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 ÉLÉMENTS, Yuka Matsui (dessins) et Pierre Vinclair (poèmes), Éditions Méridianes, Liber, novembre 2021, 15€

Une chronique de Marc Wetzel

ÉLÉMENTS, Yuka Matsui (dessins) et Pierre Vinclair (poèmes), Éditions Méridianes, Liber, novembre 2021, 15€


   L’absolu n’admet ni composition ni décomposition; c’est pourquoi il se fiche bien de la vie des éléments. Mais dans le monde relatif qui est le nôtre, tous les corps doivent, pour se construire, combiner des éléments (leurs constituants) et, pour subsister et durer, en choisir de simples, indécomposables et fondateurs (leurs unités indivisibles). Tout réel repose sur des éléments parce qu’il doit à la fois assurer sa complexité et se prémunir de sa dissolution. Il lui faut avoir l’assise souple et solide. Le latin elementum (dont les trois premières consonnes ne sont pas l,m et n pour rien, comme un abécédaire de juste milieu…) désignait l’alphabet (nécessaire et suffisant) du réel. Alphabet dans lequel ce réel sinon écrit lui-même sa substance, en tout cas nous la fait lire.

    Les éléments sont donc les parties simples (mais pas pour autant faciles), combinables (mais pas pour autant toujours maniables, ni même localisables) et fondatrices (mais pas pour autant pérennes, ou seules possibles) de la réalité, telle en tout cas que nous pouvons la saisir ou nous en saisir (comme disait  lucidement le chimiste Lémery dès le XVIIeme siècle, les éléments « ne sont peut-être principes qu’à notre égard ») et la remodeler.

   Si le géomètre, le chimiste et même le métaphysicien croient savoir l’identité de leur élément (respectivement : un point, un atome, une monade), que diront de lui l’artiste et le poète ? D’abord que les éléments ne sont pas nécessairement statiques (l’élément se meut, est donc aussi unité énergétique; il n’y a d’ailleurs pas raréfaction ni condensation sans mouvement) : le vent peut donc prétendre à être élément; pas seulement quantitatifs : un relief par exemple n’est pas seulement une masse, une altitude et un âge (un élement fait vivre la réalité, il ne se contente pas de l’agencer ou la calibrer) – et une montagne peut ainsi être élément; pas du tout neutres enfin : ce sont des agents de réaction – même s’ils n’ont pas, sauf pour un animiste, d’initiative – et il n’y a ni attraction ni répulsion sans tendances. C’est pourquoi l’herbe peut être un élément. Dans ce petit recueil, le vent, la montagne, l’herbe (mais aussi l’eau, la lune, le nuage et l’arc-en-ciel), voilà les éléments que se proposent de montrer les dessins de Yuka Matsui et de commenter cinq poèmes de Pierre Vinclair.

   Ce qu’illustre l’une, ce que formule l’autre, c’est le noyau actif et figuratif de l’élément, sa présence essentielle, ce qui forme sa condition (son moteur particulier) et conditionne sa forme (sa norme, son gabarit propre). Ainsi, le moteur-norme de l’herbe, c’est la « pousse » (qui fait l’unité structurale et dynamique de cette micro-forêt de plantules) ; nos auteurs y font saisir l’élan, la poussée et plongée de croissance, la sortie de la graine ou la traversée du milieu natif, leur danse de germination.

    

L’herbe (Yuka Matsui)
 L’herbe (Pierre Vinclair)

   De même, l’élément-coeur de la montagne, qu’est-il ? Un géologue dirait : tout mont est une strate convexe (une strate concave serait un val ou une combe; une falaise convexe un crêt ou une butte). Vinclair n’hésite pas à nommer « squelette (d’alouette !) » cette strate structurelle, et nuancer « au reflet des neiges » cette couverture complète et convexe. 

La montagne (Pierre Vinclair)
La montagne (Yuka Matsui)

Yuka Matsui n’hésite pas, de son côté, à en caractériser, voire caricaturer l‘élévation (sans laquelle aucun relief ne pourrait s’appuyer sur lui-même) et l’érosion (dans laquelle d’autres éléments, justement, viennent attendir et creuser le sien). Cette sorte de M sur support que propose ici la calligraphe (où l’entaillement bute sur de l’incompressible, où l’escarpement dévale le toboggan brisé du temps) dit merveilleusement l’intimité universelle de l’élément montagne. Et l’on découvrira les analogues et fortes approches présentées dans le livret.

   Pourquoi alors avoir fait se rencontrer la vie des éléments et le geste calligraphique? La calligraphie est une étrange esthétisation de l’écriture, le développement de l’arabesque naturelle d’un alphabet manuscrit. Comme une intrigue, disait Aristote, doit (difficilement, mais impérativement) concilier la vraisemblance et la nouveauté – elle doit être à la fois crédible et surprenante -, une calligraphie se veut à la fois lisible tracé et déroutante écriture. C’est comme nous faire suivre de près un égarement, prescrire une sortie de route, indiquer – vite et bien ! –  un itinéraire imprévu, c’est à dire finalement relever les empreintes d’un passage de l’Inconnu. On pense à Jean de la Croix (si tu veux aller vers l’inconnu, prends d’abord le chemin que tu ne connais pas) – mais, il faut, paradoxalement, pouvoir le reconnaître, dans un alphabet d’horizons à découvrir, ou un nuancier de fourvoiements. En tout cas, relever le passage de l’élément inconnu, traquer ce dont la créativité esthétique est à la fois la chance et la cible, voilà, peut-être, l’extrême ambition croisée de ce gracieux et vif petit livre.

© Marc Wetzel

                                                         


  Yuka Matsui, initiée à la calligraphie dès l’âge de six ans, enseigne son art à « l’Atelier Shodô » qu’elle fonde à Tokyo en 2010. Après des études à Annecy et Aix-en-Provence, elle développe une carrière artistique inspirée par la nature, l’art et la littérature. Son hommage récent à Pierre Soulages pour ses cent ans a été particulièrement remarqué. Elle a partagé la résidence A.T.E.N.A. à Sète, en 2020 et 2021.


   Pierre Vinclair, né en 1982, est poète et théoricien de la littérature. Ayant vécu longtemps en Asie (avant de s’installer à Londres puis à Genève), il a, lauréat de la Villa Kujoyama (Kyoto) en 2010, rencontré Yuka Matsui à Tokyo. Animateur de la revue Catastrophes, dirigeant la collection S!NG aux éditions Le Corridor Bleu, il est un des plus importants penseur (Vie du poème – Labor et fides) et écrivain (Sans adresse – Lurlure) de sa génération.


  •   On trouvera, dans la belle collection Liber de Méridianes (dirigée par ¨Pierre Manuel) d’analogues fortes rencontres entre plasticiens (Vincent Bioulès, Lise Chevalier, Claude Viallat …) et poètes (James Sacré, F.J.Temple, Antoine Émaz …)