Revue Traversées, n° 82, décembre, 2016 Traduction

Lieven Callant

Revue Traversées, n° 82, décembre, 2016 Traduction


On pourrait penser que la poésie est traduction, qu’elle instaure un rapport au monde en le traduisant. Le poète est dès lors un passeur, qui sans cesse traverse l’espace du langage, des langages. D’une rive à l’autre, il construit, établit le poème avec le même soin que l’épeire tisse sa toile. Il semble primordial que la trame reste presque invisible, que les points d’attache soient choisis avec une précision qui donneront l’impression au lecteur attentif qu’un mot et celui-là uniquement a le droit d’occuper la place que lui a tout spécialement réservée le poète. Toujours, parce que les environnements, les temps se modifient, le poète garde en lui le privilège de retravailler son ouvrage.
Traversées consacre régulièrement des numéros à la traduction. Aux traducteurs. Car c’est surtout à leur travail que ces numéros rendent hommage. Le numéro 82 n’échappe pas à la règle. Nous lirons en version bilingue et trilingue de nombreux poèmes. J’ai particulièrement apprécié ceux de Shizue Ogawa, D’Emily Dickinson, de Yorgos Thémélis, de Xavier Bordes naturellement.
L’attention est portée d’abord aux poèmes traduits vers le français et puis ensuite aux poèmes traduit du français vers d’autres langues comme pour souligner que ce que transmet le poème est universel, que ses frontières ne se limitent pas à sa langue d’origine. Beaucoup de poètes sont les traducteurs d’autres poètes.
Si la tâche de la traduction d’une langue à une autre, d’un poème me semble être un acte d’une grande bravoure, un acte de haute voltige qui implique bien plus que d’exemplaires connaissances linguistiques, il faut aussi savoir agir avec respect. Respect des mots, respects des messages, respect de l’auteur, respect du lecteur. La traduction a pour vocation de passer inaperçue, le traducteur est donc forcément quelqu’un qui est en mesure de s’effacer devant l’autre, d’être à ce point discret que la voix qu’on entend est celle et uniquement celle du poème.
Horia Badescu nous rappelle que « traduire ce n’est pas trahir », Zéno Bianu évoque la « chambre d’échos » qu’est le poème en cours de traduction. Michèle Duclos nous assure que « le plus sûr moyen de comprendre et d’apprécier un poème est de s’attacher à le rendre dans une autre langue. » Idée rejointe par Patrice Breno dans son édito qui regrette que l’enseignement d’aujourd’hui tente de plus en plus à bannir l’apprentissage du grec ancien et du latin. L’apprentissage du passage d’une langue à l’autre mais pas seulement, l’apprentissage de l’analyse linguistique qui nous invite à penser et repenser les origines de notre langue (comme si nous en avions une commune), à en explorer les structures, à les questionner. Nous aurons toujours besoin de traduire pour comprendre le monde, de trouver une langue pour le rendre.

violoncelliste
Photo © Jacques Cornerotte

Enfin, je terminerai le compte rendu de ma lecture de ce très bon numéro, en évoquant les photographies de Jacques Cornerotte. L’image photographique est aussi d’une certaine manière la traduction d’un moment très particulier. Un instant sans mot et pour lequel il n’y a peut-être pas de mots. Une pensée fugitive, une énigme silencieuse. L’une des photos représente une jeune violoncelliste en train de jouer. Son visage reflète à la fois l’inquiétude, le doute, le questionnement. L’effroi lorsqu’on se retrouve à interpréter l’œuvre musicale d’un autre. Cet autre qui nous le demande au travers d’une partition qu’il nous faut interpréter. Peut-être que cette photographie résume à elle seule les propos du n°82 sur la traduction?

« La liberté est
clé en main, elle est
comme un poème inachevé. »  Károly Fellinger

©Lieven Callant

Caroline Sagot-Duvauroux, « Le Livre d’El », Editions Corti, Paris, 160 pages, 18 euros, « Le Buffre », éditions Barre Parallèle, 62 pages, 8 € « BAC / ABC » (avec Pierre-Yves Freund) éditions Les Ennemis de Paterne Berrichon, Laxou, Non paginé.

Sagot

  • Caroline Sagot-Duvauroux, « Le Livre d’El », Editions Corti, Paris, 160 pages, 18 euros, « Le Buffre », éditions Barre Parallèle, 62 pages, 8 € « BAC / ABC » (avec Pierre-Yves Freund) éditions Les Ennemis de Paterne Berrichon, Laxou, Non paginé.

Parce qu’ « il y a des langues qui n’ont pas encore parlé : elles sont femelles, elles sont chiennes. Je dois dire ça, je dois menacer ce qu’il peut y avoir de pouvoir dans une langue. Je dois menacer ce qu’il y a d’injonction, d’ordre intimé dans ma propre langue » Caroline Sagot-Duvauroux s’est engagée dans un chemin de haute lutte contre celle-là. Pour autant son écriture n’est pas restrictivement féministe. C’est une histoire de chair. C’est aussi une histoire de peau : « .La peau est fine, infiniment fine. En-dessous, il y a l’onde, c’est-à-dire rien, rien que ta respiration et l’onde qui revient. Le poème n’est peut-être que dans cet effacement qui remue ». C’est sans doute pourquoi dans son travail aussi savant que primitif elle peut se sentir proche d’un artiste tel que Pierre-Yves Freund. Sa recherche à la fois de l’effacement et de la peau de matière font du peintre comme de l’auteure du « livre d’El » des écorchés au corps profond et comparable à ceux du Causse « avec ses veines, ses avens, ses grottes, ses gouffres « au bout de quoi, une main s’ouvre, vide » écrit la poétesse.

Elle est de celles qui osent face aux hommes qui ont trop souvent peur (à l’exception des quelques Artaud d’un côté et Beckett de l’autre). Chez elle la langue se fait offrande, s’ouvre à toutes les éclosions. On peut parler à la fois – comme chez Juarroz – d’une verticalité de la poésie. Elle jouxte pourtant (et c’est sa force) toutes les tentations de s’étendre de fatigue, de s’allonger au sens où on emploie ce verbe dans les jeux de cartes. Reprenant des perspectives chères à Emily Dickinson et Silvia Plath, celle qui fut tragédienne et qui connaît si bien la langue parfaite de Racine la pousse plus loin vers un autre jouir et un suintement particulier : « Semence qui fait ou non semence. C’est en deçà, en deçà de la langue et ça voudrait faire langue. Quelque chose qui jouit, au sens d’éjaculer » précise la créatrice. Elle revient en conséquence à l’origine et à l’aigu du monde et de la voix. Retour donc à la « génissalité » comme dirait Prigent. Retour aussi au théâtre du souffle et de l’oralité. Bien sûr il y a la trace, l’empreinte, la mémoire mais il y a « la plurielle » homogène du féminin; Chaque poème devient une luciole coulée en blanc dans un bas noir jusqu’à créer une germination de bulbes. Et ce non sans brutalité. Avec Caroline Sagot-Duvauroux l’éjaculation féminine n’est pas loin : « j’entends par vérité l’audace de n’être que là » écrit-elle. S’attachant à la seule soif dans le lyrisme et son contraire, en ruptures graphiques et métriques elle brasse le monde et le néant dans le grand bouillon d’ordures et d’idéal que brassait déjà le grand poète – physique comme elle – : Rabelais.

Pour Caroline Sagot-Duvauroux il n’existe rien qui puisse empêcher de déchirer le voile du langage pour en trouer le tissu et faire suinter ce qui se cache derrière loin de la prétendue l’harmonie du vivant. Que ce soit le néant ou autre chose. Le « livre d’El » déploie de fragments en fragments, de baies en baies le livre à venir. Il répond – en Elle et Ailes – la réponse au livre à venir de Jabès. Pour l’auteure il faut perdre la langue afin de la retrouver dans « le bulbe et le buisson des histoires qu’on raconte et qui reste buisson devant quoi, interdits, nous nous attendons du vent qui passe ». La révolte est là. Il faut donc reprendre sans cesse le chant et la danse des mots là où les avait laissés Rimbaud, Cage et Pina Bausch sans oublier bien sur Artaud. Et si dans « El »  l’enfance est présente éperdue sortant de son bulbe et de sa peau de buffle il s’agit de rejoindre d’un côté le corps perdu et de l’autre l’absence. Il s’agit aussi – à coups de décrochages, fragments, bribes – de laisser advenir à soi une intense musicalité polyphonique où l’écriture s’entend avancer vers l’innommable. Au besoin par ruse comme (apparent) exercice d’imbécilité et « d’intranquilité » propre à la poésie qui – si elle ne nomme pas vraiment – fait toujours mieux puisqu’« elle appelle ».

©Jean-Paul Gavard-Perret