Disparition du poète belge Jean-Luc Wauthier

In memoriam, par Paul Mathieu

Aiguilles arrêtées

Disparition du poète belge Jean-Luc Wauthier

Responsable du «Journal des poètes», écrivain, critique et poète, Jean-Luc Wauthier était une figure attachante des lettres belges. Sa disparition brutale vient d’assombrir le paysage culturel.

Voilà encore une de ces journées de printemps qui, toute belle qu’elle fût, s’est achevée par une bien triste nouvelle: dans la nuit du 15 mars dernier, le poète Jean-Luc Wauthier s’est endormi définitivement. Né à Charleroi le 14 novembre 1950, il avait fait ses études à l’Université de Liège. Rédacteur en chef du «Journal des poètes» depuis 1993 et professeur à la Haute Ecole Paul-Henri Spaak (Bruxelles) de 1993 à 2008, il laisse une œuvre particulièrement riche: vingt-cinq recueils, des centaines d’articles de critique, des nouvelles, du théâtre et deux romans.

Son dernier recueil «Sur les aiguilles du temps», venait tout juste de voir le jour aux éditions du Taillis Pré. Outre son titre significatif, cet ouvrage s’ouvre sur une reproduction d’un «autoportrait de Böcklin avec la mort jouant du violon». Et, à vrai dire, la «sentence têtue de la mort» apparaît ici dès les premiers textes et ne quitte jamais la scène, même si, par ailleurs, il s’agit de ne pas baisser sa garde et qu’il importe de «rêver à la verdure des arbres et au souvenir du vent».

Dans ces pages, on est toujours sur le qui-vive, toujours dans l’avertissement, pour ne pas dire dans l’urgence: «Vivre…/… Le poème t’applaudit de ses deux mains coupées». Tout commence par «un jour de grande abdication / et une saison où l’on se rend compte que le chemin avait une fin» (étrange langue que le français où la fin est autant le but que le terme). A l’occasion, certains faits précis sont ramenés à l’attention du lecteur, comme ces «Enfants éternels du 24 janvier mil neuf cent quarante-quatre», (allusion à une école détruite par le largage accidentel d’un réservoir d’essence par un avion américain) ou comme ces images d’autrefois dans lesquelles la vie se résume à «un vieux vélo rouillé / jeté dans l’herbe des fossés / qui a la nostalgie des chemins».

Trois parties articulent ce recueil grave dans lequel l’auteur – qui n’était pourtant jamais en panne de gaieté ni de bons mots – rappelle, d’une part, que «je ne suis pas celui que je suis» et, d’autre part, qu’il convient d’«apprivoiser l’hiver et les jours qui ne reviendront plus» sauf peut-être dans ces images presque lamartiniennes quand on fait dire aux arbres qu’ils savent «ce que nous ignorons / Nous, les condamnés à la cendre / écrasés par la petite errance de jours / sur les passages cloutés de l’enfance».

Une voix importante a tourné la page, restent ses livres pour continuer à l’entendre.Wauthier

A lire: Jean-Luc WAUTHIER, «Sur les aiguilles du temps», Le Taillis Pré, 2014; 120 pages, 10 €

©Paul Mathieu

KIKI SMITH ET LA BEANCE OCULAIRE Kiki Smith, Catching Shadows par E. Brown, Editions Galerie Lelong, 2012

Smith Kiki

 

KIKI SMITH ET LA BEANCE OCULAIRE

  • Kiki Smith, Catching Shadows par E. Brown, Editions Galerie Lelong, 2012

Kiki Smith refuse la représentation normée du corps produit par la société contemporaine. Son travail aborde des thèmes qui lui sont chers. Ils sont la conséquence avec les ravages du Sida à la fin des années 80. Le corps, la maladie, la blessure, la fragilité humaine sont mis en scène dans un théâtre de la cruauté et selon une étude des structures de l’organisme dans ses moindres détails. Les visions sont parfois à la limite du supportable. L’artiste aborde ainsi une critique la suprématie du savoir biomédical : «je n’aime pas la manière dont la médecine a investi le corps» dit-elle – sans en renier pour autant l’utilité.

A partir des années 1990 l’artiste aborde (comme le prouve l’exposition parisienne Chez Lelong en 2012 et prchainement au Art Basel Miami Breach) ) non seulement le corps, sa représentation mais son rapport avec la nature, le monde animal, les contes de fées et la mythologie cosmologique. Tout reste néanmoins liés à la mort et à la condition éphémère de l’être donc à son angoisse et sa disparition. Kiki Smith fait de la sorte le tour des questions majeures que posent tous las arts sauf le seul qu’elle refuse : la peinture – comme s’il s’agissait là de la technique machiste par excellence.

Un tel travail n’épargne ni celui qui regarde ni celle qui le crée. Dans l’œuvre perdurent un dehors mais aussi un dedans. L’oeil représente l’interface sur laquelle la créatrice permet de saisir une intimité errante dans son théâtre de la cruauté. La cire qu’elle utilise souvent n’assemble rien. Kiki Smith s’accroche à sa matière pour que surgissent des images aussi anciennes que neuves.

L’artiste re-produit pour re-présenter. Elle ne prétend pas rendre une vue “ objective ” du corps et ne partage en rien la croyance en un signifié transcendant (réalité ou vérité données) qui serait stable et accessible. Il s’agit de s’extraire du déni du corps réel, vivant et mortel. L’artiste veut plus particulièrement que nous nous regardions nous regarder. D’où l’importance ici du regard de la vision. De l’œil au regard s’instruit par la médiation de l’oeuvre la fissure des certitudes trop facilement acquises.

Reprenant l’idée de Lacan ( « Dans l’art toujours se manifeste quelque chose du regard »),l’artiste ouvre à la béance oculaire. Les deux orbites « disent » la prise du spectateur dans un regard qui devient le confident de ses opérations les plus secrètes. C’est pourquoi chez Kiki Smith deux mouvements plastiques ont lieu en même temps : concentration mais aussi ouverture du champ.

Avec en plus un effet de réflexion : le regard s’éprend, s’apprend, se surprend alors que l’œil butinant et virevoltant reste toujours pressé. Il lui manque le poids de la mélancolie que soudain l’artiste lui accorde. Il ne peut plus se contente de passer d’un reflet à l’autre. La mélancolie transcendantale qui s’exprime semble de nature à traverser la vision du spectateur jusqu’à atteindre un arrière-oeil, un au-delà non désignable et qui pourrait être le royaume des morts.

L’œuvre dans sa forte connotation organique propose des “ paysages ” emboîtés les uns dans les autres. Le regard en est partie prenante. Mais la féerie n’est jamais romantique. Les œuvres présentées chez Lelong font fonction de labyrinthe oculaire. L’œil est une fenêtre mais ouverte sur l’orbital capable de permettre de communiquer dans une unique et gigantesque métaphore de l’“ homo-humus ” que l’artiste a montré jusque dans ses matières fécales.

De l’œil au regard s’instruit la médiation de l’œuvre. Elle fissure énigmatiquement les certitudes trop facilement acquises de la contemplation fétichiste. On est regardé de partout dans ce qui pourrait être une métaphore de la grande surveillance que la société impose. Mais en fait ici la surveillance est d’un autre ordre. On n’est pas regardé partout mais de partout dans une approche qui trouble les rapports de dehors et du dedans.

©Jean-Paul GAVARD-PERRET