Claude LUEZIOR, Trilogie : Fragment, D’un seul geste, La couleur d’un silence. Collection Poésie(s). Éditions L’Harmattan, Paris, 2015.

Chronique de Nicole Hardouin

TRILOGIE de CLAUDE LUEZIOR

                                             DANS LA VOIE LACTÉE DU DIRE

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Si l’on se souvient de ce qu’écrivait Ernest Psichari, petit-fils de Renan,  le silence est un peu de ciel descendu sur la terre, on peut penser que le poète CLAUDE LUEZIOR solfie la musique des sphères pour dire ses mots-nuages, ses mots-silences.

Pour atteindre ce ciel, il pose son échelle de Jacob contre les parois d’un puits inversé, monte et descend, casse les barreaux de l’aube. Sous sa plume, entre souffle et soufre, ailes et cendres, volupté et humour, naissent des oiseaux qui prennent leur envol dans des syllabes de rosée. Théâtre, tragédie dans la voie lactée du dire.

Si créer c’est collaborer avec les dieux, CLAUDE LUEZIOR vit avec le Daïmon cher à Socrate.  Il aiguise le chant de sa pensée au plus près de l‘image, tantôt noire comme l’or du démon qui inscrit le signe d’Hérode / sur ma porte, tantôt bleue comme les premiers matins qui s’étoilent, pensées / au firmament / de tes yeux. Ainsi roule la pierre de ses lignes sur la marelle de sa materia prima.

Ses mots ont le goût d’un vagabondage : il y a toujours un puits où l’on attend une femme ou le sens du recueillement : la cathédrale étire / ses colonnes et arcatures / sur une verticalité / nervurée de prières.  Entre Éros et Thanatos, le poète coule sa liturgie / celle où une audace / enfin se liquéfie. La psyché de l’écrivain peut implorer, sur les cimes d’un glacier : écoutez, je vous prie / ma supplique d’écorché ; plus loin, la voilà qui  s’agenouille au fond du gouffre ou d’un ciel en gésine pour détacher l’hostie du ciboire / et la parole de nos déserts.

     CLAUDE LUEZIOR marie le sacré au profane, le piment des petits riens (boire l’hydromel / de ces riens sans importance / qui signent la vie) au gond plus grave du quotidien en interrogeant la lumière qui s’encalmine sur l’ombre des étoiles. On partage ses lignes d’horizon, ses éclaboussures d’ombres. Ses mots prennent alors le reflet de celui qui lit : osmose des mystères.

CLAUDE LUEZIOR peaufine la couleur d’un silence, écrit en fragment sur l’arc solaire et, d’un seul geste, ouvre les abois du crépuscule. Dans cette trilogie, le silence et la nostalgie (ivre d’un mal étrange / l’ombre chancela / on entendit  une masse / mon corps m’avait trahi) sont davantage présents que dans ses précédents recueils, sans pour autant, ici là, retrouver l’espoir : ensemencer le sillon / quand chuchote la glèbe. L’auteur griffe ses miroirs, nage dans ses marées tumultueuses et nous renvoie, avec un rare sens du dire et de l’image, les échos intérieurs de sa mythologie intime.

Il déplie avec un art consommé l’éventail de ses émois, pensées et désirs. Ce, dans une crémation du dire où il entraîne le lecteur. On ne peut que suivre le poète sur les chemins escarpés de ses songes, sauter dans sa barque qui n’est pas celle de Charron mais plutôt celle du nautonier qui sait hisser les voiles de son illimité.

Claude LUEZIOR, Trilogie : Fragment, D’un seul geste, La couleur d’un silence. Collection Poésie(s). Éditions L’Harmattan, Paris, 2015.

©Nicole Hardouin

Les semelles rouges, roman de Nicole Hardouin. Ed. L’Harmattan, 2013

  • Les semelles rouges, roman de Nicole Hardouin. Ed. L’Harmattan, 2013

Décrocher les masques. Voilà bien le parcours que Nicole Hardouin nous propose pour un roman à la fois poétique par sa plume et psychologique par son contenu.

Roman poétique : l’expression est-elle appropriée ? Ne pensez pas au Roman de la Rose. Et surtout pas à un roman à l’eau de rose, vous seriez à l’opposé de la réalité. Car, au fond, quelle est la différence entre un roman de gare, genre Série rose et des ouvrages en prose serrée, tels Les Misérables d’Hugo, Madame Bovary de Flaubert ou Le nœud de vipères de Mauriac ? La force de l’intrigue, la puissance des personnages, certes, mais surtout leur style : c’est bien la qualité, la densité de l’écriture, le cisèlement de la phrase qui donnent force à telle ou telle écriture. Comme on détecte du Caravage, du Cézanne ou du Dali, l’on identifie à chaque page la patte d’un Zola ou celle d’un Camus. Voilà pour les génies. Or, ce chaudron des mots où se retrouvent images et silences, métaphores, syncopes, symboles, raccourcis, oxymores et autres outils du forgeron, ce foyer où se retrouve en flammes et en cendres la substance même de ce que l’on appelle littérature, ce langage à l’intérieur du langage n’est-il précisément de nature intimement artistique, je veux dire poétique ? On clame ici et là que la poésie est morte. Ouvrons les yeux : elle se cache, entre autres, dans toute prose de qualité, car c’est elle-même qui en donne l’épaisseur, le relief, le fumet, la saveur, la signature, j’allais dire la génétique. De fait, ces Semelles rouges sont brûlot, condensé de secrets, douloureuse alchimie, verbe mariné dans l’alcool de la passion, en un mot, écriture poétique.

Roman psychologique : depuis Tristan et Iseut, a-t-on inventé quelque chose ? Toute histoire n’est-elle peu ou prou celle d’un amour ? Eros et Thanatos. Vie et mort, attirance et rejet, mouvement centripète et centrifuge, électron perdu et noyau (familial) retrouvé, sensualité égarée, jalousie, affections illégitimes, inceste, solitude, éternelle recherche de l’autre, de soi-même, finalement. Telle est l’humaine condition que partagent même les êtres de l’Olympe et ceux de la Bible, d’ailleurs. Avec une maîtrise rare, Nicole Hardouin mène le lecteur par la main, l’égare, lui révèle des lueurs au gré d’une intrigue peu commune, d’une action réaliste, parfois cruelle. Brûlure d’être pour Hermine et Crécy, détestation de ce Dérac, célèbre spécialiste de Proust mais finalement homme en loques. Attirance et fascination. Oui, l’écrivain bourguignon aurait pu être psychiatre : elle est devenue femme de lettres, chercheur, papillon redessinant la flamme ; elle aurait pu être psychanalyste, cachée derrière un divan : elle a pris le risque d’écrire, de révéler ces personnages : mais n’écrit-on, au bord du chaudron onirique, sans se faire éclabousser par son propre inconscient ?

Lire Les semelles rouges, c’est décrocher son masque de tous les jours, perdre un peu de son propre sang, ou, en tout cas, quelques écailles de son vernis (voir l’œuvre de Hughes de la Taille en première de couverture). C’est emprunter le burin du poète mais également le vol de Psyché : en d’autres termes, se risquer au bord du mot, au bord du rêve, aussi. Quête artistique, quête existentielle ? N’est pas lecteur d’Hardouin qui veut.

Chronique de Claude Luezior©

Narcisse & Cie, d’Antoine de Matharel, Editions Editinter, 2013

Antoine de Matharel
Antoine de Matharel

Davantage qu’un simple recueil, Narcisse &Cie est un livre de vie. Antoine de Matharel est bien connu pour ses critiques, analyses et essais dans la revue de haute tenue Poésie sur Seine. Il en est l’un des plus fidèles et des plus anciens animateurs, souvent au service des autres, avec talent et abnégation. Mais on n’avait jamais eu une vue d’ensemble de son œuvre poétique.

Tout d’abord, une superbe préface de l’écrivain Jean-Paul Giraux : Le poème est en premier lieu une exigence personnelle, ce qui n’exclut nullement le partage. Ou encore : …« évidence du présent », il est toujours, à sa façon souple et variée, un rêve plus réel que la réalité.

Avec cet ouvrage de 272 pages, Antoine de Matharel nous fait découvrir son monde où il joue avec les mots, les amadoue, les triture, les féconde en images réciproques. Le lecteur perçoit plusieurs styles différents (l’on aurait peut-être pu les analyser de manière chronologique si le recueil n’était organisé par thèmes), des mises en pages classiques ou singulières, une appétence tantôt pour la rime, tantôt pour une manière de prose rythmée. Respiration à la verticale ou bonheur d’anaphores, symétries ou contre-points, rudesse ou attachement : l’auteur surprend, défriche, éblouit.

L’humour acidulé, issu d’un échafaud du bonheur, n’est pas absent :

sacrements de mariage

sacrements de divorce

et l’espoir s’éteignait pour des parties de jambes.

Certains de ses textes sont écrits en hommage à (ou : à là…) Eluard, Valéry, Rimbaud, Baudelaire. Leur cosmologie est sienne. Je dirais en outre que Prévert, Desnos ou Fombeure veillent dans le pré :

l’avion qui passe va n’importe où

et c’est pourquoi je l’aime (…)

un scarabée trotte ma plume hésite (…)

un rayon de velours se pose sur mon cou.

Savoir observer en minutie, capter les choses essentielles. Énumération dans une ville, sur une tonalité de William Blake « hold infinity in the palm of your hand » pour achever, en miroir, son propre poème par : une ville enfermée dans le creux de ma main. Ou ce texte, précédé par une citation d’Érasme et de Nietzsche, en rupture avec une sagesse communément admise :

quand on devient aveugle à force d’être sage

quand l’avenir ressemble aux murs de la prison (…)

quand le temps moribond modèle à son image

l’espérance qui meurt à la morte-saison (…).

Ecriture engagée parfois :

le jour où retentit la guerre (…)

on crevait les yeux des étoiles.

Sans oublier une tendresse omniprésente aux accents lamartiniens :

adieu vives journées poussières d’apparence

vos yeux n’ont plus pouvoir de me vêtir d’aurore

ni d’émouvoir les miens que vous allez fermer.

L’un des plus beaux poèmes est le tout dernier, comme si l’écrivain voulait résumer ses souvenirs en une seule page d’Autoportrait :

parce que je suis vêtu

de draperies de deuil et d’ombre (…)

parce qu’un oiseau d’espoir

sortit de ma bouche et jamais ne revint (…)

parce qu’il n’y a plus la moindre raison

surtout de devenir autre.

Oui, cet important ouvrage est avant tout un kaléidoscope de vie. « Ce que tu écris  est ce qui te ressemble le mieux », dit un proverbe arabe. Certes dans le « connais-toi toi-même », Antoine de Matharel est à notre sens, malgré tout, davantage Sisyphe que Narcisse : 

à quoi bon penses-tu la force des tempêtes

à quoi bon ces rochers pétris entre tes mains

quel accueil cherchais-tu du fond de ta mémoire

quel imprévu refuge aux sources du matin …

Un Sisyphe introspectif, en quelque sorte, non seulement dans le vain combat de l’existence mais dans l’introspection, nous livrant doutes et sueurs, amour et masques.

©Claude LUEZIOR

Claude Luezior, Flagrant délire

Flagrant délire

Claude Luezior

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  • Claude Luezior, Flagrant délire, Editions de l’Atlantique, Collection Phoibos, 2011, 70 pages.

Claude Luezior, nous revient avec ce dernier ouvrage sur des voies parallèles, de traverses, autant dire sur le chemin des écoliers du verbe et du Flagrant délire où l’auteur nous étonne, nous interroge, mais s’étonne et s’interroge également lui-même aux propres jeux de ses mots.

« Tu m’as dit d’écrire en plein cintre pour exorciser les arcatures de l’oubli. »

Claude Luezior, porte haut l’étendard des mots, il n’est d’ailleurs pas sans nous faire songer par certains aspects de son écriture au travers de ce recueil, aux jeux déconcertants et déroutants des oulipiens.

« Ecailler l’inconscient par successives incandescences. »

Le chemin du poète se veut chaotique, incertain, il est souvent considéré comme un marginal, un fantaisiste, quelque peu en marge de la société.

Mais le poète résiste ici au souffle et à la clameur populaire, il poursuit obstinément son rêve dans les châteaux et tourelles du ciel. Parfois le couperet tombe, jusqu’à décapiter ce rêve !

Claude Luezior se fait ludique, un tantinet moqueur et agrémente sa poésie de délicates senteurs de confitures, de caramels, de belles couleurs qui nous donne l’envie de plonger le doigt furtivement jusqu’au Flagrant délire.

Ce qui ne l’empêche pas de jouer avec la magie de la lumière, il se fait passeur de miroir, pêcheur de brume, il plie et déplie ses poèmes jusqu’à se donner lui-même le vertige.

Claude Luezior restitue à son verbe une connotation sacrée, une signification liturgique au-delà du dogme, car seul le cœur prend la parole et la transcende.

« …/…une eucharistie où sédimente la tendresse en singulière liturgie. »

Son temple en poésie se situe bien au dessus de la simple célébration ordinaire.

Claude Luezior dit ses grands-messes aux cris des hommes, il en fait son épiphanie !

Son acte poétique contient les senteurs panthéistes et la force des bâtisseurs de citadelles.

Sa plume sait se faire légère, pour ne devenir plus qu’un souffle ténu se déposant comme une buée diaphane toute auréolée d’un silence dialoguant avec les anges.

Il a conscience de la force et de la vulnérabilité de l’écriture qui n’est qu’un feu follet.

Le poète est toujours prêt à donner l’impossible, l’inaccessible, il corrige les asymétries de nos folies.

Il se fait funambule sur les points d’intersections des mondes, il maraude aujourd’hui ses paysages de lumière pour demain !

« Puis viendra le redoux. Pour chercheurs de lumière. »

Vision admirable, forte, mais singulière qui préserve ses mystères, qui enchâsse ses énigmes, par des formules clés et magiques.

Claude Luezior synthétise le texte, il élague, ne retient que l’essentiel, afin d’imprégner à son texte la force équilibrée et filiforme, d’une œuvre « giacometticienne ».

Certains de ses textes portent des ombres d’arches perdues, de fin de civilisation où quelques aphorismes troublants provoquent l’interrogation.

Au travers de ce Flagrant délire, nous croisons de belles parades imaginaires qui nous reviennent de loin par des chemins détournés et jouant à la marelle sur le mystère influent de l’image, sur l’énigme de la toile.

« …/…il a cloué sur sa toile une brassée de cris adossés au désespoir. »

Il ne vous reste plus qu’à embarquer sur la nef poétique, « improbable esquif » de Claude Luezior en laissant le paroxysme de son Flagrant délire vous emporter vers d’autres rives et à vous étonner !

◊Michel Bénard