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 François Folscheid, Gravir le silence, avec cinq illustrations de Thibauld Mazire, Éd. L’Atelier du Grand Tétras, coll. Glyphes, 88 p., ISBN 978-2-37531-079-3, nov. 2021

Une chronique de Claude Luezior

Gravir le silence, de François Folscheid

avec cinq illustrations de Thibauld Mazire, Éd. L’Atelier du Grand Tétras, coll. Glyphes, 88 p., ISBN 978-2-37531-079-3, nov. 2021


La première impression est un éblouissement devant cette prose éminemment poétique, dense, ciselée, polie tel un galet qu’irise le torrent. Éblouissement face à une langue à la fois sobre et parfaite, mais aussi complexe où luisent çà et là des mots rares, telles des gemmes dont l’éclat sombre se rajoute aux mystères du propos. Nul repos pour le lecteur pris dans la mécanique surréaliste, voire abstraite de l’image. Celle du poète, celle du peintre aussi : les illustrations sur laque de Thibauld Mazire résonnent parfaitement avec la musique du poème qui rebondit, jaillit, éclabousse le complice devenu orant. 

Que recèle ce précieux recueil ? C’était il y a longtemps maintenant, je me souviens. Nous redoutions le jour. En nous l’effroi de vivre dardait son œil torve (…) Des aubes de sang noir roulaient ce qui restait de nos espérances (…) : le temps infiniment lent bleuissait le suspens qui immobilisait notre barque d’errance.

Tout autant que l’immensité où l’alpiniste à bout d’oxygène ne reconnaît plus la montagne qu’il vient de gravir. Vertige des hauteurs.

Failles, horizons, retraits, une chose et son contraire en belle intelligence, puits, entonnoir de toute nuit, aller vers le moins : reviennent en boucle les supports du doute. Trouver la ligne médiane, là entre les vitres du sommeil et du guet, entre l’insouciance des rivières et l’exigence des rives – entre le silence et le cri. Folscheid convoque ombres et frémissements, traque le message clandestin, transgresse et apprivoise les géographies d’un au-delà. Il nous fait penser aux riches incertitudes de Philippe Jaccottet dans son ouvrage, La Clarté Notre-Dame (nrf Gallimard, 2021) : Si j’avais un tribunal à affronter, comme dans nos plus vieilles fables (mais il n’y aura pas de tribunal, et je serai trop réellement mort pour l’affronter), je serais sans frayeur, et ma voix, ma non-voix, ne serait ni tremblante ni bégayante, parce que, trop désarmé, je serais tout simplement muet (…)

Folscheid nous rapproche également, par sa mécanique quantique langagière, de Jean-Louis Bernard, en son dernier recueil (et tant d’autres), Sève noire pour voix blanches (Alcyone, coll. Surya, 2021) : dans l’oblation / à peine née / la perte / ouvre le psautier / des heures. Ou encore : (…) impermanence / au front des syllabes d’écorce / délaissées des boussoles.

Pétri dans la glaise, façonné d’ombres, Gravir le silence apprivoise les limites de la solitude. Gravé dans une nuit de cinquante nuances de gris, ce recueil n’est pourtant pas dénué de refus, de force, d’espérance : à pleines mains, le marteau, rouge de braises pour frapper l’enclume et fendre le temps dans le sens de l’éclair.

On y déniche, parmi les entraves, au creux de la parole, un tutoiement d’espoir jeté au travers de la page : Va, homme diurne, au bout de ton soleil pour percer le voile des transparences nocturnes. 

  En une superbe quatrième de couverture, François Folscheid évoque la quête de l’origine, de la source, c’est-à-dire de l’être (…) : telle est la fonction profonde de la Poésie dans laquelle Novalis voyait « la religion originelle de l’humanité ». 

Nous nous sommes sentis reliés. Avons-nous dit éblouissement ?

©Claude LUEZIOR 

Gwen Garnier-Duguy – Alphabétique d’aujourd’hui – (Avec couverture de Roberto Mangù) Coll. Glyphes – Ed. L’Atelier du grand Tétras 25210 Mont-de Laval.

Chronique de Xavier Bordes

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Gwen Garnier Duguy

Gwen Garnier-Duguy – Alphabétique d’aujourd’hui – (Avec couverture de Roberto Mangù) Coll. Glyphes – Ed. L’Atelier du grand Tétras 25210 Mont-de Laval.


Voici donc un récent recueil de notre nouveau collaborateur à Traversées, Gwen Garnier-Duguy. Sous son titre quelque peu énigmatique, on devine un propos très sérieux, une sorte d’invite à un recensement cosmique, à une sorte d’examen de la situation des humains en ce vingt-et-unième siècle, assorti d’une poétique interrogation sur la direction qu’il semble prendre, sur ce que le langage implique à l’égard de son fonctionnement, aussi bien que sur l’écrit lui-même. Le poète, depuis sa situation d’étranger, regarde les choses, les éprouve, y réfléchit avec un certain recul et un regard parfois surplombant et prophétique. Ainsi l’interrogation immémoriale, qu’on trouve page 52, d’un poème titré Xenos, particulièrement solaire, dont voici quelques versets caractéristiques du ton du livre :

Comment a pu venir l’idée de la création et cette architectonique pensée au quart de souffle, comment

l’ordre alphabétique, avec les lettres arrachées au néant, a-t-il trouvé la pesanteur céleste, une volonté de s’extraire du silence ?

L’on sentira bien que par leur nature-même, toutes ces questions ont pour terreau l’âme d’un homme de foi, une dimension spirituelle, que du reste avoue le poème titré Unicorne, ce qui est la figure de Kylin, celle de l’animal mythique – la licorne –  qui guérit les maux dont leur vie afflige les êtres :

J’aimerais passer une fois dans ma vie une journée parfaite, une journée sans mauvaise pensée, sans paroles malintentionnées, parfaite,

non dans le sens où tout s’enchaîne parfaitement au niveau des plaisirs, mais parfaite dans le sens où Jésus dit J’ai vaincu le monde

Ainsi la poésie de Gwen Garnier-Duguy se présente comme une sorte de recueil de poèmes guérisseurs, une quête de lumière humaniste au plus beau sens du terme, et métaphysique. Une parole harmonieusement songeuse et optimisante, méditative et d’une limpide profondeur. Non pas cependant une parole naïve ni de « grenouille de bénitier », rassurons-nous. Plutôt réaliste, bienveillante, toutefois lucide sur la situation contemporaine. Ce qui fait de ce petit livre d’une fort belle présentation matérielle un vrai petit bréviaire éthique, à relire souvent pour habiter notre Terre de la bonne façon, c’est-à-dire en harmonie avec les êtres et les choses, une harmonie moins religieuse que, surtout, raisonnée et scandée grâce à de beaux rythmes et de fortes images. Dernier passage typique, que je cite en conclusion, extrait du beau poème Joie :

Toujours ce désir d’épouser la langue, de la danser, de s’y confronter au point de se dissoudre dans le poème, d’y renaître épuré.

Et notre poète, à la fois terraqué et quelque peu mystique, conclut son livre par ces vers d’une formulation frappée comme pour une médaille, dont il offre l’image métaphysique au lecteur méditatif :

Nous sommes l’encre et l’encre

est l’ombre portée du Verbe.

 

©Xavier Bordes