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Santiago Montobbio, De Infinito Amor vol.II, Editions Los Libros de la Frontera, 2021, 23€

Une chronique de Jean-Luc Breton

Santiago Montobbio, De Infinito Amor vol.II, Editions Los Libros de la Frontera, 2021, 23€


Le dernier recueil de poèmes de Santiago Montobbio, « De infinito amor » correspondait aux premiers mois (mars et avril 2020) de confinement en Espagne. Le deuxième volume, publié fin décembre 2021, couvre les mois de mai à juillet, jusqu’à ce que le poète ait la possibilité de quitter Barcelone, où il vit et était confiné, pour se rendre au bord de la mer. 

La césure entre les deux volumes se comprend parfaitement à la lecture. Les multiples notations du quotidien, qui avaient occupé beaucoup d’espace et de conscience au début du confinement, s’atténuent ici jusqu’à parfois disparaître. Le bruit du jeu des enfants de l’appartement du dessus, qui rythmait le premier volume, n’est plus mentionné, la consommation de café n’a plus besoin d’être évoquée et les orchidées en pot meurent très vite au début du second recueil. A l’inverse, ce qui augmente et occupe une grande partie de l’espace du livre, pour le plus grand plaisir du lecteur, ce sont les notes de lecture de Santiago Montobbio, déjà nombreuses dans le premier tome, qui ouvrent une série de fenêtres sur l’ailleurs et jalonnent un grand nombre de pistes pour comprendre et approfondir la pensée et les sentiments d’un poète érudit et d’un honnête homme du début du vingt-et-unième siècle. On a l’impression de parcourir les rayons d’une bibliothèque personnelle, ce qu’on adore faire chez ses amis, parce que cela nous révèle tant sur eux et sur nos points et amours communs. 

En matière de bibliothèque personnelle, celle de Santiago Montobbio est impressionnante et ses désirs de lecture pendant ce printemps de claustration, puisque le poète en a le temps et les ressources, sont un vrai voyage. Il s’agit parfois d’un butinage littéraire, mais les visites peuvent être parfois très approfondies : poètes espagnols ou hispano-américains, bien sûr, mais aussi prosateurs du 19ème et du 20ème siècles, poètes portugais ou italiens, français ou catalans, en traduction ou, le plus souvent, en langue originale. 

Evidemment, il y a pour le lecteur le plaisir de la reconnaissance, mais il y a aussi de nombreuses découvertes, qui toutes aident à mieux comprendre ce que ce sont la lecture et l’écriture pour un grand lecteur et poète d’aujourd’hui. Souvent, Santiago Montobbio suit le fil depuis l’achat du livre, ses lectures passées, l’endroit même où il va le chercher dans son appartement, la lecture au hasard d’une préface, d’un poème, d’une table des matières, puis la plongée nouvelle dans un univers qui peut, pendant deux jours ou pendant toute la vie, illuminer nos heures et les rendre plus intenses, puisque, comme nous le disait Montobbio dans le premier volume, ce qui compte, c’est « ce qui se passe à l’intérieur, qui est là où, en vérité, tout se passe ». 

Prenons un exemple. Lors d’une lecture d’Azorín sur « Don Quichotte », se pose la question de quelle auberge de campagne est celle où s’arrête plusieurs fois le chevalier à la Triste Figure. Plusieurs particuliers revendiquent que leur maison est la seule et unique auberge de Puerto Lápice, impliquant par cela que Cervantés l’a vue et choisie, ce dont, évidemment, on n’a aucune preuve. La recherche de la vraie auberge de Puerto Lápice devient le sujet d’une enquête vaine, qui fait oublier que la seule authentique auberge de Puerto Lápice est celle que la fiction fait exister. Santiago Montobbio conclut par ces mots : « elle existe à l’intérieur de nous et nous accompagne. Borges dit dans une belle formulation qu’il croit plus en son existence que dans celle de bien des personnes réelles. Je crois qu’il en est ainsi. » L’invocation de Borges n’est évidemment pas fortuite : il y a une réalité dans la littérature qui la rend plus réelle que la vie elle-même, et c’est de ce paradoxe que naissent sa beauté et sa nécessité. Et c’est aussi en cela que la littérature est affaire de liberté : chaque lecteur invente sa propre auberge de Puerto Lápice, et chacune est évidemment la vraie. 

Santiago Montobbio écrit aussi « Il vaut mieux ne pas expliquer, ne pas déchirer le voile de mystère du mot ». Lire, c’est donc accepter d’entrer chez quelqu’un, de regarder son intimité, mais sans avoir le droit de fouiller dans les tiroirs et d’ouvrir les enveloppes. Jeune poète, Montobbio disait déjà « Il faut être / complètement idiot pour penser / qu’on étudie – ou encore plus grave qu’on enseigne – la littérature ». On pourrait penser qu’on se trouve ici face à une contradiction : le poète tient, comme il l’écrit, un « grand journal intime » de ses lectures mais proscrit le commentaire des livres. Et la force du présent volume est tout entière dans le fait qu’il n’y a nullement contradiction : Santiago Montobbio parvient avec un art impressionnant à ne pas commenter, dans le sens scolaire du terme, les auteurs dont il parle, mais à évoquer à leur propos comment lui, Santiago Montobbio, poète barcelonais confiné à telle date de l’année 2020, reçoit les images et les propos d’écrivains d’autres siècles ou d’autres cultures et quel écho ils trouvent dans sa conscience. Il emploie à l’égard de ces messages le terme de « lettres », dans le sens où la littérature, les lettres, sont bien des courriers adressés par un auteur à des lecteurs, inconnus de lui certes, mais qui les recevront à travers le temps et l’espace. 

Le prix à payer pour une telle démonstration de confiance et d’amour est d’une certaine manière l’évaporation de la poésie. L’immense majorité des textes ici réunis sont en prose. C’est peut-être que, dans une période aussi hors du temps et de la vie qu’un confinement, témoigner de la persistance du signe littéraire est plus important que rajouter des signes aux signes et des images à des images. Un aphorisme de Joseph Joubert, que Santiago Montobbio cite dans un poème, éclaire d’ailleurs bien ce cheminement : « Vous allez à la vérité par la poésie, et j’arrive à la poésie par la vérité ». 

© Jean-Luc Breton