Richard ROGNET – Les frôlements infinis du monde – poèmes (NRF – Gallimard. 135 pp.)

Chronique de Xavier BORDES

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Richard ROGNETLes frôlements infinis du monde poèmes (NRF – Gallimard. 135 pp.)


« Un parfum de lilas écosse la soirée,

  on y entre, on est bien,

  on s’invente une joie »…

Cette formulation audacieuse, à peine étrange, pour moi résume le climat général de ce recueil de Richard Rognet. Ce qui touche dans pareille succession de « frôlements » du monde par les mots du poème, c’est le dessein résolu, mais pas naïf, d’alléger la vie. Rien de mièvre dans le chapelet de moments qu’a recueillis notre poète, et la joie qui « s’invente » à leur propos n’est nullement instaurée sans un arrière-plan de gravité. Elle est le terme d’un long trajet, sans fanfare et dans une tranquille humilité, de son expérience poétisante de la vie, (qui lui a du reste valu d’être couvert de prix littéraires !) Ex. p. 134 :

 

« Qu’ai-je fait en six ans

depuis la mort de ma mère ? »

………………………………….

Je ne veux pas dormir sur des larmes,

dans l’écrin feutré de la mémoire,

ils reviendront toujours s’étourdir

parmi les branches, les oiseaux ,

 

et les fleurs enchanteront encore

les visages penchés sur elles,

dans l’intime mûrissement des jours

où l’on comprend son dernier souffle. »

 

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Photo Catherine Hélie © Éditions Gallimard

Voilà un livre d’espoir, celui d’un être humain qui pour ainsi dire (et lire!) s’efforce de s’identifier à l’infinie réalité qui l’entoure ; une réalité proche, avec laquelle tenter de faire contrepoids aux nouvelles quotidiennement affreuses de la période contemporaine. Richard Rognet, par un simple acte de courage poétique s’efforce de conjurer l’abominable, persiste à discerner ce qui durant des millénaires fut, sous le nom de nature, de « physis », un donné positif de la vie, un facteur d’aventure qui exalte, et il en témoigne par une attitude telle que celles de l’oiseau « qui ne sème ni ne récolte, disait l’Évangile, mais que néanmoins son Père céleste nourrit » :

 

« La mésange se donne à la douceur

de l’air comme toi tu te donnes

à la beauté du ciel. »

 

Il y a un élan, une générosité roborative, dans un tel livre de poèmes. Une sorte d’exemple de résistance aux forces sombres qui travaillent la planète, d’effort de cicatrisation des douleurs engendrées par notre « humaine condition », grâce à cette mûre détermination pour une joie qui transcende les aspects éventuellement sinistres de notre quotidienne existence. Richard Rognet ne pense certes pas avoir la science infuse, ni être un gourou ; il « cherche » toujours, il le dit lui-même, tout en étant, ou peut-être parce qu’il est – homme de foi en le langage et en le cosmos, et l’ambiance apaisante de cette foi promet de faire le plus grand bien à tous les lecteurs qui attendent de la fréquentation de la poésie un baume apte à calmer les brûlures diverses dont, à notre égard, la vie actuelle (en particulier) n’est pas avare.

©Xavier BORDES

Fabienne Jacob, Les séances, roman ; nrf, Gallimard, septembre 2016

Chronique de Nadine Doyen 

A19669Fabienne Jacob, Les séances, roman ; nrf, Gallimard, septembre 2016, 
(142 pages,15€)


 

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Fabienne Jacob

Fabienne Jacob met en scène trois femmes, une mère et ses deux filles dont une adoptive. 

Le roman s’ouvre sur une séance de photos d’enfants sous l’objectif d’Eva. 

Eva, comme la pierre angulaire du trio, dont le métier de photographe s’avère assez lucratif pour supporter à la fois la charge d’une maison de retraite, et l’ouverture du cabinet de sa soeur Liv. 

Un appel urgent de  cette soeur la fait sauter dans une voiture de location. 

Suspense pour le lecteur. Quel motif peut déclencher une telle réaction ? 

Nous voici embarqués sur l’autoroute Metz- Luxembourg, fonçant vers la maison de son enfance, maintenant vide. Eva se laisse griser par la vitesse. 

Le temps de ce trajet, dans le huis clos de sa berline allemande, elle convoque une foule de souvenirs. Par flashback,elle retrace la généalogie de cette soeur adoptée. 

L’auteure remonte à la source des trésors enfouis d’une jeunesse près d’une ferme. 

Encore plus délicieux les souvenirs des séances de pâtisserie. Le rituel de l’alliance retirée, de la chanson avec un soldat. On imagine le plaisir d’Eva et Liv, enfants, à casser les oeufs. Magnifique description de la séparation des blancs des jaunes. 

Dans le flot de pensées, s’inscrit l’évocation de leurs études, puis de leurs activités professionnelles. 

En alternance, on assiste aux séances de photos avec Eva et celle très particulière de Liv dont la thérapie consiste à prêter l’oreille aux clients et se résume à une « unique phrase » salvatrice, ce qui confirme les dons de magnétiseuse de Liv, hérités de ses aïeules. Va -t-elle répéter le cycle de sa mère et de sa grand-mère Biwi au corps de « menhir »? 

Fabienne Jacob explore son thème de prédilection, obsessionnel : le corps. Ici Liv se souvient d’une scène surréaliste en classe qui l’avait beaucoup marquée : « Le corps de Marie-Aimée était devenu un corps de Christ », dont « les petites taches rouges continuaient à consteller le sol ». 

Il se trouve que Liv et Eva n’ont pas le même rapport au corps. L’une, Liv,  très tactile. Un besoin  exacerbé par le manque au point de toucher « le lapin » d’une femme en manteau de fourrure ! Ou de « caresser la joue de la Vierge ». 

L’autre, Eva, fuit les hommes, la promiscuité physique après un échec amoureux. 

A travers elles, l’auteure aborde la maternité et le rôle de la femme. 

Si Eva déplore ce statut de l’enfant roi, « valeur refuge par excellence », Liv se prépare à en mettre un au monde. Quel prénom choisira-t-elle ? Comme le souligne David Foenkinos (1) : « Certains prénoms sont comme la bande-annonce du destin de ceux qui les portent ». C’est aussi ce que pense Eva quand elle a pour modèle un prénom de «  femme vénale ».Quand on s’appelle Lolita ou Marilyn, ajoute David Foenkinos, « on doit avoir la sensualité dans les veines ». Eva en croise de ces ados qui ont le don de se couler dans un autre à sa demande et l’émerveillent. 

Mais où sont les hommes ? Eva en a fait les frais, semble-t-il. Peut-on  subodorer « anguille sous roche » entre Liv et le jardinier, à la présence très discrète. Ne lui apporte-t-il pas de la joie quand il vient de tondre avec « l’haleine verte de l’herbe ». 

Quant à la mère Irène, elle est veuve. 

On retrouve les deux soeurs à la maison Sérénité où réside leur mère, atteinte d’une maladie non nommée, que l’on devine être Alzheimer. 

Les deux soeurs manifestent de l’empathie pour ces personnes déficientes aux comportements imprévisibles. Elles s’efforcent de leur prêter une oreille attentive, notent la déliquescence des corps. Elles drapent leur mère de tendresse. 

L’originalité du récit réside dans la mise en relief de mots en les orthographiant avec une majuscule : « Cynique,Ballet, Puits,Nullipare, … ». Ces mots qui ponctuent le récit sont comme des tremplins pour rebondir sur l’idée véhiculée. L’écrivaine affectionne les étymologies des mots et parfois ose des rapprochements avec la vie de ses personnages. C’est ainsi que les 2 soeurs ont débusqué dans une recette les mots lénifiants pour Irène : « Farine, Tamisée, Bain-marie, Doucement ». 

« Pour Tenir ». 

L’intérêt de ce roman réside, comme le fait remarquer Patrick Kéchichian, « dans ce que le visible et l’explicite de la vie suggèrent, mais ne placent pas en lumière ». 

Fabienne Jacob explore à la fois la relation sororale et filiale, développe une réflexion sur le temps, pointant notre incapacité à savoir profiter du  moment présent. 

L’épilogue du roman est énigmatique, laissant le lecteur deviner quelle fut l’annonce faite à Irène. Mais « il n’est pas sûr que tout le monde ait compris la même chose », note la narratrice. En effet la réaction d’Irène est pour le moins inattendue, « à côté ». Si elle fait sourire, elle laisse un quelque chose de doux amer, face au constat que la mère est dans son paysage intérieur, et que la communication s’avère difficile, voire impossible. Irène est dans sa bulle intérieure, a comme quitté le monde actuel, s’abîmant dans la contemplation d’un tilleul qui la renvoie à son village natal. 

L’écrivaine aborde un sujet tabou, celui de la vieillesse. Elle nous immerge dans l’univers implacable de ces établissements qui accueillent des personnes ayant perdu la mémoire, leur autonomie et donne un aperçu de leur quotidien. Elle montre combien le travail du personnel, souvent insuffisant en effectif, demande un dévouement exceptionnel, patience et bienveillance ainsi qu’ un solide moral. 

Fabienne Jacob signe un roman délicat, touchant, empreint de nostalgie, servi par une écriture ciselée. 

©Nadine Doyen


 (1) Extrait de La tête de l’emploi de David Foenkinos 

Arthur Dreyfus, Sans Véronique, roman, nrf Gallimard (252 pages – 19,50€)

Chronique de Nadine Doyen

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Arthur Dreyfus, Sans Véronique, roman, nrf Gallimard (252 pages – 19,50€)


Après La correspondance indiscrète échangée avec Dominique Fernandez, Arthur Dreyfus renoue avec le fait-divers, comme pour Belle famille. C’est en Tunisie que la tragédie se déroule, inspirée par l’attentat sur une plage de Sousse (juin 2015).

En prologue, l’auteur nous indique les musiques dans lesquelles il a baigné pendant l’écriture de ce roman et suggère de le lire avec ce même fond sonore.

Le titre, puis la première phrase : « La dernière fois qu’il l’a vue vivante… » préfigurent la défection, la morsure du manque. C’est alors que le narrateur, après un travelling sur les passagers du métro, braque sa caméra sur un couple amoureux, sur le point de se dire au revoir,de se séparer, chacun prenant une direction différente.

Le lecteur sait donc qu’un destin funeste attend Véronique, mais pas son « homme ».

Le style change, beaucoup de passages en italiques (dialogues), et la ponctuation est inhabituelle. Ces phrases interminables surprennent, toutefois le lecteur n’en ressent pas la pesanteur. Qu’apprend-t-on de Véronique ? Pourquoi sa présence en Tunisie ?

On accompagne Bernard dans son retour à Thomery. On s’interroge sur sa crise de tachycardie au passage de Bois-Le-Roi, mais les lieux ne sont-ils pas mémoires ?

La vie de ce couple se déroule par flashback, depuis leur rencontre.

Quel lien affectif cultive-t-il avec Véronique ?

La solitude dominicale lui pèserait-elle à ce point pour surfer sur les sites de rencontres et ne pas hésiter à tromper sa femme ? Une disparition éphémère qui affole sa fille Alexia, avant qu’elle ne débarque lui remplir son frigo.

Arthur Dreyfus explore la relation père/fille qui ne fut pas toujours des plus amènes.

Devant l’adversité, un rapprochement spontané se dessine.

Le récit tourne au tragique. Un coup de fil fatidique et tout bascule pour Bernard. Le voilà terrassé, prostré, dans le déni, l’incompréhension. Carence d’informations.

L’auteur sait nous communiquer la commotion qui frappe ce mari, trop cabossé pour se révolter. Paroxysme de l’émotion quand les familles se retrouvent au Quai d’Orsay : le protocole, la cellule psychologique. Que dire à son entourage ?

Cette situation n’est pas sans rappeler la poignante lettre d’ Antoine Leiris, les livres de Maryse Wolinski, et plus récemment de Gabrielle Maris Victorin. Si ces êtres fracassés ont eu recours aux mots pour exorciser leur douleur, Bernard choisit une toute autre direction, bien plus dangereuse.L’auteur filme son départ

dans toute sa détermination, alors que sous le choc il avait oublié les gestes du quotidien.

« C’est avec la volupté d’une émancipation que Bernard a claqué sa portière ».

Au tiers du récit, un nouveau personnage entre en scène, même procédé d’annonce : « L’image qui frappe Seifeddine au moment de mourir, lorsque la balle tirée par un militaire ». On se doute qu’il y a un lien avec Véronique. Mais lequel ? Voici le lecteur avide de le découvrir. Par alternance, le récit oscille d’une famille à l’autre.

La famille de Seifeddine est modeste, meurtrie par la mort du fils foudroyé.

C’est sur le campus universitaire que Seifeddine tombe amoureux de « la blanche » Sophie. On suit leur relation naissante, leurs projets initiés par Sophie qui doit regagner Bruxelles, dont celui de présenter l’homme qu’elle aime à sa famille. Seifeddine s’active pour obtenir ses papiers, en vain, le visa manque. Désillusion double qui le conduit dans les bras de ses nouveaux frères, donc « dans les bras d’Allah ». Et c’est un professeur désarmé, désemparé qui prend conscience de la dérive de son élève si « brillant et inventif ». N’a-t-il pas détruit son outil de travail dans un accès de colère ?

Et à nouveau la narrateur cameraman zoome sur un couple se disant adieu, des baisers à la Depardon, qui choquent la génération âgée. Se reverront-ils ?

Le second chapitre est centré sur Seifeddine et Bernard, récit en flashback, dense.

On plonge dans le cheminement des pensées des deux protagonistes. Le rythme s’accélère. On perçoit le glissement, la dérive de celui qui faisait la fierté du père.

On assiste à l’engagement du « soldat d’ Allah », futur « martyr» ; à la confrontation avec son père, dépassé, impuissant ; à son entraînement intensif. Le voici sous les « ordres de Dieu », prêt pour cette « mission sacrée ». Instrumentalisé, son mal-être va se transformer en haine des autres, des mécréants, des impurs.

La scène du carnage est décrite avec un tel réalisme (onomatopées des tirs) qu’ elle peut raviver chez les âmes sensibles l’horreur des événements successifs que les chaînes d’info ont moulinés. D’autant que le narrateur ne nous épargne pas le côté « gore ».

Arthur Dreyfus montre une parfaite connaissance de ce fanatisme religieux, des idéologies, de méthodes d’intoxication, d’embrigadement et en rend compte avec moult détails. Il rend palpable cette menace constante dans le chaos du monde.

Dans ce roman, l’auteur explore la relation du couple fusionnel où l’enfant n’a pas de place. Bernard a-t-il pensé à Alicia, quand mû par ce besoin de vengeance, il part ?

Ses tribulations, « éléphantesques » nous réservent des surprises, nous tiennent en haleine. Réussira-t-il à venger Véronique, à en tuer « au moins un » ?

Certaines situations nous font même sourire (dans l’avion, ou dans le taxi

d’Antioche), l’humour du narrateur est là en filigrane. Celui-ci adopte un ton de reporter de guerre quand il décrit le délabrement d’Alep et pointe « la folie destructrice des hommes ». Tableau insoutenable de cet « embrouillamini des humains » contrastant avec ce chat « paisible, souverain » ronronnant.

Le romancier aborde le problème de la sécurité depuis les menaces .

Il souligne l’impact des réseaux délivrant leur propagande morbide, glaçante. Certains termes propres à cette culture : « kahba, kouffar, kafir, kamis » ou à l’ histoire « une ville irrédente » peuvent dérouter le lecteur qui aura à coeur de chercher leurs sens.

Arthur Dreyfus nous touche d’autant plus que la succession d’actes terroristes nous a profondément horrifiés, crucifiés, déclenchant ces scènes bouleversantes de recueillement collectif à grande échelle devant la barbarie.

Il dissèque, comme dans Belle famille, la part de monstruosité contenue dans ses deux protagonistes. Il évoque le statut de la femme : selon les islamistes dénuder ce corps tabou sur les plages, c’est insulter la culture musulmane, commettre un blasphème.

Il questionne les prémices de cette odieuse tragédie, avec une maîtrise magistrale.

Dans ce roman,Arthur Dreyfus livre un vibrant témoignage d’amour fou à travers Bernard : « Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé», aborde la façon d’affronter la disparition de l’être aimé, tant la défection est incommensurable. Comment vivre sans elle ? Cet amour éternel, hors norme, plus fort que la mort, Bernard n’a-t-il pas voulu l’immortaliser par ces figurines « main dans la main », soudées sur un même socle ? Le roman se clôt sur cette image apaisée, pétrie de tendresse, d’un couple indéboulonnable, « valsant en paix », peut-être sur une musique de La La Land ou celle d’« En attendant Bogangles », à l’insu d’ Alexia.

Ce brillant écrivain, multifacette, signe un roman prégnant, éprouvant qui secoue le lecteur, serre la gorge. Si la culture de Vincent,le doctorant croisé par Bernard dans l’avion pour Antioche, « force le respect », celle d’Arthur Dreyfus force l’admiration. Mais « il n’y a pas de ticket de rationnement » dans ce domaine !


©Nadine Doyen

Petits riens pour jours absolus, Guy Goffette, Gallimard, 2016, 14€

Chronique de France Burghelle Rey

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Petits riens pour jours absolus, Guy Goffette, Gallimard, 2016, 14€

Le tout récent opus de Guy Goffette rassemble des textes parus ces dernières années et publiés dans des versions différentes.
Un sage exergue de Robert Walser concernant la manière dont on doit vivre invite le lecteur à en savoir plus et le texte incipit le comble déjà par sa perfection à la fois sémantique et stylistique :

« Quand plus rien ne chante au dehors
je puise dans le sac et sème
sur la page un peu de poussière
d’oubli et le jour paraît comme

un musicien qui tend son chapeau. »

Dix textes en tout dans cette première section du recueil divisé en six parties et, pour les premiers, des poèmes composés de trois douzains et d’un dernier vers isolé vite abandonnés au profit de versets ou d’autres formes plus variées.
Dès le début le poète se mesure aux différents lieux dans lesquels il évolue ou pourrait évoluer, de la maison au jardin ou à la montagne et « comme / dans l’infâme boucherie ». Il se mesure à la mer, aux collines, dans l’odeur du colza et des pavots et, avant quelques pièces plus légères, se torture « comme Icare trente-six fois mourant sur la mer ».
Les dilectures, genre emblématique de l’auteur, occupent la deuxième section où des petits riens sont encore évoqués, espacés par des jours – les blancs peut-être de la mise en page – et illustrant la leçon de Rimbaud  quand il dit « On ne part pas ». Ne peut-on pas voir, en effet, « Dieu dans sa chambre » comme « le petit homme » ?

Suivent alors des versets allègres chantant Max de Saint Benoît–sur-Loire et la danse d’un saltimbanque qui annonce les « Retouches au Bestiaire de Guillaume Apollinaire ».
Petites strophes pour animaux puis petites touches parodiques en hommage à plusieurs auteurs, Artaud, Borges, etc.…
Le « Carnet d’adresses » à l’ami Paul de Roux, qui sut si bien parler lui-même de menus détails, termine la section avant la suivante au titre éponyme et constituée, dans la concision, de strophes de quelques vers brefs.

Pour le fond, Guy Goffette a lui-même défini son art poétique :

« La poésie, qui souffle où et quand elle veut, se nourrit de détails de l’existence, tous ces petits riens où l’émotion a fait son nid et qui restent à fleur de peau longtemps. »

Aussi parle-t-il ici « d’une feuille vierge », là de « la parole du lilas » et de « l’heure du bain », là encore de « l’enfant au pied du lit » ou de « la fraîcheur du linge ».
Autant de délicates trouvailles qui font de cette poétique un enchantement :

« Soleil soleil
vieil orpailleur
à genoux dans l’aube »

Et une variété conjointement de la forme qui, avec adresse, et pour un genre souvent  élégiaque à la recherche de l’absolu, allie le classique à la nouveauté.
A l’occasion de La couleur des larmes, des poèmes, dégageant un discret parfum de lyrisme, sont adressés aux êtres chers. Lyrisme optimiste au début de « Fin de Campagne » :

« Oui, tout finit par advenir, même la fortune / à celui qui n’attendait plus rien ».

Après quelques pages sur la guerre et les morts qu’il ne faut pas oublier, le recueil s’achève sur « Une prière ». Il y est dit que la joie et l’enfance doivent en nous l’emporter « à croire que tout est à tous miracle et merveille et tombe des nues ».
La poésie de Guy Goffette est, dans son message ici et dans son acception étymologique, évangile.

Comment vivre sans lui ?-Franz Bartelt; Nouvelles ; nrf Gallimard (18€- 272 pages)

Chronique de Nadine Doyen

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Comment vivre sans lui ? – Franz Bartelt ; Nouvelles ; nrf Gallimard (18€- 272 pages)


Franz Bartelt renoue avec l’art de la nouvelle qui lui avait valu Le Prix Goncourt de la nouvelle pour Le Bar des habitudes( 2005) et le Prix de la nouvelle décerné à Lauzerte, par la librairie La Femme Renard, (2010).

Qui a déjà lu des romans de Franz Bartelt, ce disciple de Jarry, s’attend à retrouver des situations invraisemblables, ubuesques, décalées, exagérées, des personnages hauts en couleurs, déjantés. Sinon on risque d’être déboussolé, choqué même. Comment interpréter le titre, ce « lui » mystérieux ?Un être humain, un animal ?

La première nouvelle, éponyme, met en scène un rhumatologue célèbre reconverti en chanteur de variété, vénéré comme un dieu, une idole, adoubé « saint vivant » par le pape. Que penser de son aura capable de décimer d’abord un quartier, puis des « milliers d’auditeurs », et d’anéantir une ville ? Ne vaut -il pas mieux être misanthrope pour survivre? Votre voyage en Absurdie ne fait que commencer !

Dans Plutôt le dimanche et Le fémur de Rimbaud, Franz Bartelt décline l’occupation prisée de maints concitoyens : les brocantes et vide-greniers, façon de s’aérer. Musette et Guy n’échappent pas à la règle, mais pourquoi ne sont-ils plus d’accord quant aux choix de leurs destinations ? Il y a anguille sous roche ! Chacun menant sa vie en l’absence de l’autre. L’auteur autopsie le couple enfermé dans la routine qui s’offre des parenthèses… extra conjugales ! Des scènes de coucheries pour pimenter le récit.

On croise Zénon Pouillet, le coeur sur la main, d’une générosité exemplaire, pourtant comme Serge Joncour l’affirme: « Ils sont rares ceux qui donnent vraiment » (1).

Certes un tel don de soi jusqu’à sa dépouille,ses os peut perturber les âmes sensibles.

On assiste à une rencontre féminine de « celui qui change de pseudonyme » quotidiennement, « connu comme l’homme aux dix mille noms de famille » .

Le lacet, étant l’objet providentiel,devient relique ! Pas facile pour Fagnette de s’y retrouver dans les prénoms de son amant ! Coup de théâtre quand elle les confond.

La rencontre avec Heil Hitler, ce berger allemand, indifférent à la pléthore de noms dont son maître l’avait baptisé, mais pas aux paroles de soldats allemands, entendus à la télé, a de quoi surprendre. Comment peut-il réagir, obéir à ce seul nom ?!

La mort hante plusieurs nouvelles, d’où ce déferlement de noirceur pour les cas désespérés, que Franz Bartelt contrecarre par sa pincée d’humour. Lire ce recueil, en étant « blindé», car les personnages tombent comme des mouches, d’autres fomentent parfois « de noirs desseins ». On se surveille,on enquête, ça décime, extermine, pilonne,

bombarde, les corps explosent,coulent. Le summum de l’horreur !

Un « banal écrivain » se voit rattrapé par tous ces personnages qui peuplent ses livres et tombe de Charybde en Scylla. A-t-il rêvé ? Va-t-il être la proie du vampire ?

Mais l’amour est aussi au rendez-vous et le vin « priapise »! « Le vin constitue une excellente préparation aux engagements de la passion ».

Dans la dernière nouvelle, l’auteur montre où la dépendance amoureuse peut conduire : hilarant vaudeville, virant au « sadomasochisme » !

Des héros font l’objet d’hommages !

En filigrane, l’auteur soulève le désintérêt des jeunes pour la lecture, « une maltraitance » ! Il radiographie la relation enseignant/enseigné et souligne comment un fait-divers sordide peut influencer des jeunes, « vingt-six férocités incandescentes », au point d’en commettre un identique, même préparation, même pression sur le groupe. La tension monte durant ces semaines de mise au point de leur fatidique plan quand un rebondissement survient ! Au diable le suspense !

Franz Bartelt n’hésite pas à tacler les fonctionnaires,la police, les commerçants.

Il soulève les problèmes de notre société : le manque de tolérance, la rivalité, les liens hiérarchiques (entre boss et subordonné),le paraître, l’existence de Dieu, la jalousie.

Dans ce recueil de treize nouvelles décapantes, grand-guignolesques, on retrouve avec délectation la propension à la démesure de Franz Bartelt, aux énumérations, aux listes, à sa façon de mixer des noms de lieux pour en forger de nouveaux : « Anthaouste », « Holdincourt ». Les prénoms féminins sont assez insolites :« Bavarine, Younesse, Gayette, Raviola », tout comme les masculins : « Missaire ».

Franz Bartelt a fait sienne la devise de l’artiste Marcellin : « Étonner » , surprendre.

Il campe des personnages qui défient l’entendement et rendent la lecture jubilatoire.

Une fois refermé ce recueil, truffé de formules nous tatouant, le sourire encore aux lèvres, on se dit : Comment ne pas être addictif aux livres de Franz Bartelt, « ce prolifique fou littéraire », « à la philosophie imparable » (2) ? Un recueil jouissif, dérangeant, qui, on le souhaite, devrait lui apporter le Prix de l’humour noir.

©Nadine Doyen

 


(1) REPOSE-TOI SUR MOI de Serge Joncour Prix Interallié, Meilleur roman français, 2016, Palmarès du magazine LIRE
(2) Portrait de Franz Bartelt par Martine Laval ( Télérama du 23/11.2005)