leur premier roman respectif. Ces lettres mêlent confidences, épanchements, délires, supplications, conseils bienveillants, projets communs (Villa Médicis), déboires, ainsi que des réflexions sur leur écriture. Écriture sensuelle, tendue par le désir.

Comme Christophe Carlier le démontre dans son roman (1) : « les lettres nous informent moins sur la psychologie de leur auteur que sur celle de leur destinataire ».

Il ajoute que « C’est toujours en fonction de celui-ci qu’elles sont composées, le rédacteur jouant simplement le rôle du miroir déformant ».

Ce recueil nous offre donc les portraits croisés des deux auteurs qui s’apprivoisent, tissent des liens littéraires, puis plus intimes. On devine leur abandon physique : « Je sens encore ta langue » lors d’un séjour sur l’île d’Elbe. L’amitié n’instaurant pas la symétrie, la fréquence de leurs échanges est inégale. D’où les nombreuses remarques d’Hervé, souffrant d’une carence de nouvelles de la part d’Eugène. Ses missives se font plus enflammées après leurs rencontres. Certaines sont de vraies déclarations : « Je t’aime ». Hervé ne cache son aimantation mais est en proie à des interrogations, craignant d’insupporter Eugène par sa prolixité et sa passion « déraisonnable ».

Hervé, envahissant, estampille Eugène de nombreux termes : depuis « Bufo, Mon cœur infernal, Ma merveille, mon gueux ». Quant à Eugène, plus discret, « retors », il se qualifie de « pauvre protégé » et voit en Hervé « le plus gentil des garçons ».

Quant à Eugène, il n’est pas indifférent mais garde une certaine froideur et distance.

Toutefois, il répondra à sa demande de photos, parfois à ses injonctions. Il se montre préoccupé quand la santé d’Hervé montre des défaillances. Une infinie et profonde tendresse les réunit. Hervé Guibert évoque en filigrane cette maladie qui le ronge, consignant ce mal « invivable », sa souffrance physique dans son journal (Lemausolée des amants) qui fut publié de façon posthume en 2001.

Quand il devine Hervé dans une phase de bourdons, il n’hésite à l’inviter à Liège.

Les cadeaux échangés (oursons, médaille) n’arborent pas la même valeur pour eux. Pour Hervé, tout ce qui lui vient d’Eugène devient sacré comme des reliques.

Quant à Eugène, il conserve précieusement « une carte purgative », qui agit comme un baume au cœur quand il est triste.

Leurs liens professionnels leur permettent de cultiver leur amitié, Hervé Guibert faisant publier par épisodes, les textes d’Eugène dans L’autre journal. Mais leurs relations vont être assombries à la cessation de cette aventure éditoriale. D’où la lettre de contrition d’Hervé, endossant la responsabilité de l’avoir « fourgué dans ce pétrin » et renouvelant son admiration « pour la beauté de son écriture ».

Leurs lettres convoquent également des connaissances communes, comme le photographe Bernard Fauchon ou le poète Izoard et déclinent tous les titres de leurs publications. C’est alors que la portée prophétique et testamentaire de La mort propagande saute aux yeux. Hervé Guibert ne voyait-il pas « tout noir ou presque noir » ? N’écrivait-il pas pour résister à au silence et à l’oubli ?

Si la mort met fin à leurs liens, Eugène Savitzakaya ressuscite son frère d’écriture et lui rend hommage par ce touchant mausolée de papier établi conjointement avec Christine Guibert. La littérature plus forte que la mort.

(1) : L’assassin à la pomme verte de Christophe Carlier (éditions Serge Safran).

© Nadine Doyen

Noël Herpe – Mes scènes primitives – Récit, L’arbalète Gallimard (19€- 145 pages).

Noël Herpe – Mes scènes primitives – Récit, L'arbalète Gallimard (19€- 145 pages).

 

  • Noël Herpe – Mes scènes primitives – Récit, L’arbalète Gallimard (19€- 145 pages).

Noël Herpe poursuit sa veine autobiographique. Dans Mes scènes primitives, il revisite des tranches de vie particulières. Le portrait en couverture préfigure d’autres tenues vestimentaires singulières. Il nous dévoile son goût pour le travestissement, né durant l’enfance. Par exemple il affectionna sa tenue de phoque pour « la douceur étouffante » et la soie moulante. Plus tard il fut attiré par les boucles d’oreille et les santiags à talons hauts, l’uniforme de hard rocker. Avec son regard d’adulte, il décrypte ce « mystère inépuisable: la féminité des hommes ».

N’est-ce pas sa passion du costume qui le conduisit à rêver d’incarner des rôles?

La tenue du troubadour le fit fantasmer et généra son penchant pour le port du collant qui « tenait le corps à distance » et « en faisait une statue, offerte à l’admiration et interdite au désir ». Il se remémore « un épisode merveilleux » où ils devaient porter des collants noirs et se souvient avoir été perturbé par l’émoi suscité chez ses copains. Il s’interroge sur sa frénésie à se vêtir d’atours féminins, du « justaucorps » volé à sa mère, son bonheur d’avoir son corps (qu’il méconnaît, qu’il évitait de regarder sous la douche) corseté dans un « carcan élastique ». Avait-il succombé au fétichisme? Était-il habité par une obsession érotique? A seize ans il déambulait dans le Marais arborant « une panoplie la plus provocante qui soit ».

Son « frisson pour le théâtre », il l’éprouva dès neuf ans, nourri aux « dramatiques de la Comédie-Française ». Sa première mise en scène, en accéléré, de Roméo et Juliette marqua « le début d’une obsession érotique ». Puis il s’impliqua avec ferveur dans le club théâtre de son lycée, avec un prédilection pour le rôle de « L’amoureux éconduit ». Son épanouissement se réalisait sur scène ou par les expositions programmées, rédaction d’un mémoire, déployant une énergie inépuisable.

Noël Herpe égrène un lacis de souvenirs, décline son admiration pour Gaby Morlay, son icône, ses fréquentations (« des rats de cinémathèque », les amis de Guitry…).

Il convoque les figures tutélaires qu’il mit en scène et détaille ce qui l’attira dans leurs œuvres. Comme Arnaud Cathrine dans Nos vies romancées, Noël Herpe a eu des affinités immédiates avec trois auteurs. Sa première révélation fut Mauriac. C’était comme un miroir tendu. Son osmose avec l’auteur était due à « une parenté tragique ». Il en était imprégné jusqu’à la moelle. Il montre comment il approfondit l’étude de ses écrits et réussit à saisir les méandres du désir chez Mauriac, et son « amour passionné de la beauté masculine ». Il y trouvait l’ineffable bien-être d’une lecture complice d’autant que faute d’encouragement familial, il devait se résoudre à des « séances solitaires ». Le magnétophone lui fut alors un compagnon magique, « un merveilleux outil de mise en scène ».

La solitude du narrateur traverse le récit, d’autant plus douloureuse que la mère avait quitté le domicile conjugal. Une famille éclatée dont Noël Herpe fit la trame de son Journal en ruines. Son adolescence fut chaotique, n’étant pas préparé à s’affranchir de son père. A dix-sept ans, il vivait mal son isolement, conscient que son « vaisseau fantôme était fragile ». D’un côté il recevait un « adoubement affectif » de la famille de Mauriac pour la représentation d’Asmodée, de l’autre il s’enfonçait dans l’échec.

Il résume sa période estudiantine à la Sorbonne à « un cimetière de rendez-vous manqués, d’occasions perdues », à « un désert », fuyant les autres, « rasant les murs ».

L’auteur revient sur ses expériences amoureuses, un vrai « nœud de souffrance », car tournant à l’échec. Il évoque l’inconnu repéré au lycée dont les « apparitions » tenaient du miracle, dont la voix le fascinait, mais qui restait indifférent à sa présence.

Il tombe sous le charme de Thierry, « cinéphile obsessionnel » comme lui, mais un geste équivoque mit fin à leur « complicité artistique ».

Sa déclaration d’amour épistolaire à un jeune premier reste lettre morte.

A Florence, il croise « des garçons inaccessibles ». Il repousse les « assauts répétés » d’Alain Feydeau tout en étant flatté d’être « un objet de désir ».

A vingt ans, il prend conscience de son homosexualité en lisant Moïra. Il répond aux sollicitations du Minitel et s’aventure dans des relations interlopes, sadomasochistes, (« bondage »). Il fait croire à une agression quand on le découvre « nu et ligoté ». Il se définit alors comme « un Don Quichotte froussard, flirtant avec le frisson de la transgression » et redoutant que son « double androgyne » soit démasqué.

Il multiplie les aventures fugaces sans concrétiser son « rêve d’amour fou ».

Il se plonge ensuite dans Green dont le « climat répondait » à ce qu’il vivait. Il y découvre un double auquel il peut s’identifier. Il adapte Sud qui défend « la cause des gays ». Il suit les cours de Rohmer, s’intéresse ensuite à Montherlant, retrouvant dans la Reine morte « labeauté du style renaissance avec ses pourpoints étranglés, ses collants… ». Le récit s’achève au monastère d’Alcobaça où l’auteur ressuscite Inès de Castro, « la reine morte », faite « jusque là que de phrases ».

Noël Herpe signe un récit constellé de références culturelles qui reflète une époustouflante érudition, et laisse deviner la vocation du futur critique de cinéma. Cette confession inattendue lève le voile sur ce qui a permis à l’auteur « de sublimer le désastre » et livre un portrait troublant de sincérité.

©Nadine DOYEN

Jean Grosjean, Une voix, un regard, Textes retrouvés (1947-2004), Édition de Jacques Réda, Collection Blanche, Gallimard, Paris, 496 pages, 26 E., 2013.

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  • Jean Grosjean, Une voix, un regard, Textes retrouvés (1947-2004), Édition de Jacques Réda, Collection Blanche, Gallimard, Paris, 496 pages, 26 E., 2013.

Jean Grosjean (1912-2006) fut avant tout un poète. Mais il fut aussi traducteur et critique. Il n’a pas laissé d’inédits. Néanmoins la collection Blanche de Gallimard propose une grande quantité de ses chroniques et exégèses. Le poète les avait publiées principalement dans La Nouvelle Revue française où  il collabora aux côtés de Jean Paulhan, Marcel Arland puis Georges Lambrichs. Parallèlement à ses travaux portant sur l’Ancien Testament et à son intérêt pour les grands textes fondateurs qu’il a contribué, en compagnie de J.M.G. Le Clézio, à restituer dans la collection «L’aube des peuples»,  il accorda à l’actualité littéraire  de son époque une attention qui bénéficiait de sa familiarité avec l’immémorial.  On y retrouve à la fois  sa pensée étrangère aux systèmes de la mode et sa langue proche jusque dans l’analyse de son écriture poétique et discrètement lyrique.

L’auteur de « Clausewitz », « Apocalypse » et « Hypostases » (entre autres) semble, lorsqu’il écrit, marcher sur la mer. Dommage qu’il y ait désormais si peu de riverains pour s’en soucier. C’est pourquoi il est important qu’un tel livre le relève de la tombe. Car tout au long du chemin de sa vie et de ses lectures, Jean Grosjean témoigne de son audace critique asymptotique à son travail poétique. Il ne se veut jamais un témoin à charge. Ses chroniques ne sont  pas là pour « battre le remous noir » mais rendre visible des livres qu’on a parfois hélas oublié mais qui « voletaient sans qu’on sache s’il descendait d’un ciel sombre ou s’ils s’élevaient des buissons secoués par le vent ».

Le poète privilégie les auteurs qui raniment les questions plus que des réponses. Et ceux qui montrent – point essentiel pour Grosjean – comment l’ombre elle-même peut dire la lumière. Aussi familier par sa proximité aux auteurs qu’altier – mais simple – dans son écriture le critique reste à sa manière un dissident capable d’accrocher les lampions devant les fenêtres qui le méritent ou de porter l’attention sur des étoiles inconnues. Tous ces moments critiques sont montés ici grâce à Jean Réda jusqu’à redonner par ce passage en revue – à tous les sens du terme – la valeur d’une parole que le poète mobilisa pour la connaissance des œuvres et des auteurs.

Ne jetant jamais des fleurs pour le plaisir de les jeter Grosjean propose la défense d’une littérature, d’une réflexion et d’une poésie que lui-même a illustrée même en plantant (trop souvent hélas) son bâton dans le désert.  Si bien que les figures mythiques comme les morts qu’on a enterrés trop tôt à nouveau veillent et attentent. Electre en tête. Elle reste le symbole, au fond du désespoir et de la mort, d’espoir et d’existence comme le fut en la poésie de Grosjean sa « Reine de Saba ». Après sa mise au tombeau « elle se mit à marcher au devant du grand soir». Ne se posant jamais en maître, l’auteur a su  rappeler comment les œuvres dignes de ce nom ne cesse de crier  « Grand âge nous voici ».

©Jean-Paul GAVARD-PERRET

Patrick Modiano – L’herbe des nuits

 

  • Patrick ModianoL’herbe des nuits

     

Patrick Modiano vient de publier chez Gallimard (collection blanche) son vingt-septième roman, dédié à son petit-fils Orson, et dont le titre est emprunté au poète russe Ossip Mandelstam.

Dès les premières lignes, nous retrouvons le monde onirique et musical de l’écrivain qui nous est cher, oscillant entre rêve et réalité, ou encore entre passé et présent : « Pourtant je n’ai pas rêvé. Je me surprends quelquefois à dire cette phrase dans la rue, comme si j’entendais la voix d’un autre. Une voix blanche. Des noms me reviennent à l’esprit, certains visages, certains détails »… Il a l’esprit en perpétuel éveil, l’imagination fertile, et il suffit d’un rien pour déclencher l’inflorescence de ses souvenirs. De plus, Patrick a toujours à portée de main son éternel carnet noir où il consigne, au fil des ans, des notes (noms, numéros de tél., textes courts…) ; ainsi, animé par une soif inextinguible de se réapproprier les bribes de son passé, et toujours à la recherche de la vérité, il se questionne constamment sur le cheminement de sa vie.

L’herbe des nuits, son nouveau roman, a pris naissance un dimanche assez lugubre où il s’est retrouvé derrière la gare Montparnasse ; c’est alors qu’un souvenir d’adolescence s’est imposé à lui : à la fin des années 60, période assez trouble, il était encore mineur, sur le qui-vive, errant sans domicile, il avait été bloqué dans ce quartier et s’était réfugié près de l’Unic Hôtel tenu par un protagoniste de l’affaire Ben Barka, protégé par la brigade mondaine et de ce fait peu contrôlé par la police. Dans une bande de pseudo-étudiants qui habitaient plus ou moins cet hôtel, Jean (premier prénom de l’auteur, en quelque sorte son jumeau), le narrateur, va rencontrer Dannie, une jeune fille sans carte d’identité personnelle et changeant souvent de domicile, qui menait une « vie clandestine ». Le roman se déroule entre Montparnasse et La Trinité. L’auteur nous invite à mener une enquête sur ces personnages, « il vivait une autre vie à l’intérieur de sa vie quotidienne, qui lui donnait une phosphorescence et un mystère qu’elle n’avait pas en réalité », et le livre est absolument passionnant, nous jouons au détective !…

Le narrateur et Dannie sortent ensemble et s’attardent dans les bars. Jean ne savait que peu de choses sur cette môme énigmatique mais il évite de lui poser des questions embarrassantes ; s’appuyant sur les propos d’un moraliste, il pense « qu’il faut prendre en silence les gens qu’on aime tels qu’ils sont, et surtout ne jamais demander des comptes ». Un jour, Dannie lui dit à brûle-pourpoint : « Qu’est-ce que tu dirais si j’avais tué quelqu’un ? » et lui de répondre : « Ce que je dirais ? Rien. » Réponse bouleversante, d’une compréhension remarquable, et magnifique preuve d’amour ! Dannie est « dans le pétrin », elle est impliquée dans une sale affaire aux côtés des toquards de l’Unic Hôtel…

Très beau roman, très fluide, toujours pudique, empreint de poésie, qui se lit d’une traite, autofiction poignante en clair-obscur dans la brume intemporelle et pénétrante des souvenirs de Patrick Modiano, « ces souvenirs qui jaillissent comme des herbes et que l’on broute sans fin »…

Quelques citations de Patrick Modiano :

« Les saisons varient et se confondent dans le souvenir comme si celui-ci, au cours des années, vivait de sa propre vie, d’une vie végétale, et qu’il n’était jamais une image fixe et morte. »

« Le temps palpite, se dilate, puis redevient étale, et peu à peu vous donne une sensation de vacances et d’infini. »

 

Yvette BIERRY

Bohème, Olivier STEINER

 Bohème, Olivier STEINER, nrf, Gallimard, 223p. [R]

Bohème nous restitue la conversation soutenue entre deux protagonistes :

Pierre, metteur en scène, actuellement à L.A pour monter Tristan et Isolde et son admirateur jusqu’alors inconnu, Jérôme Léon, un rebeu, vendeur d’huiles dans l’île Saint-Louis.

A la source de leurs échanges, une brève entrevue à Madrid, au Prado après la pièce. Moment choisi par Jérôme (pseudo de Tarik Essaïdi, inspiré par le peintre Jean-Léon Gérôme) pour glisser à celui qu’il vénère un message et ses coordonnées, telle une bouteille à la mer. Intrigué, Pierre lui répondra avec un brin d’ironie : « Qu’est-ce qui est tombé sur moi ? Vous ? Je n’ai rien senti ».

Leur dialogue va se déployer sur « quatre espaces d’intimité » : textos, mails, téléphone et courrier.

Après la phase d’apprivoisement, la confiance acquise, ils s’épanchent, se confient leurs états d’âme, se promettent de ne plus se quitter, se bordent à distance. Leur viatique ? Donner et recevoir.

Jérôme décline son passé (un père distant), ses cauchemars, ado, dont il se délivrait en se masturbant, sa rupture récente ( blessure non cicatrisée), et dévoile de façon assez abrupte une liaison récente, sa fréquentation des saunas gays. Pierre ne cache pas être marié et père.

Au fil du temps, la magie des mots opère. Ils découvrent leurs affinités, leurs personnalités et s’enhardissent, s’enflamment, se stimulent. S’ensuivent d’innombrables échanges. Jérôme, une sensibilité à fleur de peau, de nature mélancolique, a baigné dans la tristitude ? Comme Pavese, il ne manque pas de bonnes raisons pour se tuer. Serait-ce prémonitoire ? L’écriture fiévreuse, virevolte.

Leur badinage va bifurquer vers le désir, le sexe et leur langage se fait plus cru, plus fougueux.

Pas de regards pour s’aimanter, mais une voix qui envoûte. Ils ne vivent plus que scotchés à leur portable, guettant les réponses. Cela vire à l’obsession. Ils sont fascinés l’un par l’autre, voire intoxiqués. Leur attachement réciproque croît. Les ingrédients de leur dialogue libre et « amoral » :

Leur vie quotidienne, des banalités mais aussi des considérations sur l’amour, des interrogations.

Comment ne pas être subjugué par ce vendeur cultivé qui parle de Proust, cite Duras et Sarah Kane ?

Deux projets concrets se forgent. Tout d’abord, grâce à son amie Oriane, Jérôme pourra assister à la première de l’opéra à L.A. Son exaltation est à son paroxysme, bien qu’il soit condamné à rester silencieux, en raison de la présence de Jasmine, l’épouse de Pierre. L’auteur nous plonge dans les coulisses de la création de l’opéra en trois actes sur fond de la musique de Wagner. L’autre musique d’Olivier Steiner vient de toutes les phrases et mots en anglais qui ponctuent le roman : « I’m not an angel », « Missyou », « It is so fast », « In the mood for love ».On perçoit aussi des airs de Brahms, une chanson de Dalida. On croise la poésie de Rimbaud et le « Rêver vrai » de Peter Ibbetson.

Le rendez-vous suivant est fixé à Trouville, le 12, seule date mentionnée. Ils anticipent ce moment d’abandon, où leurs corps pourront s’épouser. Leurs sentiments sont exacerbés, empreints de crainte.

Ils aspirent à être ensemble, lovés, à passer du je au nous, à « s’adonner à l’interdit ».

Pierre s’interroge sur son amour du corps des autres et en vient à se définir comme bisexuel.

A l’approche du dénouement, un rebondissement vient faire vaciller leur avenir amoureux.

Bohème, titre idéal puisque Jérôme était devenu pour Pierre sa « partmanquante », sa « bohème », rappelant qu’il était un « gypsy boy », descendant d’une Rom.

Bohème relate les tourments de leur passion ardente, dévorante, alimentée par leurs fantasmes.

Leur amour transfigure tout ce qu’ils se disent, s’écrivent et offre des lignes d’une beauté éblouissante : « Ne sommes-nous pas montés sur les vagues de l’amour ? », incluant une lettre de Wagner à Liszt.

Olivier Steiner souligne les affres de la jalousie, du manque, de l’éloignement, de l’attente dues à la dépendance des deux épistoliers, ainsi que la solitude que Jérôme trompe dans les pages de Camille Laurens où des bras l’attendent ou celles de Passion simple d’Annie Ernaux.

Olivier Steiner met en scène une romance « online », non dépourvue de lyrisme, dans laquelle la complicité va se muer en une relation virtuelle de plus en plus intense, intime et volcanique.

Une vraie flambée de désir sexuel, fusionnel sur le point d’être consumée et consommée.

Une émouvante love story version moderne qui montre les limites de l’écran interposé.

◊Nadine DOYEN