Michel MONORY & Michel ARBARTZ – C’est le cœur qui est grec – Une correspondance, Le Temps qu’il fait, dec.2018, 296 p., 25€

Chronique de Marc Wetzel

Michel MONORY & Michel ARBARTZ – C’est le cœur qui est grec – Une correspondance,  Le Temps qu’il fait, dec.2018, 296 p., 25€

« Je n’ai plus ce culot adolescent de me prendre pour Artaud. (Tu m’as rappelé cette anecdote : tu nous lis en classe un texte du Mômo ; je t’interromps, avec le culot de ma jeunesse catégorique : « Monsieur, ce n’est pas comme ça qu’on lit un texte d’Antonin Artaud ! ». Tu m’invites très pédagogiquement à donner ma version à l’estrade ; alors, sur le perchoir, je me balance un magistral coup de poing à l’estomac et je débite tout le texte sur un râle de mourant. Avant ton rappel, je n’en avais aucun souvenir) »

    (Arbatz à Monory, p. 63)

Voilà un livre d’une teneur singulière (la correspondance d’un maître et de son élève, se retrouvant quarante ans après leur dernier contact !), par deux êtres plus singuliers encore :

Michel Monory – 1930-2014 – professeur de lettres classiques, ayant, après une dévastatrice guerre d’Algérie, fait l’essentiel de sa carrière dans les centres ou instituts culturels français à l’étranger, Londres, Turin, mais surtout Athènes, où son amour éperdu de la Grèce survit à la cruelle et fantasque dictature des colonels !

Michel Arbatz, de vingt ans son cadet, fils d’ouvrier communiste, formé par l’autre Michel, dès ses seize ans, à la poésie et au théâtre, mais bientôt adepte (jusqu’à la case prison) d’un maoïsme radical, puis vivant, en autodidacte du sort, en Brière, dans les Cévennes, en Irlande du Nord, toutes les marges révolutionnaires disponibles à quelqu’un de sa génération. Il « zone » , bricole diverses survies, développe ses talents de chanteur, conteur et acteur (y compris en travaillant avec Armand Gatti, Jacques Lacarrière ou Jean-Louis Trintignant), invente peu à peu son métier de « phoniste » – l’équivalent, dit-il, du copiste d’après l’écriture – qui peut se résumer à la mise en voix systématique, sur tous les tréteaux du monde, depuis Villon jusqu’à Dubillard, en passant par Desnos et Brassens, du phrasé français !

Ces deux-là, qui se sont perdus de vue dès 1967, ne se retrouvent donc (par Internet) qu’en 2009. Et ils s’écrivent, pour fêter, on va le voir, leur commun « cœur grec », en croisant les anecdotes des sortes de jumeaux divergents que sont alors leurs destins.

C’est Michel Monory qui fournit et restitue la base grecque de leur pensée. La Grèce ancienne (et la Grèce éternelle, si l’on en accorde une), tient, on le sait, en quelques mots d’ordre simples et limpides : pas de justice sans courage (l’héroïsme) ; pas de joie sans beauté (la statuaire) ; pas de mesure, enfin, sans lucidité (le débat réfléchi, l’analyse critique mutuelle) – ou pour le dire plus clairement : pas de sagesse sans intelligence (sans attention, comme dit Marcel Conche, à « l’appel du réel »). Les deux Michel en sont d’accord. Lorsque les monothéismes font trembler ou délirer Dieu, lorsque le capitalisme se ruine et la mondialisation se rend inhabitable, redevenir cœurs grecs nous reste, par précaution, toujours loisible. Cela, au fond, demande peu : vaillance, rayonnement et perspicacité sont seuls ensemble requis. Qu’on imagine, par exemple, face à nos sportifs ahuris, chargés et véreux, ce que serait simplement un athlète (de corps ou d’esprit) heureux d’être fort, lucide sur le terrain comme loin de lui, maître de son exercice de vie, et sachant sobrement (s’il le faut) expliquer sa virtuosité et justifier l’intérêt d’y parvenir,  cette figure de nos jours quasi-miraculeuse serait pourtant l’ordinaire dans les beaux jours d’une vie grecque.

Mais si Monory est un érudit sensible et solide, il n’a pas l’infatigable fantaisie d’Arbatz, ni son éperdue créativité. Monory ne sait vaincre (partiellement) sa mélancolie que par sa pensée de l’art, et non, comme Arbatz la sienne, par l’art lui-même. Monory, malgré son humour et sa bienveillance, reste un homme d’institution, un calligraphe, un commentateur des styles de vie et de la vie des styles ; Arbatz au contraire, est – comme physiologiquement – un baladin, un aventurier de la voix, un metteur en vie, et lui-même un styliste, actif et aigu ! Cet homme de scène est un remarquable écrivain. Trois exemples : d’abord, à la mort du voisin Gébelin, ermite cévenol (p. 165)

« C’est ainsi que j’ai creusé, avec d’autres, la première tombe de ma vie dans le petit cimetière à l’abandon qui jouxte l’église d’Elze où aucun office n’a été célébré depuis des décennies. Marcel convoya le corps dans son cercueil sur le plateau de sa 404. Nous le descendîmes ensemble avec des cordes dans la fosse, maladroitement, tâchant, par un respect désormais inutile, d’éviter les chocs, puis nous l’avons comblée à tour de rôle. Quand tout fut fini (je ne me souviens d’aucune homélie d’un prêtre quelconque, ni d’un discours d’un d’entre nous, nous n’avions encore aucune familiarité avec la mort), quelqu’un constata soudain que nous avions enterré le corps dans le sens inverse de tous les autres défunts du cimetière. Il y eut un long conciliabule, puis nous décidâmes d’un commun accord que cette situation à contre-courant conviendrait au fond très bien pour l’éternité au « cher disparu ».  

Ensuite, quelques pages plus haut, la vie de ces (à la fois épiques et  indolents) babas ruraux est rendue ainsi :

« S‘isoler sept années durant, loin de tout (le premier commerce était à 10 km) tout en rêvant de vivre de son art, avait un côté un peu fou (complètement, après tout). C’était la lutte interne entre la musique et la maçonnerie. Les mains gonflées, les ongles cassés, la température moyenne à 11° l’hiver dans la maison. L’eau venait par hasard. Nous avions un tuyau en polyéthylène de 600m qui amenait l’eau captée plus haut du ruisseau (chacun possédait son installation de fortune). L’été, le ruisseau était quasiment à sec ; à l’automne, les pluies assuraient un bon débit, mais les feuilles mortes bouchaient l’entrée de la captation ; l’hiver, l’eau gelait dans les zones à l’ombre ; au printemps, le courant était tel qu’il emportait le tuyau. Donc l’eau arrivait par grâce. Mais cela n’empêchait pas d’admirer en hiver les féeries glacées provoquées par l’éclatement du même tuyau dans un bosquet d’arbres » .

Ou ce commentaire (p. 66) idéologiquement incorrect de son propre répertoire :

« J’ai chanté longtemps une Java marxienne, dont je ne rougis pas, et qui ne m’a pas fait que des amis à l’époque : Marx quittait le cimetière de Londres, tentait, pour se constituer un capital, de récupérer des droits d’auteur à Moscou, se faisant interner dans un asile pour « délire réformateur » et se saoulant la gueule dans ma cuisine, achevait son récit en déclarant : « Prolétaires de tous les pays, excusez-moi ».

Et l’humour, chez notre chanteur et poète, n’exclut ni beauté ni profondeur, comme (p. 142) en cette anecdote …

« … qui a pour cadre le village de Ribbeck, dans la campagne environnante de Berlin, au milieu du XIXe. Le châtelain du lieu avait plusieurs poiriers magnifiques, et à la saison du fruit, il avait coutume de se promener toujours avec quelques poires dans les poches, et d’en offrir à qui en voulait. La générosité de ce geste n’avait rien à faire avec un quelconque paternalisme; plutôt une obsession d’affirmer la gratuité des dons de la nature, et de s’en faire le simple messager. C’est du moins la façon qu’avaient les villageois d’en rendre compte. Quand le châtelain mourut, on l’enterra avec plusieurs poires dans les poches, tant cette image était ancrée dans la population. Il se passa, en moins de temps, la même chose qu’avec la noix dans la poche du guerrier médiéval (enseveli) dans l’anecdote de Char : un poirier poussa à côté de la tombe »  

Monory lui-même mourra pendant ces ultimes années d’échange. Avec lucidité (« Le naufrage est toujours au bout du voyage », p. 77), même quand les soins du cancer se font eux aussi tragiques (« Dois-je m’arrêter ? Ma main, à cause de la chimie, se contracte vite et je dois m’accrocher pour la mater » (p. 250).  

Comme en ce passage (p. 233) qui bouleverse :

« … l’esprit encore clair et non embrumé par les médecines qui m’attendent au tournant, encore « d’attaque » et combatif pour redresser l’échine penchant dangereusement, pour fréquenter, non pas courageusement, mais poétiquement, les régions de l’ombre. Réduit à peu, a paltry thing, comme dit Yeats de l’homme âgé, j’ai toujours l’impression d’avoir froid, je suis déjà las, après de brefs séjours à l’hôpital d’Antony, du « triste hôpital et de l’encens fétide », et je me tourne bien sûr vers l’azur comme Stéphane … »

Dans sa suggestive préface, Juliette Simont – qui rappelle l’étrange réalité d’un verbe au présent dans le fameux vers de Villon : Frères humains, qui après nous vivez –  nous assure (p. 14) avec raison que « tout cela – et bien plus que cela – », dans cette formidable correspondance …

«…  nous est offert avec cocasserie souvent, une lucidité sans complaisance, l’énergie joyeuse et parfois mélancolique de la vie pensante, et toujours en beauté. De ce trésor à visiter, le lecteur dressera son propre relevé et sa propre carte »

© Marc Wetzel

Hervé Guibert / Eugène Savitzkaya, Lettres à Eugène, Correspondance, 1977-1987, nrf, Gallimard (15,90€ – 129 pages)

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  • Hervé Guibert / Eugène Savitzkaya, Lettres à Eugène, Correspondance, 1977-1987, nrf, Gallimard (15,90€ – 129 pages)

La correspondance dévoilée entre Hervé Guibert et celui qu’il a élu : le belge Eugène Savitzakaya, couvre une décennie. Elle débuta en 1977 avec la parution, à 22 ans, de leur premier roman respectif. Ces lettres mêlent confidences, épanchements, délires, supplications, conseils bienveillants, projets communs (Villa Médicis), déboires, ainsi que des réflexions sur leur écriture. Écriture sensuelle, tendue par le désir.

Comme Christophe Carlier le démontre dans son roman (1) : « les lettres nous informent moins sur la psychologie de leur auteur que sur celle de leur destinataire ».

Il ajoute que « C’est toujours en fonction de celui-ci qu’elles sont composées, le rédacteur jouant simplement le rôle du miroir déformant ».

Ce recueil nous offre donc les portraits croisés des deux auteurs qui s’apprivoisent, tissent des liens littéraires, puis plus intimes. On devine leur abandon physique : « Je sens encore ta langue » lors d’un séjour sur l’île d’Elbe. L’amitié n’instaurant pas la symétrie, la fréquence de leurs échanges est inégale. D’où les nombreuses remarques d’Hervé, souffrant d’une carence de nouvelles de la part d’Eugène. Ses missives se font plus enflammées après leurs rencontres. Certaines sont de vraies déclarations : « Je t’aime ». Hervé ne cache son aimantation mais est en proie à des interrogations, craignant d’insupporter Eugène par sa prolixité et sa passion « déraisonnable ».

Hervé, envahissant, estampille Eugène de nombreux termes : depuis « Bufo, Mon cœur infernal, Ma merveille, mon gueux ». Quant à Eugène, plus discret, « retors », il se qualifie de « pauvre protégé » et voit en Hervé « le plus gentil des garçons ».

Quant à Eugène, il n’est pas indifférent mais garde une certaine froideur et distance.

Toutefois, il répondra à sa demande de photos, parfois à ses injonctions. Il se montre préoccupé quand la santé d’Hervé montre des défaillances. Une infinie et profonde tendresse les réunit. Hervé Guibert évoque en filigrane cette maladie qui le ronge, consignant ce mal « invivable », sa souffrance physique dans son journal (Lemausolée des amants) qui fut publié de façon posthume en 2001.

Quand il devine Hervé dans une phase de bourdons, il n’hésite à l’inviter à Liège.

Les cadeaux échangés (oursons, médaille) n’arborent pas la même valeur pour eux. Pour Hervé, tout ce qui lui vient d’Eugène devient sacré comme des reliques.

Quant à Eugène, il conserve précieusement « une carte purgative », qui agit comme un baume au cœur quand il est triste.

Leurs liens professionnels leur permettent de cultiver leur amitié, Hervé Guibert faisant publier par épisodes, les textes d’Eugène dans L’autre journal. Mais leurs relations vont être assombries à la cessation de cette aventure éditoriale. D’où la lettre de contrition d’Hervé, endossant la responsabilité de l’avoir « fourgué dans ce pétrin » et renouvelant son admiration « pour la beauté de son écriture ».

Leurs lettres convoquent également des connaissances communes, comme le photographe Bernard Fauchon ou le poète Izoard et déclinent tous les titres de leurs publications. C’est alors que la portée prophétique et testamentaire de La mort propagande saute aux yeux. Hervé Guibert ne voyait-il pas « tout noir ou presque noir » ? N’écrivait-il pas pour résister à au silence et à l’oubli ?

Si la mort met fin à leurs liens, Eugène Savitzakaya ressuscite son frère d’écriture et lui rend hommage par ce touchant mausolée de papier établi conjointement avec Christine Guibert. La littérature plus forte que la mort.

(1) : L’assassin à la pomme verte de Christophe Carlier (éditions Serge Safran).

© Nadine Doyen