« Être adulte en amour – Savoir ce que l’on veut, être bienveillant », de David Richo – Petite Bibliothèque Payot, coll. Psychologie 2013, traduit de l’anglais (États-Unis) par Clémence Ma.

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  • « Être adulte en amour – Savoir ce que l’on veut, être bienveillant », de David Richo – Petite Bibliothèque Payot, coll. Psychologie 2013, traduit de l’anglais (États-Unis) par Clémence Ma. 382 pages, 9,65 €.

Il existe une infinité d’ouvrages sur le sujet, mais celui-ci est plutôt exceptionnel. Centré sur une approche à la fois psychologique et spirituelle, il offre des outils très concrets pour ceux qui souhaitent les mettre en application, mais il propose surtout un grand voyage holistique introspectif, très fouillé, pointu et cependant à la portée de tout le monde. Cela en fait un livre remarquable, lumineux, où l’amour est à la fois la voie, la destination et le moyen de transport. Un ouvrage qui peut être d’un grand secours à tous les couples qui cherchent à se comprendre, à avancer ensemble, à affronter et dépasser les conflits, les problématiques inhérentes à leur relation, mais c’est aussi un manuel pratique de guérison et de sagesse pour tous, car il ouvre des perspectives d’équilibre et de force personnelle et d’amour inconditionnel applicable partout et pour toutes les situations, qu’elles soient amoureuses, familiales mais aussi sociales et professionnelles. Il y est question d’attention, d’acceptation, d’appréciation, d’affection et d’autorisation, une base sur laquelle peut se construire ou se réparer chacun d’entre nous, qui s’appuie aussi sur des références poétiques et la pratique de la connaissance de soi des philosophies bouddhiste et zen, entre autre. On apprend ainsi à distinguer un égo sain et fonctionnel, d’un ego névrotique qui nous coupe de toutes possibilités de recevoir et de donner de l’amour. Un livre construit comme un voyage héroïque plein d’aventures et d’étapes, un voyage que chacun se doit d’accomplir, à son rythme et selon ses propres particularités, celles qui font de lui un être entier et unique, pour accéder à l’autonomie et la pleine conscience et être capable d’entretenir des relations saines avec lui-même et donc avec les autres. Ainsi le terme « adulte » prend toute sa dimension, en ouvrant sur de vastes horizons vers lesquels nous pouvons nous diriger, confiants, libérés de notre passé, des croyances et des blessures que chacun d’entre nous porte en lui, souvent sans même en avoir conscience, qui nous contrôlent et peuvent nous empêcher d’accéder à la joie de vivre pleinement l’amour. Rares et précieux sont les ouvrages qui montrent le chemin, avec autant de clarté et de pertinence.

 

A lire aussi du même auteur : « Être adulte : les clés », qui donne une bonne introduction au livre proposé ci-dessus.

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©Cathy Garcia

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David Richo, psychothérapeute, enseigne ou célèbre Institut Esalen en Californie. Il est l’auteur également de Pouvoir des coïncidences et des Cinq choses qu’on ne peut pas changer dans la vie.

Nouveaux Délits

Nouveaux Délits, revue de poésie vive, libre et sans frontière, est née en juillet 2003, bimestrielle jusqu’en 2008, puis trimestrielle. Actuellement il en sort 3 numéros par an, janvier, avril et octobre. Entièrement conçue, réalisée et imprimée maison sur papier recyclé par Cathy Garcia, auteur et artiste, qui joue ici les femmes orchestre. Pour les traductions, parfois spécialement réalisées pour la revue, les textes sont également publiés dans leur langue d’origine. Illustrations originales d’un artiste dans chaque numéro. La revue a toujours eu, en plus de talentueux illustrateurs occasionnels, un « illustre illustrateur attitré », ce fut pendant longtemps Joaquim Hock, un artiste belge, http://joaquimhock.blogspot.fr/ et actuellement, c’est Jean-Louis Millet, dont la sensibilité s’exprime à travers de multiples talents et activités : http://www.zen-evasion.com/.

Blog de la revue : http://larevuenouveauxdelits.hautetfort.com/

L’abonnement pour la France coûte 25 € pour 4 numéros ou 45 € pour 8. Pour les autres pays, tarif en fonction des coûts postaux.

Pour participer, envoyez des textes de préférence par mail, une dizaine pas plus, et surtout évitez les pavés par courrier, la meilleure façon de décourager l’unique femme à tout faire de cette revue… Par mail, vous aurez toujours une réponse, mais pas par courrier. Ne soyez pas déçus si vos textes ne sont pas retenus, il s’agit de choix subjectifs et non d’un jugement de valeur. Pensez aussi à lire la revue, au moins un numéro, ça vous permettra de savoir à quoi elle ressemble déjà et d’avoir une idée de l’esprit qui l’anime. Vous pouvez aussi, bien entendu, vous abonner, en demandant par mail un bulletin de complicité mais il n’y a pas de favoritisme pour les auteurs abonné : nouveauxdelits@orange.fr.

Quelques critiques :

Revue de poésie tenue par une seule âme, celle de Cathy Garcia, depuis quatre ans. Mais néanmoins, revue d’amitié internationale qui essaime. Les auteurs publiés à date proviennent de tous les horizons. (…) On peut lire que cette petite revue «…n’a pas vocation de plaire, mais plutôt de titiller, bousculer le sommeil ambiant, y compris celui des poètes… qui de marchés en salons, en oublient parfois de sentir les remous qui s’emparent de la poésie. Poésie comme parole qui témoigne. Poésie qui dégouline sur les murs, une éponge trop pleine entre deux poings trop serrés. Poésie qui se fait son, souffle, cri. (…) Il n’y a pas plus subjectif qu’une revue menée par une seule personne mais c’est ce qui lui donne sans doute sa particularité. Tous les auteurs publiés, écrit «la patronne», ont pour premier point commun de m’avoir troublée, titillée, bousculée d’une façon ou d’une autre. Et parce qu’il faut beaucoup de particularités pour faire un monde fertile (moi ici j’applaudis), j’encourage vivement chacune et chacun à profiter du printemps pour se lancer dans le semis de revues et la diffusion sporadique de la parole-témoin par tous les moyens possibles. J. Desmarais, poète et chroniqueur, Montréal, émission Train de nuit, mars 2007

(…) une poésie jamais éthérée et ornementale mais en prise directe avec les forces vives et souterraines de la vie qui se veut accessible à l’Autre. Une fraternité à fleur de peau à chaque page. Il faut remonter aux années soixante, au tout début, pour retrouver ce souffle vital d’une poésie à hauteur d’homme et de femme.Christian Saint-Paul, écrivain, Toulouse, Radio Occitania, janvier 2009

« Si elle ne paye pas de mine, grossièrement emmitouflée dans sa couverture kraft et imprimée sur papier recyclé, la revue Nouveaux délits mérite cependant un arrêt prolongé. Cathy Garcia en est la « femme orchestre ». Passionnée de poésie elle fabrique elle-même la revue, avec des moyens limités. Ce numéro 35 se veut « essentiellement féminin », non pour suivre le thème du « Printemps des Poètes  2010 » : « couleurs femmes », mais pour corriger un certain « déséquilibre » constaté : En poésie comme à la sécurité sociale, les femmes sont secondaires… » Cathy Garcia reconnaît d’emblée la subjectivité de son choix. Qu’elle se rassure, il est excellent. (…) Il n’y a pas, sans doute, d’écriture typiquement féminine, mais des sujets plus volontiers abordés par les femmes. Comme celui des « hommes », évidemment. Ainsi, Cathy Garcia se démarque-t-elle de cette incroyable façon / d’englober la femme / dans l’Homme / pour dire finalement / le manque d’humanité / alors moi femme / je te dis / si toi homme / tu es celui / qui sème sur tes pas / peur violence misère / injustice désespoir / alors je ne veux pas porter ton nom…Cathy Garcia possède aussi un indéniable talent d’illustratrice. Ses collages et dessins viennent s’insérer librement dans les textes de cette livraison. On pourra les savourer davantage, dans leur version couleur, sur le site de la revue mentionné ci-avant. » Alain Helissen, Revue Diérèse, déc. 2009

« Si elle instruit avec fougue et dévouement les dossiers de ces Nouveaux Délits,Cathy Garcia n’entend pas que le « poète de grande bourrasque », tel qu’elle-même se présente, cède le pas à l’animatrice. Simplement, la revue prolonge l’œuvre, y participe. « J’aime les mots, ces alcools que l’on découvre parfois au fond d’un placard oublié.». En conséquence de quoi, sont donnés à lire des auteurs rares ou méconnus, souvent en marge du centralisme hexagonal (…) Au final, tendant volontiers la main à l’expression minoritaire ou à celle de minorités, la revue ouvre sur un champ original de création (…) » Claude Vercey, poète et chroniqueur, I.D n° 222 : Alcools découverts au fond d’un placard, novembre 2009, revue Décharge.

« (…) Cette revue ouvre large ses portes aux poètes de tous horizons : Ferruccio Brugnaro (Italie), Frédéric Ohlen (Nouvelle-Calédonie), Saint-John Kauss (Haïti et U.S.A.), Jean-Marc Lafrenière (Québec) Yusuf Kadel (Ile Maurice), Lina Zeron (Mexique) et tant d’autres encore. Parole est également donnée aux jeunes poètes qui trouvent là un tremplin pour se faire connaître : Marlène Tissot, Nathalie Riera, Beb Kabahn, Thomas Vinau, Fabrice Marzuolo, Frédérique Mirande, … Ces Nouveaux délits en appellent d’autres pour étonner, surprendre et provoquer. » Georges Cathalo- février 2011, revue Texture

NOUVEAUX DÉLITS est régulièrement publiée par Cathy Garcia, qui est une poétesse que je considère comme l’une des plus grandes et lumineuses de notre époque. D’elle LE SCALP EN FEU sera amené à parler plus longuement dans quelque temps. Vient de paraître le n° 42 de sa revue (avril, mai, juin 2012) : on y lit l’aujourd’hui, l’urgence, le rire, les larmes, les charmes… Michel Host dans Le scalp en feu 1, mai 2012 http://www.recoursaupoeme.fr/chroniques/le-scalp-en-feu/michel-host

La revue de Cathy Garcia se montre toujours riche. Trois choses, entre autres, à retenir. Un retour sur Fukushima, par Taro Aizu, en prolongement du dernier n°, avec une alternance de prose et de gogyohshi, strophes de cinq vers, sans contrainte, qui en l’occurrence reprennent d’une autre manière, épurée et condensée, ce qui a été dit dans le paragraphe précédent. Pour suivre, Jacques Coly, virevoltant et vibrionnant, avec ses listes longues comme le bras, à la Bernard Bretonnière, et ses textes improbables et espiègles. Enfin clin d’œil à notre récent Polder : Guillaume Decourt. Jacmo dans la rubrique Vrac sur le site de la revue Décharge, juillet 2012.

Le gardien invisible de Dolores Redondo – traduit de l’espagnol par Marianne Million, Stock, collection La Cosmopolite Noire, Mars 2013. 453 pages, 22,50 €

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  • Le gardien invisible de Dolores Redondo – traduit de l’espagnol par Marianne Million, Stock, collection La Cosmopolite Noire, Mars 2013. 453 pages, 22,50 €

Voici le premier roman d’une trilogie policière qui se déroule au Pays Basque espagnol. Des adolescentes sont retrouvées dans la vallée de Baztán, étranglées, les vêtements déchirées de part et d’autre de leur corps, maquillage effacé et un txatxingorri déposé sur leur pubis rasé. Les txatxingorris sont des gâteaux typiques de la région. De plus, des poils d’origine animale sont retrouvés sur chacune d’elle. L’enquête est confiée à l’inspectrice Amaia Salazar, originaire d’Elizondo, le chef-lieu de la vallée, qui n’y était jamais revenu depuis qu’elle l’avait quitté. Amaia Salazar est une femme fine et intelligente, dotée d’une ferme volonté, formée au FBI, elle est spécialisée dans la traque de tueurs en série. C’est donc confiante dans ses capacités qu’elle va se lancer, plus ou moins bien secondée de ses co-équipiers, dans une course contre la montre pour identifier et arrêter le tueur, mais ce retour sur les lieux de son enfance, où elle a encore de la famille, est loin d’être anodin. Surtout qu’une de ses deux sœurs, Flora, prend visiblement plaisir à réactiver ce passé.

« Oublier est un acte involontaire. Plus on essaie de laisser quelque chose derrière soi, plus cette chose vous poursuit ».

Et ce retour va la déstabiliser bien plus qu’elle ne le pensait. Tout s’enchevêtre au fur et à mesure, le passé, le présent, l’enquête et sa propre et douloureuse histoire, ce qui lui rend les choses de plus en plus difficiles. Elle va devoir faire face à ses propres démons, affronter ce qu’elle fuit depuis des années et admettre des blessures profondes. C’est un défi qu’elle relèvera, soutenu par la présence et l’amour de son mari, un peintre américain et d’une tante qui sait beaucoup de choses à propos de l’âme humaine. Ils lui seront d’un grand secours quand ses propres facultés mentales sembleront sur le point de basculer.

Peut-être que dans la solution à l’énigme posée par ces meurtres se cache aussi la résolution de ce passé qui la hante.

Aux passions et folies humaines se mêleront mystère, tradition et folklore, tels que le basajaun, cet être mythique qui semble rôder sur les lieux du crime, la déesse Mari, les lamies, mi-femmes mi-serpents, les fées et les belagiles, ces sorcières obscures… Un polar dense et captivant qui prend source dans l’atmosphère particulière du pays de Navarre, entre montagnes, forêt profonde et rivières et qui serpente aisément entre modernité et croyances populaires, pour le plus grand plaisir du lecteur.

Dolores Redondo est née en 1969 à San Sebastian. Après un roman historique – Los privilegios del angel (2009) – elle signe avec Le Gardien invisible son premier roman policier qui inaugure « la trilogie du Batzan ».

©Cathy GARCIA

La Guerre secrète de Guénane – Apogée, Octobre 2011. 123 pages, 15 €.

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  • La Guerre secrète de Guénane – Apogée, Octobre 2011. 123 pages, 15 €.

 

 

 

 

Elle s’appelle Lucie, elle est jeune, belle et pleine de vie. Il s’appelle Émilien, il est jeune, beau et il joue merveilleusement bien de la mandoline. Ils sont tous deux orphelins, fous amoureux et veulent se marier. Seulement voilà, Émilien est malade.

 

«  Elle le savait atteint par le bacille honteux. Ses proches la mettaient en garde, avec plus ou moins de franchise ou d’élégance, mais tous lui faisaient le même grief : on n’épouse pas quelqu’un qui va mourir ; un mariage, c’est d’abord de l’espoir. »

 

Mais l’amour rend immortel et rien ne pouvait détourner les tourtereaux de leur rêve d’union.

 

« Veux-tu toujours t’envoler avec moi, même si l’arrêt est brutal ? 

(…)

Oui, Émilien, avec toi j’irai même en enfer. »

 

Aussi, passés leur vingt et un ans, ils s’épousèrent envers et contre toutes les langues perfides. Un an passera, durant lequel le bonheur des jeunes mariés, commence déjà à perdre de l’éclat. Le bacille s’est fait discret mais Émilien compense sa maladie par des excès de bon vivant, et une rechute l’oblige à partir en sanatorium. Avec la distance, les lettres se remplissent de mots d’amour, mais Lucie commence à sentir le poids de cette fatalité qui menace et peu à peu en elle, commence à se livrer une guerre des sentiments, une guerre secrète. En même temps, en Espagne, gronde la menace d’une autre guerre, une guerre qui se répand très vite d’un pays à l’autre avec la montée en puissance d’« un petit nerveux avec la moustache de Charlot, atteint d’une faim sans fond appelée annexion ». Très vite, la France elle aussi, est en guerre, mais pour l’instant cela ne semble que des mots. Émilien après avoir dû reporter plusieurs fois son retour, finit par rentrer du sanatorium. Il ne pouvait partir au combat, son état en avait un réformé définitif.

 

« Émilien revient, reposé, tendre, toujours plus habile, émouvant à la mandoline, mais toujours aussi contagieux et Lucie, d’un trait rageur, raya le mot guérison dans le dictionnaire. »

 

Vient la débâcle, « la guerre n’était plus « bidon », elle devenait oppressante. » Lucie et Émilien vivent à Lorient, un port militaire, et tandis que Lucie se débat avec sa guerre civile intérieure, son horreur grandissante de la maladie mêlée de sentiments de jalousie après la découverte d’une photo dans le portefeuille d’Émilien, arrive le moment où « deux jours plus tard, les Allemands pénétraient dans la ville. Ce fut un tel fracas de moteurs et de chenilles que les vitres et les nerfs tremblèrent pendant des heures. Désormais, les drapeaux nazis flottaient partout, rouges avec des croix noires, araignées du chagrin. »

 

Désormais, il faudra faire avec ! « Longtemps cette phrase pour les Bretons sous-entendit : avec les femmes et le mauvais temps. Depuis la guerre, le champ des calamités tendait vers l’infini. »

 

L’auteur nous fait vivre ce Lorient occupé come si nous y étions. En plus de sa véracité historique, l’écriture a le don de nous faire vivre de l’intérieur cette période terrible, et l’histoire de Lucie n’est pas juste une fiction, l’auteur y glisse une grande part de vérité aussi, parce qu’il est nécessaire d’affronter le passé, pour libérer le présent et que la recherche de la vérité n’obscurcit pas forcément l’horizon. Dans le chaos des bombardements, de la peur, des restrictions, des arrestations, Émilien et Lucie vont chacun tracer comme ils peuvent leur chemin. Survivre. Émilien participant à la résistance malgré ou peut-être à cause de son état, Émilien qui fume encore et donc l’état ne cesse d’empirer. Émilien qui sera arrêté et jeté au cachot, puis relâché parce que même pas bon à être gardé prisonnier, et Lucie qui continue à travailler comme accompagnatrice de bus, qui rend service comme elle peut, ramenant des vivres de la campagne. Lucie qui un jour par hasard, à Pontivy, « s’apprêtait à entrer dans l’Hôtel des Voyageurs pour y prendre une menthe avant le retour, lorsqu’un homme en sortit, chapeauté, ganté, grand, beau comme au cinéma. Leurs regards s’effleurèrent, ils s’offrirent un sourire, elle en fut chamboulée »

 

Cet homme, ce Monsieur Gentil auquel elle ne pourra cesser de penser, s’appelle Alex, elle le saura parce qu’elle le reverra, et il souhaitera rencontrer Émilien et ils deviendront amis, puis elle et lui, deviendront amants, mais à la grande déception de Lucie, c’est avec Émilien qu’il aura une véritable complicité. Émilien qui ne fera aucunes remarques, quand le ventre de Lucie commencera à s’arrondir, et d’ailleurs elle mettra du temps à admettre qu’en temps de guerre, un ventre qui s’arrondit, ce n’est pas par excès de gourmandise. Et elle vivra comme une ultime trahison, le départ des deux hommes pour une virée en Gironde, alors qu’elle doit rester seule et enceinte. « Elle vécut ce départ comme un abandon. À qui en voulait-elle le plus ? À ce mari, habité par la vie, guettée par la mort, qui riait de tout, même de son ventre qui bientôt lui lécherait le menton ? À cet homme beau « comme rêve d’amour », passager énigmatique, tentateur chaleureux s’encombrant d’un sac d’os et de bacilles ? À la vie dont elle n’avait jamais trouvé le sens ? Le verdict de sa guerre civile intérieure refusa de trop accabler le condamné ; mais monsieur Gentil devint « une sorte de démon qui a embobiné Émilien ».

 

Ainsi viendra au monde une petite fille et Lucie refusera tout ce qui vient d’Alex, il devient le centre de sa rage, de son chagrin tandis qu’Émilien meurt peu à peu, tandis qu’au dehors la guerre continue. « Lucie se fichait bien des salauds de miliciens, de la France combattante, de l’armée secrète et des FTP. Sa lutte à domicile lui suffisait. La mort, elle l’avait à sa porte, tapie jusqu’à l’heure dite, écrite quelque part. »

 

La Guerre secrète est une tranche de vie, arrachée à l’oubli, au déni aussi qui habitera Lucie, longtemps, très longtemps, même si cela n’est pas raconté dans le livre. Une histoire, comme il en existe tant et tant, mais chacune en réalité est unique, bouleversante et devient un vrai roman quand elle est racontée avec autant d’amour et de talent.

 

 

©Cathy Garcia

 

 

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La ville de Lorient ayant été détruite par les Alliés en 1943, Guénane est née au cœur de la Bretagne. Après des études de Lettres à Rennes où elle a enseigné, elle a longtemps vécu en Amérique du Sud. En 1968, elle envoya son premier manuscrit, Résurgences, à l’éditeur René Rougerie. En 2014 devrait paraître son quatorzième recueil, Un Rendez-vous avec la dune. Elle a publié aussi 12 livrets chez La Porte, dont Venise ruse en 2012, des livres d’artiste et une dizaine de récits et romans dont le dernier, Dans la gorge du diable, chez Apogée en 2013. www.guenane.fr

 

 

Superman est arabe Joumana Haddad, traduit de l’anglais par Anne-Laure Tissut, Sindbad/Actes Sud, février 2013. 232 pages, 20 €.

  • Superman est arabe Joumana Haddad, traduit de l’anglais par Anne-Laure Tissut, Sindbad/Actes Sud, février 2013. 232 pages, 20 €.

 

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Joumana Haddad, dans la continuité de J’ai tué Shérazade, nous donne à lire un pamphlet aussi réfléchi que passionné, bouillonnant, à la fois très personnel dans la forme : truffée de citations qui soulignent les propos, elle alterne faits, pensées, coups de gueule, récit, poésie, témoignages – et d’une nécessité universelle vitale dans le fond. Ce livre sous-titré « De Dieu, du mariage, des machos et autres désastreuses inventions » est une attaque en règle contre le système patriarcal qui sévit dans le monde arabe mais pas seulement, loin de là. Un système qui s’enracine ici dans les trois religions monothéistes, avec tout ce qui en dérive : machisme, discrimination, violence, assassinat, privation de liberté et qui, si les femmes en sont les victimes directes, n’épargne pas non plus les hommes, qui se doivent d’adopter certains comportements, qui ne font que camoufler en vérité, un profond malaise, des peurs et un sentiment d’insécurité non affrontés de face et qui surtout les empêchent d’accéder à la totalité de leur être et donc à leur propre liberté.

 

« (…) il m’apparut un jour comme une évidence que ce monde, et en particulier les femmes, n’avait que faire d’hommes d’acier. Ce qu’il leur fallait c’était des hommes véritables. (…) Des hommes qui ne se croient pas invincibles, qui n’ont pas peur de dévoiler leur côté vulnérable, qui ne cachent pas, que ce soit à vous ou à eux-mêmes, leur véritable personnalité. Qui n’hésitent pas à demander de l’aide quand ils en ont besoin. Qui sont fiers que vous les souteniez comme ils sont fiers de vous soutenir. Des hommes qui ne s’identifient pas à la taille de leurs pénis ou à l’abondance de leur pilosité. Des hommes qui ne se signifient pas par leur performance sexuelle ou par leurs comptes en banque. Des hommes qui vous écoutent vraiment, au lieu de vous venir en aide avec condescendance. Des hommes véritables, qui ne se sentent pas humiliés ou castrés parce que, de temps à autre, ils peinent à obtenir une érection. De vrais hommes qui discutent avec vous de ce qui est mieux pour tous deux au lieu de dire, sur un ton arrogant : « Laisse-moi m’en occuper ! ». (…) des hommes qui partagent avec vous leurs problèmes et leurs préoccupations, au lieu de s’obstiner à tenter de tout résoudre tout seuls. Des hommes qui, en un mot, non pas honte de vous demander la direction à suivre, au lieu de prétendre tout savoir, souvent au risque de se perdre. »

 

D’où le titre « Superman est arabe ».

 

« (…) le vrai problème, c’est que ceux qui adhèrent à cette idée de Superman sont convaincus d’en être l’illustration. Et leurs actes sont en conformité avec cette conviction. Et c’est là que tout commence à dérailler. C’est là que les leaders se révèlent être des despotes, les patrons des esclavagistes, les croyants des terroristes et les copains des tyrans. Leur formule favorite c’est : « Je sais mieux que toi ce dont tu as besoin ».

 

Mais la perpétuation d’un système patriarcal dépassé n’est pas seulement de la responsabilité des hommes.

 

(…) Mais, s’il nous faut supporter l’existence de Superman, il n’est pas le seul à blâmer. N’oublions pas que ce sont des femmes qui on pourvu à son éducation. Des mères ignorantes, des petites amies superficielles, des filles complaisantes, des sœurs qui se posent en victime, des épouses passives, et ainsi de suite. »

 

C’est pourquoi il s’agit d’un combat qui doit impliquer les hommes autant que les femmes, car c’est toute l’humanité qui doit évoluer, et non pas hommes contre femme ou vice et versa, mais bien les deux ensemble pour le profit de tous. C’est ce que Joumana Haddad appelle le féminisme de la troisième vague et qui est la suite des premières vagues, nécessaires mais elles aussi aujourd’hui, dépassées. Il s’agit de sortir de la logique de guerre des sexes, pour entrer dans un partenariat évolué, libre et libérateur, où chacune et chacun se retrouve en tant qu’individu, avec ses particularités propres et toute sa dignité, dans des relations de réciprocité clairement choisies.

 

Joumana Haddad nous parle de l’amour, du sexe, de la fidélité, de l’image que la femme est censée donner à la société, qu’elle ait entièrement disparu sous une burqa ou soit entièrement nue sur du papier glacé, elle nous parle du mariage, de la vieillesse, de religion et de politique. Elle s’implique dans tout ce qu’elle défend avec une sincérité décapante, crue dirons certains qui ne s’habituent toujours pas à ce que les femmes puissent l’être, et elle conserve un sens de l’humour salvateur, car ce combat est loin d’être facile.

 

« J’ai toujours farouchement évité de jauger ma valeur dans le regard des autres parce que c’est cela, le véritable adultère : c’est se trahir soi-même. »

 

Sa position de Libanaise, issue d’une famille catholique, la place au centre même de l’hydre monothéiste tricéphale. D’ailleurs au sujet des femmes, le catholicisme et le judaïsme n’ont rien à envier aux intégrismes islamiques. Il faut donc du courage et de la verve, et elle ne manque ni de l’un, ni de l’autre, d’autant plus que malgré un grand succès à l’étranger, elle a choisit de rester vivre au Liban pour distiller sa parole de l’intérieur. Elle nous offre avec chaleur et générosité, une ode, provocante si besoin, à la vie et à la liberté, où la poésie, plus qu’un art de vivre, est l’art d’être vivant.

 

Joumana Haddad s’exprime avec force pour celles, mais aussi ceux, qui ne le peuvent pas, et si chacune et chacun, avec sa sensibilité propre, ne se retrouvera pas forcément dans tous ses propos, il va de soi que ce livre est un bon coup de pied dans une fourmilière non seulement poussiéreuse, mais aussi extrêmement active et toxique pour l’humanité.

 

« C’est la guerre des sexes, me direz-vous. Ne serait-ce pas plutôt le moment de déclarer le match nul et de nous remettre en question ? »

 

 

©Cathy Garcia

 

 

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Joumana Haddad est née le décembre 1970. Elle dirige les pages culturelles du quotidien An-Nahar, ainsi que le magazine Jasad (Corps), qu’elle a fondé en 2009. Journaliste et traductrice polyglotte, elle a interviewé de grands écrivains comme Umberto Eco, Wole Soyinka, Paul Auster, José Saramago et Mario Vargas Llosa. Poétesse, elle a publié cinq recueils, dont Le Retour de Lilith (Babel n° 1079), pour lesquels elle a reçu divers prix, notamment le prix de la fondation Metropolis bleu pour la littérature arabe (Montréal, 2010).

 

 

Publications en arabe

Invitation à un dîner secret, poésie, Éditions An Nahar, 1998
Deux mains vouées à l’abîme, poésie, Éditions An Nahar, 2000
Je n’ai pas assez péché, poésie, Éditions Kaf Noun, 2003
Le Retour de Lilith, poésie, Éditions An Nahar, 2004
La Panthère cachée à la naissance des épaules, poésie, Éditions Al Ikhtilaf, 2006
En compagnie des voleurs de feu, entretiens avec des écrivains internationaux, Éditions An Nahar, 2006
La mort viendra et elle aura tes yeux, 150 poètes suicidés dans le monde, anthologie poétique, Éditions An Nahar, 2007
Mauvaises Habitudes, poésie, Éditions ministère de la culture égyptienne, 2007
Miroirs des passantes dans les songes, poésie, Éditions An Nahar, 2008
Géologie du Moi, poésie, Arab Scientific Publishers, 2011

Publications et traductions en français
Le temps d’un rêve, original en français, Poésie, 1995
Le Retour de Lilith, traduit par Antoine Jockey, Paris, Éditions L’Inventaire, 2007/ Nouvelle édition 2011 chez Actes Sud, Paris
Miroirs des passantes dans le songe, traduit par Antoine Jockey, Paris, Éditions Al Dante, 2010
J’ai tué Shéhérazade. Confessions d’une femme arabe en colère, traduit par Anne-Laure Tissut, Arles, Actes Sud, 2010
Les amants ne devraient porter que des mocassins, original en français, littérature érotique, 2010, Éditions Humus
Superman est arabe, traduit par Anne-Laure Tissut, Arles, Actes Sud, 2013