Jeanne Champel Grenier, DES NOUVELLES, un peu, beaucoup, passionnément, 183 pages, 2024, éditions France Libris, ISBN : 782382 684887


Voilà bien un élixir d’impertinence et de jouvence ! Et nous en avons bien besoin !

Le livre s’ouvre sur ces quelques mots de Boris Pasternak :

« Il siérait aux étoiles de rire aux éclats

Mais quel trou retiré que ce monde »

Et Jeanne Champel Grenier va pourtant s’employer avec le brio et l’humour qu’on lui connaît, dans quarante-trois nouvelles aux univers très différents, à semer dans ce vide sidéral tendresse, rires, lucidité, chaleur et rébellion –sans jamais cesser d’interroger l’humain, sans jamais cesser de porter sur lui un regard d’ironie tendre.

On peut lire ainsi page 43, dans la nouvelle intitulée Doutons un peu :

«  Au commencement sur la terre, il n’y avait que des huches à pain, des huches à pain en pin, du nord au sud en passant par les Mistiches. Un beau jour, l’une d’entre elles dit :

-Et si on faisait un homme ? »

Et de conclure dans cette chute succulente comme une miche bien chaude :

« En résumé, si on regarde de plus près, le tout tendrait à prouver, même si l’exégèse est toujours par nature exagérée, que l’homme descendrait plus de la huche à pain que du singe ; ce qui expliquerait en partie le grand vide sidéral qui s’ouvre en lui lorsque son boulanger est fermé. »

Jeanne Champel Grenier enchante, célèbre et égratigne avec talent et générosité.

Une mention spéciale pour l’univers aussi beau qu’étriqué de la poésie avec un grand P, chasse gardée de quelques grands pontes autoproclamés et d’amis d’amis de ces mêmes pointures, dans la nouvelle La poésie : un lien indestructible, traité de tolérance et d’ouverture toute feinte qui se termine en pugilat. La poésie doit-elle vraiment être faite par tous ? Que nenni ! On comprend bien les intérêts à la maintenir dans ses cercles restreints !

Enfin, j’aimerais aussi mentionner (et le choix de l’une ou l’autre de ces nouvelles a été difficile) le délicieux dialogue tenu dans la chambre 310 d’un hôpital entre notre auteure et une patiente rebelle de quatre-vingt-dix-huit ans qui s’obstine à voir des cerisiers blancs dans la vallée de l’Eyrieux, là où s’étendent à perte de vue des pêchers roses. La mémé Vernet a fait le mur pour rejoindre son ancienne école, pour vivre encore. Et c’est la leçon que l’on retient entre toutes.

La vie est plus forte que tout.

Refermant ce livre plein d’ardeur et d’humour je pense à ces vers de René Char qui siéent si bien à Jeanne Champel Grenier :

«  la lucidité est la blessure la plus proche du soleil. »

Jeanne Champel Grenier, DES NOUVELLES, un peu, beaucoup, passionnément, 183 pages, 2024, éditions France Libris, ISBN : 782382 684887


Passionnée, chaleureuse, la préface donne le ton et fait pacte avec les lecteurs : courir sans se retourner, sans trop de conditions, juste pour l’ivresse de la quête et celle du partage. Car à l’orée de ce monde agité, de ce grand orchestre désaccordé, le « je », cet oiseau rare, sait-il encore « où il habite » ? 

Cette suite de brèves nouvelles égraine sa diversité, non seulement par ses thèmes, mais aussi par ses styles. Tantôt tendres, tantôt rocambolesques, les textes s’attardent souvent de manière poétique sur le souvenir, l’imprévu, le merveilleux.

Venise no 16, aquarelle à propos d’un peintre (comment en serait-il autrement dans la ville de l’aqua alta ?) séduit plutôt que décrit la cité de toutes les surprises.

Casa Inès, à propos de sa mère-grand a une dimension personnelle, pleine d’émotions contenues. À l’instar des dessins de l’auteure (y-compris celui de la première de couverture) qui sont tout à la fois purs, naïfs, et engageants.

Les peuples à la belle étoile, texte particulièrement réussi, sorte de pastiche à la St-Exupéry, nous émeut, mieux qu’un réquisitoire contre l’intolérance.

Mémoire-Déboires, concentré de jeux de mots, a un phrasé différent qui demande vivacité d’esprit. Rabelais campe dans le jardin !

Il y a des jours a un aspect cocasse, alors que Mariska est presque conçu comme un impossible très (trop ?) bref roman d’amour. 

Les cerisiers blancs, essentiellement basés sur des dialogues très réussis, évoquent avec pudeur et humour une dame très âgée en sa maison de retraite, tandis que Siamine 1ère du nom est la description tout à fait poétique d’un chat (le pétale rose de sa langue sur son fin museau…) en une robe délicate.

D’autres aventures, tableaux et rencontres nous attendent avec bienveillance, sagacité, voire malice au fil des pages.

Bref, on l’a compris, Jeanne Champel Grenier, poétesse bien connue, est également à l’aise dans les nouvelles, bien que ce type de prose puisse être quelque peu frustrant car un personnage sitôt adopté nous quitte après trois pages. Ainsi va la vie de ce genre littéraire ici parfaitement maîtrisé et assumé.

On imagine bien l’écrivaine dans ses œuvres à l’école (où elle fut professeure) ou avec ses petits, voire ses arrière-petits-enfants. Délices d’une personnalité éminemment inventive et généreuse. 

De toute urgence, voilà donc une transfusion de rares bonheurs.

Jeanne Champel Grenier, Racines vagabondes, éditions France Libris, 92 p., 2023, ISBN : 9 782382 684023

Une chronique de Claude Luezior

Jeanne Champel Grenier, Racines vagabondes, éditions France Libris, 92 p., 2023, ISBN : 9 782382 684023


À la page 33, sous le titre Peuples errants, en une forme de dédicace : Boumians et Manouches, Bohémiens, Gitans, Mongols, Juifs errants, Bédouins, Touaregs, Gypsies, Roms, Romanichels et nouveaux migrants. Tout un programme : frémissez, bonnes gens !

Déroulons tout d’abord le fil de la genèse de l’auteur : son grand-père fut sans doute fils de gitane. Il est décédé l’année de sa naissance.

Par contre, sa grand-mère Inès, tant aimée, fuyant la dictature de Franco depuis la Catalogne, pour vivre dans des conditions plus que modestes en France, a pris une immense importance dans la vie de Jeanne.

L’Ardèche occupe une place essentielle dans son existence : 

Je suis de ce pays qui accueillit l’exode d’une partie d’Espagne (…)

Je suis de ce pays qui jamais n’oublia la Méditerranée (…)

Je suis d’un pays fier qui subit l’invasion de mille nomadismes (…)

Je suis de ce pays entre Rhône et Ardèche qui accueille l’Ailleurs et qui tatoue la France sur la peau et le cœur de l’humble voyageur…

En résumé : une radicelle, celle de son grand-père au sang gitan, qu’elle n’a pas connu. Des origines espagnoles magnifiées par le souvenir de sa mère-grand. Enfin, de puissantes racines ardèchoises.

Mais surtout, de manière générale, un cœur immense et généreux, dans la vie, comme dans ce nouveau recueil de proses et poésies, pour tous ces peuples migrants, voyageurs, fascinants, chaleureux, errants… Ainsi, les racines vagabondes puisent-elles dans les sources de ses ancêtres.

Des nôtres aussi, car ne sommes-nous tous finalement des Africains ? Comme le disait l’anthropologue Yves Coppens, « père » de Lucy, alors décrite comme la « grand-mère » de l’humanité…

Revenons aux gens du voyage, du mystère :

Ils ont ce feu flambant d’espoir

Et partout des bouts d’infini

Qui brillent au creux des cendres

Traînées de feu sur pierreries

Ou bien :

Ils abandonnent nos rivages

Sans énigme et remplis de vide

Tous leurs rêves ont un visage

Dont les nôtres sont chrysalides

Ou encore :

D’étranges ardeurs dansantes, musicales

Surgissent issues d’abimes millénaires

Alors pulsent avec pudeur les rêves (…)

C’est l’envol, la murmuration de l’amour

Et enfin :

C’était un coin d’Espagne tout incrusté d’églises

Le jour de procession des femmes endeuillées (…)

Elles arboraient de belles robes sombres

Et portaient sur leur front la mantille de soie

Où brillait par instant leur regard mêlé d’ombre

Infinie noblesse de gens si lointains, si proches… On pourrait citer tant et tant de passages magnifiques. Un seul remède : acquérir ce précieux recueil et le déguster à petite page. Les tableaux de la poétesse y ont également finesse et puissance. Jeanne Champel Grenier a mis dans cet ouvrage une immense sincérité, du talent et un lyrisme affirmé, mais aussi et surtout, beaucoup d’âme.

©Claude Luezior