Fabienne Jacob, Un homme aborde une femme, Buchet Chastel (15€ – 181 pages) Rentrée littéraire – Août 2018 –

Chronique de Nadine Doyen

Fabienne Jacob, Un homme aborde une femme, Buchet Chastel (15€ – 181 pages) Rentrée littéraire – Août  2018 – 

PRIX ERCKMANN-CHATRIAN

Fabienne Jacob décrypte les relations Hommes /Femmes avant l’ère du « hashtag me too » et passe en revue maintes rencontres en France, mais aussi à  l’étranger. La rue, le supermarché étant des lieux favorisant la promiscuité.

La narratrice évoque des pans de son parcours qui l’ont marquée depuis l’enfance jusqu’à son statut de femme. Sa vision est peut-être dénaturée, venant d’être « plaquée », situation qu’elle ne manque pas de rappeler.

La fille de l’Est, documentariste, s’intéresse à la façon dont les hommes draguent, au pouvoir de séduction: « jeu cruel ou hasard miraculeux, qui tient ainsi à l’approche du mystère de l’autre, à cette volonté de le dénuder pour en apprécier la vérité. », déclare Julien Bisson dans la préface du recueil de 11 nouvelles parues l’été 2018 dans Le 1.

Son premier souvenir ? Un contact violent, comme « une intifada », cible d’un garçon armé de cailloux (sur le chemin de l’école). Elle aurait pu en être traumatisée, elle préfère lui pardonner et y voir l’appel de quelqu’un de seul.

Quant à « P’tit pot de colle », la narratrice retrace le « drôle duo » qu’ils formaient en primaire, et évoque leurs retrouvailles quand elle retourne au village d’enfance où elle se métamorphose en « anguille immémoriale ».

Étudiante, elle a croisé un pervers exhibitionniste, par une journée de brume, dans un cimetière !

Fabienne Jacob ausculte les corps, leurs désirs. Elle revisite sa vie en communauté, à vingt ans, quand « la sève montait à l’assaut des corps ».

Elle décline une variation sur la voix, comme celle du professeur avec qui elle a noué une liaison adultère/clandestine à l’âge de 21 ans. : «  une voix méconnaissable. Un râle d’animal, on dirait. Le fruit de ses entrailles ».

Elle se souvient du regard pénétrant de cet homme croisé sur un pont « une pénétration profonde », « un acte fondateur » déterminant. « Une épiphanie ».

Une situation qui convoque une scène de « Sur la route de Madison ».

L’écrivaine souligne l’importance du code vestimentaire féminin et défend le droit à se vêtir comme bon nous semble. Les robes trop affriolantes, les jupes trop courtes, note-t-elle, émoustillent et provoquent sifflements et harcèlement dans la rue.

L’auteure tient à revendiquer sa liberté de porter des robes.

On se souvient des manifestations pour la jupe.

N’est-elle pas, elle-même » habitée par une curiosité malsaine : « tenter de percer l’énigme sous la robe », quand elle réussit à avoir un entretien avec une ex-nonne ?

Elle se remémore un été en Sicile où « les mots d’une langue étrangère sont des cailloux » et où la chaleur contraint à s’habiller léger, ce qui attise le regard.

Elle a gardé en mémoire, amusée, quelques exemples de la façon dont certains hommes l’ont abordée, soulignant leur accroche inventive ! (« Vous avez de beaux pieds »! Pensait-il lui proposer une séance de réflexologie ?! )

Mais chez son amie Farida, elle découvre une autre façon de draguer: sur les sites de  rencontres dont le concept de Teddy par géolocalisation. Va-t-elle oser le tester ? .

Au village natal, ce sont les confidences de Kirsten qu’elle récolte. Pour cette femme  libre de soixante-six balais, l’âge n’est pas un obstacle à la séduction.

La narratrice aborde la question de comment survivre/rebondir après une rupture d’autant que cela a été violent pour elle. Elle analyse l’impact de cette phrase couperet : « Je n’ai plus d’élan pour toi » et s’étonne de sa réaction de sidération qui l’a plongée dans un état d’anesthésie émotionnelle.

Sa consolation, elle confesse la trouver dans les phrases inspirantes et énergisantes qu’elle consigne sur le grand tableau blanc de son bureau. (« Vivre comme une Russe ». «  Arrêter de penser aux signes ».)

A moins que ce soit au rayon d’un supermarché où les solos se reconnaissent qu’elle  croise un homme qui lui plaise et qu’elle ose le suivre et l’aborder.

En évoquant ce fléau subi par les harceleurs (insultes,frôlement, mains baladeuses, « parole crue, offensante, vile »), il convient de ne pas banaliser ces pratiques scandaleuses, mais d’en parler et de sensibiliser autrui. C’est à un ami qu’elle confie sa détresse et elle fera de son conseil un viatique : « arrêter d’attendre ».

Elle revient sur l’épreuve douloureuse de vider la maison de ses parents, « tâche d’autant plus colossale », qu’elle ne peut plus compter sur l’ex.

Et derrière cette porte « le vide et le silence » qui convoque un flot de souvenirs.

Dans ce récit,« Fabienne Jacob alerte sur le harcèlement tout en appelant à conserver la rue comme un territoire de séduction et d’observation ». (1) Toutefois, place au respect et à la délicatesse.

Si elle a découvert l’imparfait du subjonctif avec celui qui l’appelait Niemandsrose, on peut rappeler la déclaration de Jean Cocteau : « Le verbe aimer est difficile à conjuguer, son passé n’est pas simple, son présent n’est qu’indicatif, son futur est toujours conditionnel ».

Elle signe un roman touchant à l’intime où chacun, chacune peut se retrouver dans le parfum de féminité qui s’en dégage. Deux mots clés : « élan et attente ».

Laisser vous « pécho » (2) par l’auteure, et dirigez votre élan vers son roman !

©Chronique de Nadine Doyen

(1) ( entendu à  LGL, La Grande librairie)

(2) pécho= séduire

Fabienne Jacob, Les séances, roman ; nrf, Gallimard, septembre 2016

Chronique de Nadine Doyen 

A19669Fabienne Jacob, Les séances, roman ; nrf, Gallimard, septembre 2016, 
(142 pages,15€)


 

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Fabienne Jacob

Fabienne Jacob met en scène trois femmes, une mère et ses deux filles dont une adoptive. 

Le roman s’ouvre sur une séance de photos d’enfants sous l’objectif d’Eva. 

Eva, comme la pierre angulaire du trio, dont le métier de photographe s’avère assez lucratif pour supporter à la fois la charge d’une maison de retraite, et l’ouverture du cabinet de sa soeur Liv. 

Un appel urgent de  cette soeur la fait sauter dans une voiture de location. 

Suspense pour le lecteur. Quel motif peut déclencher une telle réaction ? 

Nous voici embarqués sur l’autoroute Metz- Luxembourg, fonçant vers la maison de son enfance, maintenant vide. Eva se laisse griser par la vitesse. 

Le temps de ce trajet, dans le huis clos de sa berline allemande, elle convoque une foule de souvenirs. Par flashback,elle retrace la généalogie de cette soeur adoptée. 

L’auteure remonte à la source des trésors enfouis d’une jeunesse près d’une ferme. 

Encore plus délicieux les souvenirs des séances de pâtisserie. Le rituel de l’alliance retirée, de la chanson avec un soldat. On imagine le plaisir d’Eva et Liv, enfants, à casser les oeufs. Magnifique description de la séparation des blancs des jaunes. 

Dans le flot de pensées, s’inscrit l’évocation de leurs études, puis de leurs activités professionnelles. 

En alternance, on assiste aux séances de photos avec Eva et celle très particulière de Liv dont la thérapie consiste à prêter l’oreille aux clients et se résume à une « unique phrase » salvatrice, ce qui confirme les dons de magnétiseuse de Liv, hérités de ses aïeules. Va -t-elle répéter le cycle de sa mère et de sa grand-mère Biwi au corps de « menhir »? 

Fabienne Jacob explore son thème de prédilection, obsessionnel : le corps. Ici Liv se souvient d’une scène surréaliste en classe qui l’avait beaucoup marquée : « Le corps de Marie-Aimée était devenu un corps de Christ », dont « les petites taches rouges continuaient à consteller le sol ». 

Il se trouve que Liv et Eva n’ont pas le même rapport au corps. L’une, Liv,  très tactile. Un besoin  exacerbé par le manque au point de toucher « le lapin » d’une femme en manteau de fourrure ! Ou de « caresser la joue de la Vierge ». 

L’autre, Eva, fuit les hommes, la promiscuité physique après un échec amoureux. 

A travers elles, l’auteure aborde la maternité et le rôle de la femme. 

Si Eva déplore ce statut de l’enfant roi, « valeur refuge par excellence », Liv se prépare à en mettre un au monde. Quel prénom choisira-t-elle ? Comme le souligne David Foenkinos (1) : « Certains prénoms sont comme la bande-annonce du destin de ceux qui les portent ». C’est aussi ce que pense Eva quand elle a pour modèle un prénom de «  femme vénale ».Quand on s’appelle Lolita ou Marilyn, ajoute David Foenkinos, « on doit avoir la sensualité dans les veines ». Eva en croise de ces ados qui ont le don de se couler dans un autre à sa demande et l’émerveillent. 

Mais où sont les hommes ? Eva en a fait les frais, semble-t-il. Peut-on  subodorer « anguille sous roche » entre Liv et le jardinier, à la présence très discrète. Ne lui apporte-t-il pas de la joie quand il vient de tondre avec « l’haleine verte de l’herbe ». 

Quant à la mère Irène, elle est veuve. 

On retrouve les deux soeurs à la maison Sérénité où réside leur mère, atteinte d’une maladie non nommée, que l’on devine être Alzheimer. 

Les deux soeurs manifestent de l’empathie pour ces personnes déficientes aux comportements imprévisibles. Elles s’efforcent de leur prêter une oreille attentive, notent la déliquescence des corps. Elles drapent leur mère de tendresse. 

L’originalité du récit réside dans la mise en relief de mots en les orthographiant avec une majuscule : « Cynique,Ballet, Puits,Nullipare, … ». Ces mots qui ponctuent le récit sont comme des tremplins pour rebondir sur l’idée véhiculée. L’écrivaine affectionne les étymologies des mots et parfois ose des rapprochements avec la vie de ses personnages. C’est ainsi que les 2 soeurs ont débusqué dans une recette les mots lénifiants pour Irène : « Farine, Tamisée, Bain-marie, Doucement ». 

« Pour Tenir ». 

L’intérêt de ce roman réside, comme le fait remarquer Patrick Kéchichian, « dans ce que le visible et l’explicite de la vie suggèrent, mais ne placent pas en lumière ». 

Fabienne Jacob explore à la fois la relation sororale et filiale, développe une réflexion sur le temps, pointant notre incapacité à savoir profiter du  moment présent. 

L’épilogue du roman est énigmatique, laissant le lecteur deviner quelle fut l’annonce faite à Irène. Mais « il n’est pas sûr que tout le monde ait compris la même chose », note la narratrice. En effet la réaction d’Irène est pour le moins inattendue, « à côté ». Si elle fait sourire, elle laisse un quelque chose de doux amer, face au constat que la mère est dans son paysage intérieur, et que la communication s’avère difficile, voire impossible. Irène est dans sa bulle intérieure, a comme quitté le monde actuel, s’abîmant dans la contemplation d’un tilleul qui la renvoie à son village natal. 

L’écrivaine aborde un sujet tabou, celui de la vieillesse. Elle nous immerge dans l’univers implacable de ces établissements qui accueillent des personnes ayant perdu la mémoire, leur autonomie et donne un aperçu de leur quotidien. Elle montre combien le travail du personnel, souvent insuffisant en effectif, demande un dévouement exceptionnel, patience et bienveillance ainsi qu’ un solide moral. 

Fabienne Jacob signe un roman délicat, touchant, empreint de nostalgie, servi par une écriture ciselée. 

©Nadine Doyen


 (1) Extrait de La tête de l’emploi de David Foenkinos