Lilith, l’amour d’une maudite, proses poétiques de Nicole Hardouin, préface d’Alain Duault, couverture par Colette Klein, éditions Librairie-Galerie Racine, Paris, 2020, 82 p.

Une chronique de Claude Luezior

Lilith, l’amour d’une maudite

proses poétiques de Nicole Hardouin, préface d’Alain Duault, couverture par Colette Klein, éditions Librairie-Galerie Racine, Paris, 2020, 82 p., ISBN : 978-2-243-04536-9


S’approprier une légende aux racines des civilisations, triturer le mythe comme le faisaient nos classiques, se mettre dans la peau du personnage à la première personne, voici tout un programme que Nicole Hardouin n’hésite pas à risquer avec sa plume de feu.

Lilith prend déjà source dans le récit sumérien de Gilgamesh au IIIe millénaire av. J.-C., réapparaît, nous disent les savants (ceux qui savent…), à l’époque assyrienne et babylonienne puis dans la Bible hébraïque, dans la littérature kabbalistique et dans la mythologie grecque. Récurrences fortes, jungiennes peut-être, voire existentielles. Comme si l’humanité ne pouvait s’affranchir de ses démons, comme si toute galaxie ne pouvait scintiller sans la tentation de son trou noir.

Première « épouse » d’Adam dont elle n’est pas issue puisqu’elle provient de la même glaise, tour à tour démone, vouivre, succube, « portion diabolique de l’humanité », rebelle à l’autorité du mâle, principe nocturne inspirant les mouvements féministes post-68, Lilith renaît de ses cendres, siècle après siècle, avec une constance étonnante. Osons nous engager dans cette évocation lyrique d’une étonnante modernité.

La tentation serait de réduire ce texte à sa seule dimension érotique. Car il s’agit bien d’un combat entre Eros et Thanatos auquel l’humanité embryonnaire est confrontée. On y parle du chaos originel, de métamorphose (terme qui est d’ailleurs l’un des sous-titres de ce livre) d’une respiration primitive, de ténèbres matricielles, de mal se confrontant à tout désir, à toute vie primitive : lointaine et présente, arbre et bûcher, entre le gué du réel et du virtuel, dans la nuit du silence, je vis. On m’appelle Lilith.

Il s’agit ainsi d’une Genèse revisitée, d’une liturgie des instants premiers, d’une gestation dans la relation à autrui, d’une transaction entre le néant et la lumière, d’une extravagance entre la structure et le chaos des sentiments, d’une incandescence entre l’attachement et l’avortement spontané de relations humaines. Ainsi, contrairement à ceux qui n’y verraient essentiellement qu’une compétition entre Eve et Lilith, qu’un amour déçu et vengeur de cette dernière, je pense que l’on est avant tout en présence d’une bataille existentielle aux avant-postes de la création. Mais Adam se souviendra-t-il toujours de Lilith ? Visages nés d’une histoire qui porte encore l’aiguillon d’antiques marées, visages qui s’originent en se créant dans le souffle-soufre du temps avant qu’ils ne s’effacent et m’effacent.

Certes, Hardouin n’y va pas avec le dos de la cuillère mais son calame convoque toujours une encre hautement symbolique : faire l’amour comme les éclairs dans l’orage, comme les feuilles sous le vent, comme deux esquifs en perdition sous le regard de Méduse, comme des fantômes dans le lit d’un torrent (…) À s’en rendre fou, à s’en rendre sage, ouvrir l’espace du vivre pour une petite mort. Nuit de lave, drap de suie. Dans cet avant-temps, dans ces antiques marées, en ces heures où se cherchent des complémentarités homme-femme, erre une manière d’Amazone qui choisit, repousse, commande, détruit et façonne, qui est jalouse de la trop sage Ève et de ses engeances. Lilith, mortifère, séduit le mâle, l’autre, comme un objet et le nie dans sa procréation. 

Il faut donc s’accrocher devant les sillons volcaniques de Nicole Hardouin : pas un paragraphe qui ne harcèle le lecteur, pas une plage pour faire divaguer son regard mais des ressacs en permanence. Et cette tension artistique qui vous pousse à la page suivante, cette alchimie du verbe qui vous prend à la gorge, ces jaillissements d’une maîtrise extrême… Qui aime la platitude ou le langage oral (et veule chez certains de nos contemporains) peut en contester le lyrisme tout en admettant que nulle ligne ne cède ici à la facilité. Nous sommes en présence d’une prose tout à la fois « néo-baroque » par l’abondance de ses images, de ses incidences et de ses délires mais aussi, quelque part « romaine », à savoir lapidaire : j’en veux pour preuve ces mots isolés qui concluent une invocation, ces mots cruels « En vain « , « Illusion » fermant le dialogue, l’espoir, le rêve, et qui claquent sur la rétine. Réapparaissent les pensées de l’endroit, celles qui tentent, les pensées-calice qui offrent, les pensées-réverbères, celles qui font mal. (…) L’Éden, mais après ?

Cette cosmologie comprend une préface de haute tenue signée par Alain Duault, écrivain et critique musical bien connu et par un tableau de Colette Klein, poète et artiste-peintre, œuvre qui m’évoque précisément la Genèse du temps et de l’espace.

Lilithl’amour d’une maudite (est-ce de l’amour, est-elle vraiment maudite ?) : un recueil majeur de Nicole Hardouin, gravé dans les chairs à partir d’un thème mésopotamien mais d’une urgence très contemporaine. Avec, comme le dit la quatrième de couverture,  une plume de feu et un langage de plomb en fusion.

                                                                           ©Claude Luezior  

La guerre, et après… de Colette Klein, Ed. Pétra, Paris, nov. 2015

Chronique de Claude Luezior

DSC_0845Colette Klein, La guerre, et après…, Ed. Pétra, Paris, novembre 2015

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En fait, cet ouvrage est constitué de deux textes où père et fille entrelacent leurs plumes. Colette Klein a en effet repris les notes du Journal du temps perdu dans lesquelles son père Charles, prisonnier français lors de la seconde guerre mondiale en Allemagne, a lui-même consigné son quotidien et ses réflexions. Ces lignes sont complétées par des sanguines. Tel un écho à ces malheurs, l’écrivaine, elle, évoque ses propres difficultés d’être et particulièrement la perte de son amour, Pierre, en 2010.

Le style des deux auteurs est tout à fait différent. Celui de Charles est narratif, véhiculaire, terrien. Colette est poète, introspective, symboliste, mais également philosophe. On lit ainsi un témoignage, d’une part, un texte littéraire, de l’autre : poésie en prose, parfois scandée, noire, toujours acérée : Sortie de la nuit avec le désir d’y retourner (…) Dormir ne délivre pas de la mort.

Si le thème dominant est une indicible souffrance, celle-ci est dans la séparation de sa famille, dans le froid et les privations, les rebuffades et l’angoisse de la survie et des bombardements pour le prisonnier. Elle est bien davantage existentielle chez la fille et trouve son paroxysme dans l’absence de l’être tant aimé.

Ce qui frappe le plus, c’est l’attitude complètement divergente de ces deux êtres face à la misère d’exister. Le premier survit grâce à son étonnante capacité de résilience, avec ces petits riens qui lui permettent de subsister : un morceau de charbon chapardé, un dessin troqué contre un morceau de pain, toute une

série de choses insignifiantes mais qui donnent juste assez d’énergie pour aborder le lendemain. Des bribes d’amitié, également. Je dis bien « bribes » car les groupes d’ex-soldats (en fait, de numéros) sont fragmentés, transbahutés de la campagne à la ville, dans différentes tâches auxquelles ils doivent se soumettre. Comment peut-on ne pas s’écrouler sous le poids d’une dépression dans ces circonstances? Il paraît que les gens, happés par un instinct de survie, alors que tout s’écroule autour d’eux, dépriment moins en temps de guerre qu’en temps de paix. Ce dont je ne suis d’ailleurs pas sûr. En tout cas, j’admire infiniment ces personnes qui ont su tirer des bribes de lumière hors du magma, hors du chaos.

Colette Klein, elle, n’a pas directement vécu le conflit majeur, puisqu’elle est née en 1950, mais son itinéraire intérieur est semé de doutes, d’embûches, de voiles déchirés, bien avant son grand deuil, d’ailleurs. Comme si elle avait à payer, a posteriori ou par procuration rétroactive, les affres de la folie humaine. C’est qu’elle a une âme de poète, une sensibilité à fleur de peau. Elle est également artiste-peintre : Les silhouettes osseuses des charniers sont tellement photographiées en moi que depuis toujours je les régurgite dans mes tableaux. L’horreur cauchemardesque envahit et taraude ses nuits : Des crânes s’entassent sur des crânes. / Des tibias s’entassent sur des tibias. Le silence lui-même ne cicatrise pas : La densité de la nuit ne se mesure pas au nombre d’étoiles, mais à la violence du cri même et surtout si personne ne l’entend. Pourtant, elle n’a pas vu ces scènes atroces de ses propres yeux. Son père, non plus. Mais retrouver ce texte (…) a fait resurgir mes démons et m’a incitée à raconter ma propre guerre : contre ce monde, contre moi-même. Colette ressent de manière diffuse une sorte de culpabilité du fait même qu’elle appartient à cette race humaine qui a dénaturé le monde. Cette violence de sentiments est ravivée, rallumée, exacerbée par l’immense perte de son amour, Pierre, qu’elle

chérit par dessus tout et auquel elle s’adresse avec force mais également avec une tendresse infinie.

Il est entendu que nombre d’artistes et d’écrivains ont peint et dépeint les martyrs, leurs plaies d’écorchés : Tout a déjà été dit et par les plus grands auteurs, grave Klein en liminaire. Je me permets de ne pas en être sûr. Certes, les livres-témoignages à propos de la guerre sont légions et ceux des camps de la Shoah, par exemple, sont encore bien davantage trempés dans l’horreur et la cendre. Une des forces du présent ouvrage est néanmoins l’apposition de ces deux éclairages (père-fille) mais surtout de ces deux manières d’être face à la souffrance. Comme si cette dernière, dans son versant psychique à long terme, était encore plus insupportable.

En une manière de « chute » (ou d’épitaphe à sa quête), Colette Klein va jusqu’à mettre en cause sa propre démarche d’écriture dont l’aspect « thérapeutique » ne lui semble même pas évident :

Il ne sert à rien de dire et redire le cauchemar…

Et si cela me permettait, malgré tout, de me réveiller, de changer de monde (et non de changer « le » monde), de trouver (et non de « retrouver ») la vie (car sa blessure est interne, intrapsychique, vissée en elle depuis toujours…)

Car, paraît-il, il faut survivre.

Survivre ?

À tout prix ?

Un livre à lire, en tout cas : à tout prix.

©Claude Luezior

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