Là d’où je viens a disparu de Guillaume Poix – Verticales (272 pages – 19,50€); septembre 2020

Chronique de Nadine Doyen

Là d’où je viens a disparu  de Guillaume Poix – CollectionsVerticales- Gallimard (272 pages – 19,50€); septembre 2020


Quel est le point commun entre tous les personnages dont Guillaume Poix se fait le porte-voix ? Je dirais le mot frontière. Certains l’ont déjà franchie, d’autres en rêvent. Et il y a ceux qui la protègent et la défendent avec détermination.

Que fuient-ils ? Qui sont ces candidats à l’exil, prêts à affronter le tout pour le tout ?

Car comme le formulent les extraits d’un texte de la poétesse somalienne, Warsan Shire, placardés sur les murs de l’association dont s’occupe Hélène : « Personne ne quitte sa maison à moins que sa maison ne soit devenue la gueule d’un requin. No one leaves home unless home is the mouth of a shark ». 

L’auteur ne traite pas le sujet de façon frontale, ce qui en fait l’originalité, mais la galerie de vies minuscules est édifiante. On croise les parents, dont les enfants ont disparu sans donner signe de vie, qui dénoncent « cet eldorado qui engloutit leurs enfants ». On les suit sur cinq années, de 2015 à 2019.

Chacun relate son parcours par flashback, ou c’est une tierce personne qui raconte leurs pérégrinations. Ils viennent du Salvador, de Somalie, etc…

La première à prendre la parole, c’est Litzy, 25 ans,  mère célibataire, installée à Somerville (New Jersey) avec son jeune fils Zach, qui, lui ,sait lire, nager, pas comme ce jeune enfant syrien échoué sur une plage turque dont la dramatique photo, devenue virale, a ému, a révolté et fait polémique. Peut-on montrer à la une d’un journal cette mort en direct ? Pour Litzy, ce fils est sa fierté. Né à San Diego, donc américain, il a moins à craindre qu’elle qui doit être transparente, s’effacer pour durer ». Mais pourra-t-elle prétendre à un autre statut que clandestine, quand on connaît la politique migratoire ? Quand un mur doit être érigé ?

Les Etats-Unis ont aussi attiré Sahra, qui travaille avec Litzy comme femme de ménage pour un richissime Américain. Deux classes sociales sous le même toit.

On croise Angie (de Mogadiscio, Somalie) qui rêve d’ailleurs, bercée par la voix de Beyoncé dans une vidéo dont les paroles sont inspirées par la poétesse anglo-somalienne engagée, mentionnée ci-dessus.

Peu à peu, comme un puzzle, les portraits s’étoffent, le lecteur perçoit ce qui reliait certains personnages entre eux.

L’auteur se glisse avec une facilité déconcertante dans la peau d’une femme, dans le rôle d’une mère. Il soulève les craintes du père d’avoir à élever une fille, taraudé par tous les périls qu’il fait défiler ! Prémonitoire, pense-t-on, une fois le livre refermé.

Voici Marta (du Salvador) désespérée d’apprendre que son fils Luis veut émigrer aux Etats-Unis, avec femme et bébé, d’autant que son autre fils s’est déjà évanoui. Eux aussi seraient-ils hypnotisés par « l’American dream » ? Mais quelle odyssée pour rallier leur destination : passer par le Mexique, rejoindre le Texas, obtenir un visa humanitaire, et enfin l’asile aux U.S A.Y parviendront-ils ? On partage les inquiétudes de Marta, cette mère qui a inculqué à ses fils des valeurs féministes, le sens du partage des corvées ménagères. Elle, qui les a « formés au ménage, à la cuisine, au repassage, associés à la tenue de la maison », se retrouve seule au Salvador, ne pouvant profiter de sa petite fille Angela. Rafael, ami et témoin au mariage de Luis, la soutient, écoute ses confidences, sa détresse au vu d’une photo qui témoigne d’une tragédie de plus. Des nuits à venir hantées par les cauchemars.  Mais « vos enfants ne vous appartiennent pas », affirme Khalil Gibran (1), alors comment aurait-elle pu s’opposer au choix de son fils ?

Le narrateur nous intrigue avec cet alignement de chiffres que commente Pascal (de Lyon), essayant lui-même de décrypter leur signification, avançant des hypothèses des plus inattendues. Quand sa femme, Hélène, documentaliste, impliquée dans une association, la lui révèle, quelle claque ! Quelle comptabilité macabre !

Encore plus surprenant l’engagement de leur fils Jéremy. Celui-ci crée le suspense en parlant d’« opérations imminentes », puis de la réussite de son action, mais tardant à dévoiler celle-ci. Une famille qui incarne les deux camps aux convictions diamétralement opposées face aux migrants : soit les refouler, soit les intégrer.

On est témoin du malaise de la mère qui se livre à une introspection et tente de convertir « l’être qu’elle a sorti d’elle-même », en lui joignant un document.

On reconnaît sa formation de cinéaste quand Guillaume Poix zoome sur un détail ! La peluche, jetée d’une fenêtre de bus à de pauvres enfants qui squattent un trottoir, hélas avalée par l’égout. Et des pleurs au lieu d’un sourire.

Le romancier distille des réflexions sur le côté nombriliste et égocentrique des réseaux, sur les croyances, explore les relations filiales, la transmission, pointe le rôle des passeurs, la carence des gouvernements quant à la politique migratoire.

On pense aux propos d’Erri de Luca pour qui ce flux migratoire ne peut pas être réglé par des murs, des barbelés, des digues et qui dénonce « les pires conditions de transport de l’histoire humaine », conduisant à tant de naufrages et tragédies.

L’écrivain nous émeut quand sont énumérées les données d’un article du Guardian qui recense tous ceux qui ont perdu la vie dans leur migration. Une litanie de noms qui donne le frisson, « une psalmodie funèbre ». « La vie est implacable, elle n’appelle aucune consolation aucune justice, aucune revanche ». Certaines situations font penser au tableau de Böcklin, «  L’île des morts », ici la lune a remplacé le soleil : « je glisse sur une marée noire, je m’y englue comme un oiseau ».

On est frappé par l’extrême précision dans les descriptions de lieux, que ce soit le local mystérieux où Jérémy rejoint un groupe en vue d’actions ou la chambre de bébé chez Marta. Un style concis, poétique qui nous happe, une construction originale qui peut dérouter mais quelle découverte que cette poétesse anglo-somalienne, fille de migrants, qui a inspiré Beyoncé dans son clip Lemonade ! Warsan Shire apporte sa voix forte, émouvante et rythmique à ce drame mondial des migrants.

Quand on a parmi ses connaissances des personnes qui enseignent aux migrants les rudiments du français, une autre qui en a épousé un, d’autres qui en ont hébergés, nourris, on se sent doublement concerné.

Guillaume Poix signe un récit choral poignant qui ne peut laisser indifférent, inspiré par des faits réels, dont certains ont été largement relayés par les médias. Il met en parallèle les réactions opposées de nous, les humains, les altruistes et les sans-coeur. 

Des destins brisés, des familles dans la détresse, mais aussi des retrouvailles.

L’auteur offre, dans son deuxième livre, une sorte de tombeau de papier aux disparus, une manière d’honorer et de ne pas oublier ces anonymes, donne la parole aux minorités, ce qui permet au lecteur de prendre conscience des drames qui se jouent en mer, ou quand les pays ferment leurs frontières. Nul doute que le message devrait être entendu par ceux qui vont jusqu’à ériger un mur pour refouler l’étranger.

Un roman nécessaire pour agir, pour sauver des vies, pour aider les immigrés.

(1) Khalil Gibran: Le prophète


©Nadine Doyen

Petit Éloge du Bleu – Zéno Bianu (Coll. Folio, Gallimard.)

Une chronique de Xavier Bordes

Petit Éloge du Bleu – Zéno Bianu (Coll. Folio, Gallimard.)


Dans ce petit livre, léger d’une centaine de pages, lourd de culture et de réflexions gaiement sérieuses, cédant à la facilité je dirai qu’on n’y voit que du bleu : sous prétexte d’ordre alphabétique structurant, Zéno Bianu, avec son habituelle et éclectique vivacité, décline toutes les variations qui lui chantent sur le thème du « bleu », thème qui touche forcément un natif le la Côte d’Azur tel que moi ! Il convoque à cet effet les références culturelles les plus diverses, écrivains, musiciens, peintres évidemment, etc. au cours de pages qui sont un festival où le clin d’oeil de connivence et de poésie, où la culture contemporaine, côtoient l’histoire de la pensée, et le Quattrocento y voisine avec Coltrane, le Zen, Rimbaud, la métaphysique, Wang Weï, la philosophie, la science-fiction, dans un optimiste et primesautier parcours en zigzag sous l’égide illimitée du Bleu, cet « emportement céleste » dont le peintre Yves Klein fut un des ardents promoteurs !

Du reste, ce merveilleux livre, qui tient si bien dans une poche, se place judicieusement dans la stratosphère de deux citations croisées, qui pour ainsi dire définissent son projet : « Ce vide merveilleusement bleu qui était en train d’éclore… » (Yves Klein), et « L’art suprême est celui de la variation… » (André Suarès). Le vide est évidemment ce qui appelle l’écriture et l’inspiration féconde de Zéno, et la variation son talent qui rivalise avec l’improvisation infinie du Jazz et de son blue’s. Dans Ouverture bleue, le prologue du livre, Zéno détaille toutes ses motivations, avec une clarté telle que je préfère, plutôt qu’en donner un aperçu maladroit, lui « céder l’écriture » : « Le bleu, on l’aura compris, se décline ici amoureusement. Telle une boussole qui marquerait sans relâche le Sud émerveillant. De A à Z, de l’Apnée au Zen, toute ma vie se retrouve sous la forme d’un abécédaire lumineux et virevoltant. Une histoire personnelle de l’azur en vingt-six épisodes. Une autobiographie au prisme du bleu.Un alphabet des exaltations, où découvrir les signes fervents de ma prédilection bleutée… Penser, voir, respirer avec le coeur, me souffle le bleu. Il se déploie en continu tel un kaléïdoscope d’états émotionnels. On dirait qu’il n’en finit jamais d’émettre son magnétisme. Pour qui l’écoute au plus vif, il permet de rayonner – et de rêver juste… Les noms changent, la source reste présente. D’où qu’on approche, le bleu ouvre un espace de pure immensité. Au fond du ciel comme au fond du coeur. Il mérite un éloge ardent. »

Qu’ajouter, sinon recommander la lecture de ce livre délicieux, profond, riche, inépuisable, dont la teneur rejoint l’intuition d’un autre Suarès, Carlo, ami de Joe Bousquet, qui écrivit « Le coeur du monde esr espace azuré et brise qui chante ». Zéno Bianu a sa manière à lui de chanter, foisonnante, en éventail, grave mais roborative et d’une sorte de nonchalance inimitable dans son voyage parmi les mots de la géographie terrestre aussi bien que culturelle. Un petit livre solide à fréquenter, surtout les jours de blue’s justement. Mon seul regret : rien sur le bleu touareg, ce bleu indigo qui déteint sur la face des Hommes bleus du Sah’ra, qui vivent sous un azur d’une intensité que renforce, ainsi qu’en le vers fameux d’Éluard, le safran ombré des dunes ondoyant jusqu’à l’horizon. Cela pourrait offrir à Zéno Bianu un programme de pérégrinations nouvelles, mais il lui faudra inventer une nouvelle lettre à l’alphabet latin !

 ©  (Xavier Bordes – 23/10/2020)

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Anna Ayanoglou, Le fil des traversées, poèmes, Gallimard, 2019, 97 pages

une chronique de Patrice Breno

Anna Ayanoglou, Le fil des traversées, poèmes, Gallimard, 2019, 97 pages


« Pourquoi construire, même / quand on peut vivre et se guider / aux battements que l’ailleurs a précipités ? »

« Le fil des traversées est divisé en trois grands chapitres, initiés par un « Prologue » et terminés par un « Fugitif épilogue ». Les chapitres sont reliés entre eux par un « Intermède », comme une respiration, une escale, une passerelle, un passage d’un lieu à un autre, d’un thème à un autre…

Anna Ayanoglou, dans cette suite de poèmes qui est en soi un long poème à lui seul, relate ses années passées dans les pays baltes. Plutôt que de tourisme, nous parlerions d’errances dans ces pays froids qui ont encore des relents du communisme stalinien. Dans les villes que l’auteure parcourt, de Vilnius à Valga/Valka, en passant par Riga, certains bâtiments « suinte[nt] l’autorité ». Rien de tel que le poème pour mettre des mots sur des sentiments, sur des sensations. Pas besoin de longues phrases pour ressentir en même temps la nostalgie et le rejet du passé (soviétique), dans les visites de ce bout du monde vaporeux, de ces bars et de ces villes aux rues froides — des rues où « rien / jamais, n'[y] advenait ».

Pas besoin de logorrhée ni de longue romance pour dévoiler la souffrance quand la relation avec l’amant se révèle être porteuse de mal : « il faut partir – rentrer / sans rien, personne, / et surtout pas l’amant ». Nostalgie des espaces parcourus, des instants fugaces ! L’amour se confond avec ces paysages de fin du monde.

Le voyage d’Anna est un passage obligé, mais qui doit s’occulter progressivement, pour aller vers l’avant.

« Le fil des traversées » n’est pas un récit touristique. A part le nom de quelques villes, il appartient à chacun d’imaginer l’horizon qui se découvre à lui, car ni les rues, ni les lieux, ni les personnes ne sont nommés ; ils sont simplement suggérés, comme un palimpseste sur lequel Anna Ayanoglou recompose son propre monde, revit son passé, pour mieux se construire, se reconstruire ; un parcours indispensable pour aller vers un ailleurs plus serein. « L’illusion de la liberté » !

Des poèmes à savourer, à lire et à relire et aussi à se lire à haute voix…

©Patrice Breno

Sylvain Tesson, La panthère des neiges, Gallimard, (18€ -169 pages), Septembre 2019 – Prix Renaudot 2019

Chronique de Nadine Doyen

Sylvain Tesson, La panthère des neiges, Gallimard, (18€ -169 pages),  Septembre 2019 – Prix Renaudot 2019


Évadez-vous au Tibet sur les traces de l’once, la panthère des neiges, but de l’expédition (en février 2018) du célèbre photographe animalier Vincent Munier, retracée par Sylvain Tesson. Un vrai défi pour lui, voyageur infatigable, et intrépide qui va devoir se taire, rester immobile et différer le moment de griller un cigare ! Avec eux Marie, cinéaste et Léo, l’aide de camp.

Une carte détaillée permet de visualiser le périple mais pas de percevoir les basses températures que les aventuriers ont dû affronter, y compris dans leurs abris de fortune ! Jusqu’à -30°C !

Mais la phrase du Tao : « Le mouvement triomphe du froid » permet de reprendre la marche matinale plus facilement.

On les suit dans leurs différentes étapes :ils croisent pikas, loups, renards, grands rapaces avant de gagner le royaume de la panthère, espèce en voie d’extinction. 

Munier connaît les lieux et désigne certaines bêtes par leur nom tibétain: « barhals » (les chèvres bleues), « drung » (les yacks), « kiangs » (les ânes sauvages), « chirou » (antilopes), « procapra » (gazelles) , « Mau » (Chat de Pallas). Il comprend le langage des bêtes et il est surprenant de l’entendre communiquer avec un loup. Il connaît aussi leur stratégie d’attaque.

Sylvain Tesson est attentif aux moindres bruits et anticipe « les heures de sang et de gel, la fête barbare jusqu’à l’aube », « La mort n’était qu’un repas ». Passage qui rappelle la vie nocturne que Serge Joncour évoque dans Chien-Loup. 

Leur graal ? Les apparitions successives de celle qui règne en « impératrice ». Comme une vision sortie de la montagne, descendue du ciel, elle procure chez Tesson « une électrocution de plaisir ». Elle incarne, pour lui, le totem des femmes disparues (sa mère et la fille des bois).

Il y voit quelque chose de divin, de sacré : « Le plus beau jour de ma vie depuis que j’étais mort. », confesse-t-il !

Lors des bivouacs, le géographe leur lit ses notes, ses aphorismes. Il livre des réflexions philosophiques sur la vie, l’amour, brosse de superbes descriptions de Saâ, la déesse féline mythique : « panthère poikilos, bigarrée, moirée », « sa fourrure était une nacre aux reflets bleus ».

Il découvre un nouveau style de vie : l’affût, qui apprend la patience, vertu suprême et éduque l’oeil. Il faut vivre dans le sisu (1), car « rencontrer un animal est une jouvence ». 

Si le silence s’impose pendant les périodes de vigie, on entend en filigrane le coup de gueule du narrateur qui dénonce le trafic des braconniers et déplore « l’épilepsie moderne ».

On devine l’insoluble dilemme de l’aventurier entre immobilité et voyage, d’où sa constante oscillation entre plusieurs projets (conférences, voyages multiples). Incapable de se fixer une direction unique. L’écrivain voyageur livre aussi sa vision du monde (« Chez les hommes tout finit dans un collecteur. »), distille son viatique (« Jouir de ce qui s’offre », « Se souvenir beaucoup »).

Les quatre amis habitent le monde en poésie, non pas en prédateurs, ni en « nettoyeurs », mais en contemplateurs panthéistes. Ils préfèrent observer et célébrer la beauté des paysages et font le nostalgique constat que « La terre avait été un musée sublime » mais hélas « l’homme n’est pas un conservateur » et la nature est si fragile.

Sylvain Tesson signe un magnifique récit, peuplé d ‘espèces rares, jalonné de références littéraires, artistiques, enrichi de citations. Il décline un hymne aux animaux sauvages d’Asie dont la beauté est immortalisée dans les photos d’art du Vosgien. Ils incarnent « la volupté, la liberté, l’autonomie : ce à quoi nous avons renoncé ». Un témoignage captivant qui laisse des empreintes indélébiles.

Nadine Doyen


(1) Sisu : terme finlandais pour désigner « l’abnégation spirituelle, la résistance mentale ».

Sylvain Prudhomme, Par les routes, Gallimard, collection l’arbalète/ Gallimard, juin 2019, (296 pages – 19€)

Chronique de Nadine Doyen

Lauréat du Prix Landerneau 2019 

félicitations à l’auteur


Sylvain Prudhomme, Par les routes, Gallimard, collection l’arbalète/ gallimard, juin 2019, (296 pages – 19€)


Le titre Par les routes fait écho à celui de Kerouac et convoque l’idée d’errance, de nomadisme, de voyages et de rencontres fortuites.

Il y a des êtres croisés, côtoyés qui vous marquent au point de rester gravés dans votre mémoire. L’autostoppeur, « donquichottesque silhouette », que le narrateur écrivain Sacha a retrouvé quinze ans plus tard appartient à cette catégorie.

Sacha brosse le portrait de cet ami d’adolescence et colocataire. Épris comme lui de liberté, il leva le pouce en sa compagnie avant que leurs routes divergent.

On comprend qu’il s’en était éloigné, la relation devenant toxique.

La fée hasard les réunit de nouveau quand Sacha, à la quarantaine, choisit de quitter Paris, désireux de changer son cadre de vie pour « retrouver la concentration » et mener à bien son roman. Il emménage dans un meublé dans cette ville du Sud, V., où le baroudeur invétéré est lui aussi installé avec femme et enfant.

Inimaginables de telles retrouvailles !

Que ressent-on en pareil cas ? Le passé défile et convoque de nombreux souvenirs communs. 

Sacha s’interroge sur ce besoin compulsif de rencontres, ce virus qui habite son ami retrouvé et note son énergie décuplée à ses retours. Mais ce dernier n’est-il pas en train de ruiner son couple à négliger ainsi sa famille ? Le naufrage est à craindre.

Au début le téléphone permet un contact plus proche, son fils, Agustin, les guette ces appels du paternel, puis il manifeste parfois une curieuse indifférence.

Et à la longue, ils insupportent Sacha.

Les cartes postales et les photos polaroid des automobilistes qui ont pris en stop ce père fugueur affluent ainsi que les lettres, souvent rédigées avec humour, jeux de mots. Ce sont les seuls liens avec Sacha (l’archiveur du voyageur) et sa famille qui permettent d’apprivoiser l’absence. Certes, par la correspondance qu’il entretient avec ses êtres chers, leur déclarant à distance son amour, « il parvient à conserver une place à leurs côtés », mais il semble avoir démissionné de son rôle de père, d’époux pour endosser celui de pigeon voyageur. Le contact vocal n’est pas totalement rompu, le trio restant se met à téléguider l’autostoppeur sur des sites de leur choix : magnifique et émouvant échange entre le père et le fils suite à un dessin d’Agustin.

Toutefois les envois semblent se tarir. « Un imperceptible effacement » s’installe.

Reste en suspens la question du retour du nomade, ce qui crée agacement et tristesse chez Marie, qui, elle aussi, a besoin de souffler. Mystère quant aux mobiles de son absence d’une dizaine de jours. Le récit devient haletant quand elle relate son escapade émaillée de rencontres. Cet interlude lui a permis de faire le point.

Aime-telle toujours celui que Sacha compare à « un coucou, un tisserin qui fait son nid de ce qu’il rencontre » ou même à « une baleine qui refait surface plus loin qu’on ne l’imaginait » ? Marie va-t-elle s’autoriser à s’abandonner à un autre ?

Peu à peu Sacha va combler ce vide de sa présence auprès de ceux qui restent. Une complicité se tisse avec le jeune Agustin. (promenades, jeux, gardes) Une affinité grandissante le rapproche de Marie, traductrice, tous deux soucieux du mot juste. L’auteur insiste sur la nécessité de l’ascèse, « de la juste dose d’isolement » pour avancer dans le roman en chantier. Ce moment de solitude également indispensable pour Marie. Ne faut-il pas vivre avant d’écrire ?

Mais l’équilibre de cette nouvelle vie à trois ne risque-t-il pas d’être menacé en cas de retour inopiné de l’autostoppeur ? Le récit réserve surprises et rebondissements !

L’errance de cet électron libre, mobile, interpelle. De quoi vit-il ? Trouve-t-il  toujours son bonheur dans la griserie de la vitesse et de la liberté ? Est-ce pour lui une façon de « secouer le fardeau de la routine » ? Va-t-il un jour revenir définitivement ? Personne ne connaît les pensées secrètes du drôle de «zouave », de « ce doux dérangé ». Et Sacha de sursauter à chaque coup de sonnette !

Ce kaléidoscope de la France (des autoroutes et « des vaisseaux secondaires ») qui se déroule comme en travelling, avec des arrêts images sur des libellules, des forêts, des plages, un goéland, suscite chez le lecteur une envie de partance. On se prend à rêver à l’énoncé d’une myriade de lieux aux noms pleins de poésie (Orion, Joyeuse, Beausoleil, Contes, Lançon : « le tremplin rêvé », La Flotte, Saint-Pompont…).

Les déplacements étant en stop, une galerie de portraits d’automobilistes défilent en même temps que la radiographie des habitacles, ce qui permet d’avoir un miroir de la société empruntant ces routes. Une mixité des classes. « Un échantillon représentatif de la variété des hommes et femmes d’aujourd’hui ».

Sylvain Prudhomme nous offre une traversée de l’Hexagone quelque peu atypique et  erratique, car au gré des voyages en stop de celui dont la passion est restée intacte, de celui qui a une propension à la dromomanie. On avale les kilomètres, fait halte sur les aires de repos et stations service, arpente des villages, passe une soirée conviviale chez Souad, on s’abîme dans la contemplation des paysages dont le narrateur cartographie les charmes, on se recueille aux Éparges devant un champ de croix blanches, devant une plaque commémorative relatant la blessure de Genevoix. Lieu tristement célèbre où l’écrivain Pergaud a perdu la vie.

En alternance mouvement, avec l’autostoppeur pour qui « partir est nécessaire à son équilibre », qui « avait toujours besoin que sa trajectoire en frôle d’autres et immobilité avec Sacha, devenu plus sédentaire, à l’heure du bilan de la quarantaine, cherchant, lui,  à freiner, à retenir le temps.

Ce qui donne un rythme saccadé en plus des phrases courtes.

L’auteur signe un roman géographique, une invitation à sillonner, à notre tour, la France profonde, à la manière de Depardon. Un road trip sensoriel, à plusieurs vitesses, scandé par la musique (Cohen Nina Simone, ragas), la voix du GPS, traversé d’odeurs (d’ail, de tarte, de framboise, de café, de piment, de terre, de résine, d’herbes détrempées ou de térébenthine, de javel),nourri de multiples lectures ( Kundera, Mc Carthy, Levé, Lodili, Sau, Ponge). Une écriture frétillante de la vie.

Sylvain Prudhomme explore la pérennité du couple, la fidélité, l’amour, la fiabilité de l’amitié. Il distille de nombreuses références à la fuite du temps : « Vivre c’est maintenir entier le petit nuage que nous formons, malgré le temps qui passe ».

Il expose le processus de la genèse d’un roman, l’attente de voir jaillir « une fulgurance, récompense de mois de patience, d’obstination, de labeur, d’endurance ».

Le tableau final apporte un regain de fraternité salvateur/jubilatoire dans ce rassemblement euphorique, digne de Woodstock. Serait-il là le bonheur dans cette chaîne humaine et son partage ? Dans cette même communion à repérer « la ceinture d’Orion ». Dans cette grande famille de l’Autostoppeur qui lui a fait « don de son hospitalité ». Un récit qui se termine en apothéose et qui ravivera les souvenirs de ceux qui ont pratiqué le stop dans leur jeunesse. Et si l’envie de barouder vous habite, sachez que l’auto-stop ressemble à la pêche : « Même patience, même délicatesse dans le coup de poignet, même absence de brusquerie. Même joie dans les prises » !

©Nadine Doyen