Une chronique de Daniel ILEA
Byzance, ou l’autre du même
« Mort et vie sont au pouvoir de la langue !
Ceux qui la chérissent mangeront de son fruit. »
(Livre des Proverbes, 18 6/21)
Julia KRISTEVA, Meurtre à Byzance, roman, Fayard, Livre de Poche, 2006.
On pourrait appeler Meurtre à Byzance* de Julia Kristeva un faux polar (« vous faites du polar en vous moquant du polar », p. 431), mais ce serait bien plus approprié de dire que c’est un polar métaphysique, religieux, satirique, avec en toile de fond Santa-Barbara (le même du Vieil Homme et les Loups et de Possessions), c’est-à-dire notre contemporanéité néolibérale, sous toutes ses sinistres, palpables dimensions. Aux côtés du couple déjà familier commissaire Northrop Rilsky–journaliste Stéphanie Delacour (plus épris que jamais), on est incité à suivre deux affaires criminelles : l’énigme du terroriste Numéro Huit ou l’Infini (qui élimine, un à un, les membres de la secte du Nouveau Panthéon), et la double énigme de la disparition de l’oncle de Rilsky, Sebastian Chris-Jones, et de son présumé assassinat de Fa, son amante chinoise, enceinte du propre fils de Sebastian (coïncidence : Fa était la sœur jumelle de Xia Chang, alias Numéro Huit ou l’Infini, ou le Purificateur). Après que ce dernier eut vengé sa sœur en tuant Sebastian, à son tour il sera abattu par l’équipe de Rilsky (avec une maigre contribution du colt de Stéphanie, qui lui a juste éraflé un bras)… Ces foisonnantes intrigues sont brillamment orchestrées, bien qu’à la fin il n’y eût ni procès, ni preuve définitive, irréfutable, contre les deux assassins, même si Rilsky, personnellement, avait une assez juste vision de ce qui s’était passé. Les mêmes énigmes « criminologiques » en suspens (sans jugement ni sentence) que dans Le Vieil Homme et le Loups et dans Possessions, comme si dans notre Santa-Barbara le crime triomphait en toute impunité, car il n’y a plus de mesure, ni de « frontière » : après la liquidation de l’Infini, un autre terroriste (tel un clone) poursuivra ses meurtres « toujours dans la nébuleuse du Nouveau Panthéon » (p. 440). Voilà une des possibles lectures de ce roman total.
Une autre lecture (à la fois existentielle, historique, métaphysique), infiniment plus complexe et passionnante (imbriquée dans la trame de l’énigme policière) serait de suivre, d’une part (tout comme dans les précédents romans), Stéphanie Delacour (l’un des avatars de Julia Kristeva) ; et de l’autre, le roman d’amour raconté par le même Sebastian Chrest-Jones (qui s’y identifie), historien des migrations d’origine bulgare (du côté de son père, et en quête de son ancêtre), une sorte de fantôme byzantin parachuté dans le monde santa-barbarois : le roman d’amour, tué dans l’œuf, entre le clerc auvergnat Ebrard de Pagan (ou de Payns) et Anne Comnène (la première historienne du monde chrétien, telle une Mme de Staël byzantine, fille du basileus Alexis Ier, et qui décrirait magnifiquement, sur fond de la première Croisade, le règne de son père bien-aimé dans l’Alexiade en 15 volumes – cette « Chronique d’une princesse », ou « La recherche du père perdu », p. 51).
En fait, dans l’amour d’Anne et d’Ebrard, on pourrait voir une métaphore du roman d’amour, tué dans l’œuf, entre l’Occident catholique et la Byzance orthodoxe ! Rappelons juste les deux faits majeurs de cette regrettable histoire : le Schisme de 1054 entre l’Occident et l’Orient, suite à une longue querelle théologique d’une subtilité « byzantine » (« À cause du per Filium qui subordonne le Fils au Père, puisque les orthodoxes croient que le Saint-Esprit descend d’abord du Père par le Fils qui lui est soumis, et non qu’il descend à égalité du Père et du Fils, Filioque, comme l’affirment les catholiques », p. 304), et, pour finir, en 1461, la chute de Constantinople conquis par l’Empire ottoman.
Avec la journaliste Stéphanie Delacour, on marche dans les pas d’une écrivaine, d’une mère, d’une fille, d’une psychanalyste, d’une penseuse humaniste occidentale, venue depuis des décennies de Bulgarie (donc du giron de Byzance !) et vivant, elle aussi, avec l’Occident (la France d’abord, puis les USA), un roman d’amour qui, Dieu merci, sera partagé ; mais elle s’emploiera aussi (en sa qualité d’« entre-deux »), depuis toujours (et, souvent, pour un travail de Sisyphe), à jeter des passerelles, à colmater la faille entre l’Ouest et l’Est de l’Europe, tout en rêvant, aux côtés de quelques esprits têtus et lucides, d’une vraie Europe culturelle et social-démocrate, pas uniquement du marché – quoiqu’à l’heure actuelle ça paraisse utopique. Voici la maxime de « philosophie pratique » de J. Kristeva elle-même, ou sa manière d’être: « Vous avez raison, monsieur le ministre. Il n’y a rien à faire : alors, qu’est-ce qu’on fait ? » (in Je me voyage : Mémoires. Entretiens avec Samuel Dock, p. 46, Fayard, 2016).
Depuis Les Samouraïs (1990), en passant par Le Vieil Homme et les Loups (1991) et par Possessions (1996), à travers ses avatars, J. Kristeva nous invite à « voyager » dans son monde intérieur, et peut-être découvrir quelques ressorts de son âme ! À ce propos, j’oserais affirmer qu’elle à trouvé la clef (« la magique étude du Bonheur que nul n’élude »), non, à proprement parler, pour « dépasser », « remplacer », mais, paradoxalement, pour incorporer, transfigurer l’Œdipe paternel ; et cet amour partagé du père (tel le conatus spinoziste) l’aidera à augmenter sa puissance d’agir, à chercher les bonnes rencontres, à éprouver des passions joyeuses, à persévérer dans l’existence, dans son être ! (À ce sujet, j’ai écrit une chronique à Le Vieil Homme et les Loups, roman dédié à son père ; à relire, de même, dans le flamboyant récit –dédié aussi à son père – Thérèse mon amour, l’Acte IV : « L’adieu de l’analyste », de la pièce « Dialogues d’outre-tombe ».)
Du côté de sa mère, il reste, depuis toujours, une énigme, telle une blessure mal cicatrisée : aucun livre qui lui fût dédié, juste quelques pages essentielles dans celui-ci ; or, la présence de cette mère est partout, dans ses œuvres et dans sa vie de femme, de mère, de psychanalyste. J’ose avancer que c’est grâce à elle que J. Kristeva a pu comprendre, et énoncer (en 2011), le concept de reliance, c’est-à-dire : « Le ‘mystère’ de la passion maternelle que j’ai appelé plus tard une reliance. Permettre au nouveau venu, éphémère, étranger, d’acquérir son originalité » (in Je me voyage, p. 280). Et encore : « La reliance opère contre l’emprise maternelle, pour que, au contraire, la séparation devienne possible et que l’autonomie favorise de nouvelles rencontres » (ibid., p. 139).
Et voici, selon moi, l’origine, la source existentielle dramatique (paradoxale, aussi) de cette découverte kristévienne : « Christine, plume, aile, furtif oiseau noir qui n’a fait que nous effleurer tous les trois – ma sœur, moi, papa. Parce qu’en réalité, c’est nous qui pesions sur elle, puisqu’elle était notre appui. Mais cette femme [je souligne] nous laissait croire qu’elle se contentait de nous frayer un passage, qu’elle ne souffrait ni n’infligeait aucune éraflure, rien qu’une caresse. ‘Je ne vous ai pas couvées, je vous ai donné des ailes’ [je souligne], c’était là sa devise, sans orgueil aucun, l’ironie au coin de l’œil et des lèvres, s’excusant d’en avoir trop dit, d’avoir rompu le silence. Son silence complice n’était qu’un intervalle, il laissait toute la place à nous autres [je souligne], je l’entends encore, je le cherche toujours » (Meurtre à Byzance, pp. 332-333).
Cette mère, juive marrane du côté de sa propre mère, Sara, et chrétienne orthodoxe du côté de son père moscovite, Ivan, il se pourrait (c’est mon hypothèse, peut-être hasardeuse) qu’elle ait vécu avec Ivan la même histoire d’amour œdipien, répétée avec ses deux filles à l’égard de leur père, son mari. Si c’est le cas, on comprend plus aisément ce « silence », ce détachement fidèle, ce « retrait réceptif », cette « étrange capacité d’être seule » (ibid., p. 332). Il resterait toutefois à Christine la nostalgie, et elle s’en est constitué un petit trésor : « À l’automne de sa vie, maman s’était mise à la recherche non pas de ses proches en Russie, juifs et orthodoxes, il ne restait plus grand monde après tant d’années et de purges, mais de documents historiques sur le Moscou d’avant la révolution – cartes postales, prospectus, chroniques et témoignages divers. […] En quête d’un quartier, d’une maison, de l’air qu’Ivan et Sarah avaient respiré là-bas avant de venir ici » (id., p. 333). On ne saurait passer sous silence le geste hystérique, infantile, gratuitement méchant, de son époux, qui, un jour, a tout jeté à la poubelle ! Ni sa révolte à elle : « Je n’oublierai pas ce jour où Christine a découvert le désastre. Son regard noir s’est brusquement vidé, elle s’est immobilisée de longues minutes, une éternité, devant son mari, muette. Puis elle s’est enfermée dans sa chambré, pour n’en ressortir que vingt-quatre heures après, les yeux rougis de larmes invisibles. ‘Tu sais, ma fille, personne au monde ne méprise les étrangers comme nous les méprisons, nous autres Français. Froidement, sans scrupules, la conscience tranquille. Nous sommes les meilleurs !’ Ah, la méchanceté de ce ‘nous’ ! ‘N’oublie pas ça, veux-tu ?’ Après, plus rien, le silence » (id., p. 334).
Choquée, troublée, Stéphanie verrait dans cet acte du père un possible accès de russophobie, voire d’antijudaïsme. Et s’il ne s’agissait pas de ça, mais d’un malentendu, d’un de ces non-dits qui tuent ? Peut-être que, ne supportant plus sa « solitude », son « retrait » à elle, il avait (par ce geste absurde, désespéré) voulu l’arracher à son passé fantasmatique-fantomatique, pour qu’enfin elle leur revienne, pour qu’elle vive avec eux trois !
Et ses pleurs à la mort de Christine ? « Tu n’imagines pas, personne n’imagine Stéphanie Delacour pleurer comme une petite fille, pauvre orpheline ! Eh bien si. Je ne pleure dans aucune langue, sans mots, avec le souvenir de son regard, de son parfum, de sa solitude, et ce silence, son silence, mon berceau, mon pays » (id., pp. 334-335). Et J. Kristeva de confirmer : « Je n’ai pas versé de larmes à l’enterrement de mon père, trop de rage, un monde s’écroulait. À la mort de ma mère, j’ai pleuré dix jours sans arrêt. J’avais perdu la fondation, pire, l’instanton » (in Je me voyage, p. 280). Peut-être que derrière ces pleurs en cascade se cachait un vide, le manque de cet amour qu’elle n’a pas pu, n’a pas su avoir pour sa mère qu’elle a même osé nommer « cette femme » (ce qui me rappelle l’Évangile selon S. Jean, « Les noces de Cana, 2, 4 », « Jésus et sa mère, 19, 26 » : sans doute le premier cas de reliance/déliance du monde judéo-chrétien).
N’oublions pas non plus (last but not least, car Stéphanie ne pourrait jamais l’oublier) Jerry, le fils de Gloria (un autre avatar de J. Kristeva), la décapitée de Possessions : « ce fils adoptif que j’ai installé avec Pauline à Paris, la fragilité de cet adolescent féru d’informatique, s’il vous plaît, ce monde que j’estime être le vrai monde se rétracte et disjoncte dès que je débarque ici » (Meurtre à Byzance, p. 125). Et : « Je ne me retire pas au fond de moi, puisque ce fond se dérobe, mais je passe dans un entre-deux, ni fond ni surface, et loge dans ce vide que j’appelle étrangeté. On me prête plusieurs langues, je n’en ai aucune. Je ne m’exprime ni en mots ni en phrases, comme font les autres dans leur langue maternelle, bien que j’aime à tracer des rythmes et des visions plus aisément en français, car c’est la langue de mon fils, une langue désormais infantile pour moi aussi, et cependant méditée, précautionneuse comme l’est celle des enfants demeurés longtemps mutiques – des huîtres qu’on a prises pour des pierres » (ibid., p. 128). (Rappelons que Jerry participerait à l’enquête de Stéphanie, en tant qu’expert informatique : « Jerry a pu entrer dans la mémoire du PC portable de Sebastian Chrest-Jones »…)
Mais, c’est mission impossible de résumer ce livre multiple, polyphonique (suspens, intensité dramatique, poésie, ironie, mise en abyme…), à la construction baroque, ou plutôt « byzantine » : plusieurs strates à gratter pour tant soit peu le déchiffrer, le comprendre, en fait pour comprendre l’autre du même, la Byzance de l’Occident, voire l’autre de nous mêmes, pour ne pas rester « étrangers à nous-mêmes » !
© Daniel ILEA
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