Archives des étiquettes : Éric Brogniet

Éric Brogniet, Lumière du livre, suivi de Rose noire, Frontispice de Bernard Gilbert, Le Taillis Pré, juillet 2021, 168 p, 18€.

une chronique de Marc Wetzel

Éric BROGNIET – Lumière du livre, suivi de Rose noire* – Frontispice de Bernard Gilbert, Le Taillis Pré, juillet 2021, 168 pages, 18€


    Lumière du livre ? Le titre de ce recueil tient ce qu’il promet : une source de clarté, une « fenêtre » de sens, l’illumination de choses essentielles à la vie. Un livre ici – un volume de feuillets imprimés assemblés – offre sa triple lumière : celle d’un carnet, celle des marques, celle du lien. Et l’on peut même songer à la « lumière naturelle » d’un Descartes, où l’esprit ne compte que sur son propre travail (sans auxiliaire sacré, sans Révélation d’appoint !) pour éclairer la nature, et garde bon sens et lucidité dans son lyrisme même. Eric Brogniet a la mesure énergique, et la sagesse concise : l’homme qui ici chante pense net et droit.

« Vaincre ne suffit pas

Il faut pouvoir surmonter sa victoire

Afin de s’en libérer : c’est ce que dit

Le vent à la forêt enracinée » (p.50)

« Le plus haut des édifices

Ne vaut que par une pierre d’angle

Ce qui mûrit

Ne spécule pas sur l’avenir » (p.56)

« L’honneur réside dans l’inaction

Quand le monde est occupé

L’ermite se contente de peu

Un feu salutaire suffit à la nuit » (p.94)

 Mais c’est la pensée d’un poète, pour lequel l’intimité du devenir n’a pas de secrets, même s’il ne reste peut-être rien, in fine, de la découverte qu’il nous fait faire de celui-ci :

« Ce chuintement dans les herbes

Cette coulée dans les prêles

Trace d’une conscience : à la fin, la vie

Ne serait-elle que le souvenir d’un rêve ? » (p. 67)

 C’est aussi la pensée d’un poète qui sait réunir, en une strophe parfaite, plusieurs temps de la présence – le temps de l’instant, celui du jour, celui de l’année – qu’il synthétise au coeur d’une haie de houx :

« Haie emperlée, aube d’automne

Fumée et brouillard depuis le fleuve

Rien ne bouge, tout se tait

Dans les houx » (p.48)

C’est encore la pensée d’un poète, qui « ramasse » (avec ses framboises) les divers temps de leur cueillette, leur maturation, leur élégiaque conservation :

« Les grelots doux des tendres framboises

Dorment dans les caves où la lueur d’un falot

Éveille leur sang profond

Dans les sombres bocaux » (p.49)

Elle toujours, qui sait mêler extraordinairement les trois cours du travail (du sol, depuis le sol, dans le sol). On dirait à la fois le mantra d’un archiviste, et un ravaudeur de drapeau blanc  – les temps du rien, de l’attention et de la paix coïncident ici :

« Qu’entends-tu dans le lilas ?

La merle et la grive par les beaux soirs de mai

Quand le vieux jardinier qui dort sous la terre

Depuis longtemps est oublié » (p.68)

Une même vie peut alors mêler en elle les divers temps qui la fondent : ceux de l’étreinte, du sommeil et de la désillusion. En vingt mots, tout est dit d’amoureux se sachant mortels, de rêveurs se voulant ensemble, de désirants se devant la vérité : 

« Mêlez aux jours silencieux

Vos doux ébats, vous qui allez mourir

Le temps d’un songe

Qu’un rien pourrait trahir » (p.32)

Lire Éric Brogniet, c’est saisir l’occasion de prier par soi-même – et, si l’on peut se permettre d’appeler prière un chant si farouchement lucide (élégiaque, oui, mais versant Lumières : pas un gramme de superstition, de dogmatisme, et partout comme une farouche farandole de nuances !), alors voici une voix qu’on ne pourra soupçonner de prier pour ne rien dire ! Ses dénonciations (p. 90, 91, 92 …) des pactiseries et combines du monde numérico-financier (qui ne veille, lui, qu’à une chose : que ce qui lui échappe ne le dérange pas !) tranchent, et témoignent de nos traîtresses facilités, virtualisant tous nos combats, et différant tous nos efforts :

« La nuit du monde est assez vaste

Pour ces ombres jamais fatiguées

Des petits arrangements

Rentables avec l’ennemi » (p.93)

L’auteur, quoi qu’il en soit, n’en perd pas son goût d’être. La mélancolie (qui ne serait qu’une nostalgie fatiguée) n’est pas son fort. C’est que, dit-il sobrement, on naît de son enfance (p. 102)  – les plus fragiles de nos promesses sont infatigables; les plus prometteuses de nos fragilités sont souveraines ! -, et il n’y a nul besoin, hors de nous comme en nous, d’affranchir l’enfance, mais il s’agit de libérer ce qui se tenait devant son cheminement. Le coeur de l’être est son suffisant viatique :

« Un grand silence effleure une à une

Les pages du livre de la forêt

Alors seulement il se met à parler

Et raconte une histoire enchantée« 

                                                         ———-

  (*Certains extraits de Rose noire ont été publiés par la revue Traversées)

© Marc Wetzel

Éric Brogniet, Bloody Mary. Road movie pour Marilyn Monroe

Une chronique de Paul Mathieu

Éric Brogniet, Bloody Mary. Road movie pour Marilyn Monroe

Avec une bibliographie riche de plusieurs dizaines de recueils abondamment salués par la critique, le poète belge Éric Brogniet s‘est souvent penché sur des thèmes en relation avec les failles – si nombreuses – de notre temps, qu’il s’agisse, notamment, de dérives scientifiques (Radical machines) ou de catastrophes industrielles (Tutti cadaveri). Dans un recueil précédent, Nos lèvres sont politiques, le poète s’était déjà arrêté à deux figures féminines emblématiques de la fin du siècle passé : Semira Adamu, une jeune ressortissante nigériane étouffée par des policiers belges dans l’avion qui devait la reconduire de Bruxelles à Lomé, et Monica Lewinsky, stagiaire à la Maison Blanche à l’époque de Bill Clinton.

Son nouveau recueil, Bloody Mary. Road movie pour Marilyn Monroe, s’attache cette fois à une des plus grandes légendes du cinéma américain. Une robe qui se soulève, du strass, du gloss, des paillettes, Happy birthday Mister President… autant de flashes qui résument Norma Jeane à une caricature, à une poupée de celluloïd postérisée pour la postérité en quelques clichés par le star system. Personnage sublime et tragique, tout à vivre scindée, Marylin incarne bien son époque et en constitue même le reflet implacablement exact : Votre beauté est comme un napalm sur fond d’azur.

Toutefois, parce qu’une vie ne se limite jamais à quelques représentations toutes faites, Éric Brogniet a repris le trajet de celle qui a été sacrifiée comme la Vierge moderne dans le brouhaha d’une médiatisation passée à côté de l’essentiel. Clairement, derrière son portrait glamour, la vedette de Certains l’aiment chaud était d’abord un être à la dérive, un être qui n’a cessé toute sa vie d’être partagé : Celle qui tente de vivre / Entre ce qui a manqué / Et ce qui, manquant encore/ Sera sublimé.

Avec un titre en référence à Élizabeth 1re et à Ernest Hemingway pour qui fut créé, dit-on, ce cocktail aux souvenirs d’hémoglobine, le texte pousse jusqu’à la prière adressée à une manière de sainte  – ou d’Eurydice – nouvelle : Je vous salue, Bloody Mary / Du fond des journées mornes / Et des seringues assoiffées. Ou encore : Je vous salue, ma sœur saccagée / Sous le couteau de l’absolu.

Souvent, le point de départ – une photo connue, une anecdote… – semble présent devant nous, mais revu à la lumière de tout ce qui le précède et de tout ce qui le suit. Au fond, tout tient peut-être dans cet Hollywood posé comme un Gold Gotha hanté par une trinité martyrisée : Marilyn, bien sûr, mais aussi Jean Harlow et Jane Mansfield, Messies des temps radieux de l’after world war / Crucifiées un peu avant ou un peu après leurs trente ans. Une sélection qui, sans problème, pourrait être multipliée.

Le choix de MM ne s’avère pas gratuit non plus sur le plan poétique. La comédienne n’a-t-elle pas souvent proclamé son amour pour Rimbaud, Joyce et Les Lettres à un jeune poète de Rilke, celui-là même qui, ailleurs, écrivait que tout ange est terrible ?

Au gré des poèmes d’Éric Brogniet, on suit ce parcours difficile depuis l’enfance inhospitalière auprès d’une mère absente, jusqu’au dénouement dramatique, Camée en son édifice en ruines, jusqu’au tiroir de la morgue où l’actrice n’est plus que cette torche de chair / Rendue atrocement / À la commune simplicité.

Portrait terrible, mais tout autant rédempteur, parce que la poésie est d’abord cela, ce fugace éclat qui nous sauve / Du massacre qu’on appelle la vie. Un éclair superbement amplifié encore par les illustrations en noir et blanc de l’artiste liégeois Thierry Wesel qui apporte une autre vision volontairement fragmentaire et complémentaire de cette traversée fracassée.

Éric BROGNIET, Bloody Mary. Road movie pour Marilyn Monroe, Châtelineau, Le Taillis Pré, 2019 ; 100 pages, 14 €

©Paul Mathieu

Éric Brogniet, Bloody Mary, Road movie pour Marilyn Monroe, Éditions Le Taillis Pré, janvier 2019, 14€, 85 pages.

Chronique de Lieven Callant

Éric Brogniet, Bloody Mary, Road movie pour Marilyn Monroe, Éditions Le Taillis Pré, janvier 2019, 14€, 85 pages.

Road movie, 

« Le road movie (littéralement « film routier ») est un genre cinématographique nord-américain dans lequel le fil conducteur du scénario est un périple sur les routes et à travers de vastes espaces avec pour moyen de locomotion la moto, comme dans Easy Rider (1969), ou l’automobile, comme dans Thelma & Louise (1991). En général, cette errance se termine mal plutôt que bien. » peut-on lire sur la wikipédia.

Si l’on applique cette définition au livre d’Éric Brogniet, on retrouve la fluidité imagée d’un film, la succession de scènes où les points de vue se multiplient, le jeu ou plus exactement peut-être les jeux de ses principaux acteurs: le poète et à travers lui, tous les hommes, la star et à travers elle tous les destins hors du commun, la poésie et à travers elle toutes les formes d’écriture.

Les thèmes de l’errance, de la quête de réponses ou de l’absence de réponses à la vie sillonnent les pages du livre d’Éric Brogniet consacré au souvenir de Marilyn Monroe. Pour répondre aux poèmes cinématographiques comme autant de scènes découpées d’un ensemble plus vaste, il y a les illustrations très graphiques de Thierry Wesel. Une trame jette une ombre sur les images, nous révèle ou nous cache pudiquement les éléments d’un cocktail « diabolique ». 

Le bloody Mary n’est pas qu’un cocktail pimenté qui devrait son nom à Marie Tudor fille du roi d’Angleterre Henry VIII, il n’est pas seulement la boisson alcoolisée à laquelle on associe aussi parfois le célèbre auteur américain Hemingway qui craignait s’il revenait à la maison l’haleine chargée, les remontrances de sa femme Mary qui surnommait « satanée Mary ». Le cocktail qui a tué Marilyn on le connait, il est fait d’excès, d’éléments disparates, de coïncidences cruelles et inexorables que relatent les poèmes de Brogniet entremêlés parfois de poignantes citations de la commédienne.

« Elle exposait sa paradisiaque blessure
Glaïeul rouge, épiderme neigeux… »

Il y a ce questionnement aussi qui nous informe sur le cocktail mortel:

« Comment vivre scindée
Sinon de la métamorphose faire
Cette loi unifiant les phases
Ta vie jetée dans l’absolue volonté d’exister
À la face émerveillée d’un monde
Avec lequel jouer, quand de l’enfance saccagée
Du père inconnu et de la mère devenue folle
Il ne reste que des débris d’images
Comme en un film surexposé où la lumière
A blanchi jusqu’à effacer les silhouette
Sur la pellicule qui tremble…

Lorsqu’on connait les ingrédients du cocktail mortel parvient-on pour autant à désamorcer l’explosion finale? Au-delà de ce qu’on nomme « destin de star », il y a vie humaine, errance, défaites. Le road movie poétique ne s’arrête pas à ces questionnements, il parle surtout d’un voyage et qu’importe finalement le regard que jette dessus le destin, il a quelque chose d’envoutant, d’enivrant. Il s’inscrit dans les diverses mouvances humaines. La sorte de beauté charnelle qu’incarnait la star sur scène témoigne aussi peut-être de notre attrait fait de combinaisons magiques, de rapports qui tentent de s’équilibrer et qu’on retrouve à la base, dans les racines de tout art, y compris celui du langage. 

© Lieven Callant