Thierry Radière, Le Manège, Roman, Éditions Tarmac, 122p, 15€, 2018

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Thierry Radière, Le Manège, Roman, Éditions Tarmac, 122p, 15€, 2018

Un roman que j’ai lu d’une seule traite parce qu’il rassemble les caractéristiques chères à Thierry Radière. Les thèmes abordés sont la recherche d’une identité, les liens filiaux et les liens d’amitié, l’amour conjugal, la famille et la folle routine du quotidien qu’on peut s’amuser à perturber. L’histoire évoque une réalité tangible, dans laquelle il est facile de se retrouver, de se reconnaître. L’auteur y puise son inspiration pour construire des personnages qui lui ressemblent ou font partie de son univers proche. Un univers où les livres, la lecture et l’écriture ont une place importante à côté de l’amour que l’auteur réserve aux siens. La lecture, l’intérêt pour les livres et leurs contenus impliquent un rapport à la vie différent car se crée l’habitude de se questionner et de se remettre en cause. Ces remises en cause impliquent que l’on tisse un lien avec l’autre avec les autres qui soit basé sur un désir réel et profond de le comprendre ou de chercher à le faire. Le personnage principal, Jean-Marc est un homme qu’on sent impliqué dans la vie des autres, de sa fille Nina mais aussi de son épouse qui vient d’apprendre la vérité longtemps cachée par sa famille de ses origines. Son père naturel était un Tzigane et elle cherche à savoir qui était ce père fantôme. 

Jean-Marc travaille dans une médiathèque en tant que bibliothécaire, si ce travail le met en contact avec les livres, il regrette toutefois de ne pouvoir en lire plus et de ne pas établir avec ses collègues de travail d’autres liens que ceux strictement professionnels qui consistent à ranger et trier les livres. 

Tous les mercredis, il emmène sa fille Nina faire des tours de manège. Ces moments d’échanges sont appréciés tant par l’enfant que par le père, des moments de jeux et de rêves. Le manège devient comme un symbole, un axe magique qui redistribue l’énergie, le rêve, un axe autour duquel migre la vie, ses questionnements, ses parties de plaisir et de découvertes mais aussi les moments plus pénibles et sombres quand on sent que la roue tourne, à tourné et que la chance et le bonheur sont des valeurs qui fluctuent. L’enfant ne peut pas toujours rester sur le manège. La vie n’est pas que jeux.

Jean-Marc se lie d’amitié avec le forain Paulo. Ce qui a attiré le forain vers ce père, c’est le fait qu’il soit le seul à lire parmi tous les parents qui attendent autour du manège. C’est comme si Jean-Marc contrairement aux autres parents qui restent dans l’admiration de leurs bambins était le seul à offrir un réel partage, un réel engouement pour le jeu et le plaisir de faire quelque chose qu’on aime. C’est comme si Jean-Marc participait à quelque chose de précieux et de lumineux alors que les autres parents se limitaient à rester des spectateurs de ce bonheur.

Paulo écrit des poèmes et qu’importe s’il n’a pas été longtemps à l’école et dit ne pas savoir très bien écrire. Thierry Radière en profite pour déclarer que la poésie n’appartient pas qu’aux érudits et aux universitaires, elle est aussi du côté des gens simples et sans prétentions, elle est de notre côté, à vous, à moi, à n’importe qui. Les raisons qui motivent le forain n’ont vraiment rien à voir avec les motivations et les ambitions des « grands écrivains » puisque c’est son fils de cinq ans qui l’a désigné comme roi des poèmes alors que pour la première fois de sa vie, Paulo avait remporté la fève, trophée d’une galette des rois. La poésie se situe bien là et fait définitivement partie de ce monde imaginaire et imagé de l’enfance. Les poètes sont des enfants. La vie un carrousel. Accepter les changements, renoncer à s’enliser est un défi permanent que les personnages de ce roman relèvent admirablement. 

La poésie sous ses diverses formes et celles aussi que l’on rencontre chez l’autre qu’on aime est au coeur de ce livre. La poésie est bien plus que des mots, elle est un espoir, une manière de vivre, une façon de guérir ses blessures. Le principal message de ce roman réside en ce pouvoir retrouvé, ce pouvoir renouvelable qu’elle offre à ceux et celle qui lui réservent une place et se défont des préjugés. 

Thierry Radière est un des auteurs régulièrement publiés par Traversées. Dans le N°88 on peut lire une de ses nouvelles « Le rôti de porc » 

 © Lieven Callant

Rodrigue Lavallé, Décomposition du verbe être, Éditions Tarmac, 101 pages, juin 2018, 14€

Une chronique de Lieven Callant

b0188f_48c9a96eeece496689c472f4709f7863~mv2_d_1624_2798_s_2.jpgRodrigue Lavallé, Décomposition du verbe être, Éditions Tarmac, 101 pages, juin 2018, 14€


Très bel objet que ce livre. Mise en page soignée sur un papier comprenant de fines rayures qui lui donnent un toucher agréable. La typographie est sobre et d’une parfaite lisibilité. Sur la couverture on peut admirer une énigmatique illustration de Dominique Catin. Les lectures peuvent débuter dans de très bonnes conditions.

Si je dis « les lectures » ce n’est pas seulement parce que ce recueil de poésies comporte plusieurs volets(5) et une préface de Laurine Rousselet mais parce que par essence la poésie a de multiples entrées.

Décomposition du verbe être pourrait être le titre d’une toile abstraite, un polyptyque à la manière de Pierre Soulages qui ne serait sans nous rappeler la grande connotation mystique des peintures à plusieurs volets reliés entre eux.  Au moyen-âge et à la renaissance, ils servaient de retables dans les églises. 

Ce recueil n’est pas dépourvu de magie puisqu’il réinvente en bien des endroits, le rythme de la lecture, il est parcouru de pauses, de césures, d’espaces libres. La lumière s’invite presque partout même si elle n’a pas toujours la vocation de nous éclairer. Place est faite, place est créée pour le doute contenu plutôt que pour l’affirmation univoque. Le sens empreinte de multiple voies ou parfois nous mène dans notre propre labyrinthe. Le sens ne sert pas forcément la signification concrète et directe, c’est une invite. 

Décomposition du verbe être serait donc une composition abstraite qui se propose de décortiquer le verbe en tant que partie principale du discours de toute langue mais aussi d’offrir tout simplement une analyse de l’être. L’être comme un fait, un acte, un choix ou au contraire comme un rassemblement de parcelles, de pièces motrices que j’appelle « l’existence », la vie, ce qu’elle est au quotidien ou devient de jour en jour. L’être comme un statut instable dont il nous faut prendre conscience parce que justement nous nous décomposons. 

Par « décomposition » on peut vaguement entendre destruction, mort, pourrissement, désagrégation du corps, des corps de chair, de vies, d’existences charnelles nourries de désirs qui s’éteignent au fur et à mesure qu’on y répond. Car on entend bien au travers des lignes qu’une mutation est en train de se produire, un voyage de soi d’un endroit à un autre, d’un état à un autre. On progresse par respirations. D’un mot à un autre, on respire, on grandit ou au contraire on se rétracte, on retient son souffle. On laisse naître l’émotion pour en laisser mourir une autre. 

Je ne parviens pourtant pas à me résorber à la lecture de ces poèmes, je me demande encore si de bribes les poèmes ne deviennent pas la toute dernière trace, l’épure d’un geste, l’ultime signe d’une langue. Cette langue de ce point de vue le plus dépouillé, le plus décomposé m’apparait dans toute sa richesse flamboyante. J’apprends à la reconnaître, à la détecter un peu à la manière de ces astrophysiciens qui devinent la présence d’un objet massif noir et invisible par les forces que celui-ci exerce sur son environnement. Pour revenir à ma comparaison du début, Soulages en peignant de noir ses toiles, nous révèle la lumière, sa puissance jusque dans les moindres recoins de notre univers mental. La poésie est finalement quelque chose qui nous échappe et qu’on ne peut vraiment définir pourtant sans elle, le monde (du moins le mien) s’effondrait sur lui-même.

Goûtez par vous-même, voici le début du livre que j’invite à lire : 

ça ressemble au soir

tambour au fond du crâne

un secret dans la gorge

resté

le corps

de sel et d’eau

prépare son achèvement

ce qu’oblitère l’angoisse

du vide

une grille

on ne sait si l’ouvrir

l’air se gonfle aux poumons

saturés de crépuscule

on espère que

telle adviendra

deviendra

pétale

©Lieven Callant