Benoît Duteurtre, Polémiques, Fayard (17€ – 225 pages)

Benoît Duteurtre, Polémiques, Fayard (17€ - 225 pages)

Chronique de

  • Benoît Duteurtre, Polémiques, Fayard (17€ – 225 pages)

La couverture de Polémiques, signée Sempé, parle d’elle même. Ce « non » brandi annonce le ton vindicatif de l’ouvrage. Benoît Duteurtre y brosse un portrait tour à tour au vitriol ou admiratif de ses contemporains, dévoile ses goûts artistiques, livre une litanie de réflexions sur la société et ce qui lui paraît scandaleux (le tabou sur la mort assistée). Il brasse de multiples thématiques, depuis la politique, la vie au quotidien jusqu’à l’esthétique, rassemblant des bulletins d’humeur.

Benoît Duteurtre, romancier lui-même, aborde une réflexion sur le renouveau du roman français.

Il donne sa conception de « la bonne littérature » qui, pour lui, doit rimer avec humour « un excellent indicateur, presque indissociable de l’art romanesque ».Il met en lumière les « esprits drolatiques » qui savent poser « un regard décapant sur le monde. Il inventorie les ouvrages de quelques humoristes majeurs. Parmi eux: Philippe Jaenada, Martin Page, Igor Gran, Bernard Quiriny et Olivier Maulin. Ne boudant pas le name dropping, il en mentionne une pléthore d’autres qui savent aussi manier l’humour, l’ironie avec brio, comme Serge Joncour, David Foenkinos, Jean-Claude Lalumière ou Marin de Viry. Où sont les femmes ? « au royaume de la douleur, du cri ».

Il n’hésite pas à pratiquer le « Angot bashing », qualifiant cette auteure de « championne de France de l’autofiction ».Il s’étonne de voir « les experts en modernité » l’encenser, la critique littéraire accorder du crédit à son écriture. Quant à Michel Houellbecq, cet arpenteur du dernier rivage, il lui dresse un piédestal, balaie son œuvre et montre comment il a imposé sa plume dans le paysage littéraire contemporain. N’ont-ils pas en commun cette clairvoyance acide sur le monde et notre finitude ? Chez Benoît Duteurtre, on devine la hantise du vieillissement et cette façon d’anticiper sur l’évolution pressentie et redoutée qui est l’élégance du pessimisme.

Ceux qui aiment Monet auront plaisir à partager l’engouement de Benoît Duteurtre pour ce peintre dont il se sent proche pour diverses raisons qu’il analyse. Dans une envolée dithyrambique, il explique en quoi sa peinture a modifié sa vision des choses. La magie Monet opère.

Si certains dressent la liste de leurs envies, Benoît Duteurtre décline celles des choses qui l’agacent, l’insupportent, l’indignent, l’horripilent. Qui n’a pas pesté contre « la terreur des trottoirs » qu’est un cycliste pour le piéton ? Et l’auteur de dénoncer l’absence de verbalisation. Ou contre « un char d’assaut » désignant ainsi la poussette que vous devez éviter, contourner.

Comment ne pas déplorer l’intoxication du lexique par l’anglais, la francophobie de certaines nations étrangères ? Et l’auteur de retracer des pans d’histoire afin de disséquer les raisons de cette vague antifrançaise. Comment ne pas adhérer à cette revendication d’acheter français ?

Comment ne pas être irrité quand les ondes n’ont rien d’autre à offrir que du sport ? Cette uniformisation des contenus au détriment de la littérature, du cinéma, des arts laisse perplexe.

Benoît Duteurtre souligne également la disproportion budgétaire, le sport devenu un vrai business.

Certains passages apparaissent comme un droit de réponse à ceux qui l’ont éreinté, en ce qui concerne le mariage pour tous. L’auteur fait part de sa stupéfaction face aux conclusions hâtives et sectaires d’un jeune journaliste pour qui toute personne opposée au mariage gay est homophobe.

Il s’insurge contre cette tendance à « cultiver la part de l’enfance », contre le culte de la famille cellulaire. Il n’hésite pas à afficher clairement ses opinions sur l’ère de l’enfant roi. En tant que musicologue émérite, Benoît Duteurtre ne pouvait pas faire l’impasse d’un chapitre sur la musique.

Il revient avec ironie sur la déroute face à un épisode neigeux d’une ampleur exceptionnelle, comparant aux hivers combien plus rigoureux que ses ancêtres ont connus. Non sans un brin de malice, il distille de précieux conseils en cas d’un éventuel futur blocus.

Par ce regard caustique, sans complaisance, que Benoît Duteurtre pose sur notre époque, la comédie humaine, l’auteur rejoint la confrérie des humoristes , de ceux défendent la langue et luttent contre l’invasion de l’anglais. Car trahir la langue n’est-ce pas trahir notre vraie patrie selon Barbara Cassin ? Dans Polémiques, on retrouve également ses récurrentes bouffées de nostalgie. Ne cherchez pas ce pourfendeur invétéré dans les cafés. Il les fuit ! Il s’interroge sur l’avenir, y voyant « le versant noir de la modernité », voué à l’obsolescence programmée de nos objets usuels.

Polémiques, avec ce ton grinçant du pamphlet, de la diatribe déjà remarquée dans les ouvrages précédents de Benoît Duteurtre, ne sera pas sans susciter les réactions des détracteurs. Mais en passéiste, il ralliera ceux qui militent comme lui pour sauvegarder la beauté, la poésie des paysages. Et de revendiquer « l’amour du passé » pour suppléer au manque de fantaisie du présent.

Ne passez pas à côté de cet essai audacieux, coup de poing, qui dézingue, étrille, éreinte, décapite, brocarde à tout va, mais aussi encense et valorise le beau, l’authentique.

On ne peut qu’apprécier cette approche.

©Nadine Doyen

Carole Fives – Que nos vies aient l’air d’un film parfait – Le passage éditions ; (14€- 119 pages)

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  • Carole Fives – Que nos vies aient l’air d’un film parfait – Le passage éditions ; (14€- 119 pages)

Carole Fives nous démontre par ce récit choral que la vie n’est pas un long fleuve tranquille. Elle donne la parole tour à tour à trois victimes d’une famille éclatée.

Le titre du roman emprunté à la chanson : Amoureux solitaires de Lio traduit une soif d’amour , en écho à la chanson: All we need is love des Beatles.

L’auteur installe le suspense, ne révélant pas de suite ce qui provoqua le cri du «  petit frère », et son traumatisme sonnant « la fin de l’enfance ».

Elle autopsie les réactions de chacun à l’annonce du divorce: «le monde s’écroule », un vrai séisme, en ce jour de Pâques 1980 pour deux enfants de sept et dix ans.

L’auteur entrelace une mosaïque des souvenirs, de faits, de réminiscences de moments heureux qui permettent de suivre la vie de « ces enfants valises », « en transit ». Leur scolarité quelque peu perturbée les conduit vers l’incontournable psy.

Fragile est un mot récurrent qui définit bien le désarroi de cette mère, à la dérive, hystérique, qui va sombrer dans le déprime avec tendance suicidaire. Pas facile pour son fils Tom de voir défiler des amants chez sa mère, de s’adapter à la vie en communauté, dans le sud. Fragile et précaire l’installation du père qui se néglige.

Les enfants vont très vite gagner en maturité et autonomie, vont devoir voyager seuls.

Avec humour, l’auteur montre l’ignorance de la sœur quant aux transformations de son corps. Celle-ci trouvera en son amie Fanny une bouée de sauvetage.

Pour le père, c’est l’incompréhension quand il découvre que son fils a déclaré par écrit au juge sa détermination à vivre avec sa mère. Ce sera un enfer de dix-sept ans de procédure. N’était-ce pas l’ère Dolto, qui prônait l’écoute des enfants, les considérant comme « des personnes à part entière »?

Carole Fives soulève la question de rester ou non pour les enfants. La sœur (gamine, puis adulte) devient la principale voix et apporte sa réponse: « tout plutôt que la lente montée de la haine, pire, de l’indifférence… ». Elle s’efforce de relativiser l’ouragan: mieux vaut avoir reçu, senti, vu l’amour que subir un fac-similé de couple. Cette sœur se dévoile progressivement. Elle s’épanche et montre combien elle s’est sentie amputée, orpheline lors qu’elle fut séparée de ce petit frère à qui elle n’a cessé de témoigner son amour. Pourtant n’a-t-elle pas été à l’origine de cette lettre dans laquelle Tom déclare vouloir vivre avec sa mère? Taraudée de remords pour avoir trahi son frère, elle lui adresse son cri d’amour. Elle souligne les dégâts collatéraux dus à la séparation: leur corps « a toujours été un champ de bataille » entre la mère et la grand-mère. L’auteur met en exergue l’amour fraternel qui souda le frère et la sœur, rescapés du naufrage. Celle-ci s’efforça de jouer un rôle protecteur, réconfortant.

Les pensées de Tom nous sont restituées par cette sœur bienveillante. On devine sa solitude chez sa mère, sa culpabilité de l’avoir fatiguée, d’être « un traître, un agent double… ». On perçoit la complicité nouée avec le père. On entre en empathie avec cette fratrie dont les vacances scolaires sonnent l’heure des retrouvailles, mais hélas des séparations avec les joies, la tristesse, la colère enfouie, le désert affectif.

Ce récit fait penser à Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine De Vigan dont la mère fragile dut faire des séjours en milieu hospitalier, se retrouvant coupée de ses enfants ou les laissant seuls. On pense aussi à Juke-Box de Jean-Philippe Blondel dont les chansons ont pour but de restituer l’atmosphère d’une époque.

Carole Fives convoque les émissions télé (Collaro, Benny Hill, Pimprenelle et Nicolas, Thierry le Luron…) marquant les années 80, époque où le divorce devient presque la norme (avec consentement mutuel). L’auteur souligne également l’importance de la musique, et ponctue le roman de chansons : le Top 50, les tubes de Lio? Paroles à l’unisson avec la dérive des protagonistes (Jackie Quartz: Juste une mise aupoint, Cookie Dingler : « Ne la laisse pas tomber/ Elle est si fragile »).

Le style épuré, incisif de Carole Fives frappe comme la gifle de la vérité.

Carole Fives signe un récit poignant, marqué du sceau de la douleur et des larmes, qui touchera ceux et celles qui ont traversé une semblable épreuve. Si la vie n’a pas été « un conte de fées » pour les enfants, ils ont su rebondir, aller de l’avant et se reconstruire. Avoir réussi à faire le deuil d’une relation, n’est-ce pas se retrouver soi-même? La lettre de Tom à Sorella qui clôt le roman livre aussi son viatique: « le passé, laisse-le où il est , il faut vivre!».

Ce témoignage est un magnifique exemple de résilience, porteur d’espoir.

©Nadine Doyen

Vassilis Alexakis, L’enfant grec

Vassilis Alexakis, L'enfant grec

 

  • Vassilis Alexakis, L’enfant grec, roman, Stock (20€, 316 pages)

Vassilis Alexakis emprunte le titre de son roman à L’enfant grec de Hugo, confiant que Paris était le rêve inaccessible, nourri par l’album de ses parents et ses lectures.

Le roman s’ouvre sur une silhouette claudicante, celle du narrateur, double de l’auteur, déambulant dans le jardin du Luxembourg, paré des couleurs automnales.

L’auteur s’imagine en train de voguer sur la mer Egée, mordorée, à bord d’un caïque.

Faute d’être son terrain de jeux ou de sport, le jardin du Luxembourg sera son refuge durant sa convalescence et l’objet de ses investigations. Il nous fait partager ses rencontres avec le clochard, élucide les liens de parenté de la belle Elvire et M. Jean. Il nous livre tous les secrets de ce jardin et du Sénat, ressuscitant tous ceux qui ont fréquenté les lieux. Il dialogue avec les statues, un lapin, les arbres comme Séraphine de Senlis. Auprès de la dame pipi, il trouve une oreille attentive et compatissante, car le besoin de s’épancher l’habite. Il revient donc sur cet accident et le séjour traumatisant qui le cloua à Aix en Provence. Lui, qui a une famille éclatée, s’étonna de voir ses fils à son chevet. Les rôles se sont inversés : « j’étais devenu une espèce d’enfant et eux étaient soudain devenus des adultes ». Avec humour et autodérision, il montre comment il s’accommoda de son handicap. On dirait qu’il tourne une séquence des Intouchables quand il déambule à tout berzingue dans le couloir de l’hôpital. Pour égayer les soirées interminables, il teste l’adresse de son pied droit, imagine un dialogue entre le crayon et le Robert tombés.

Sa renaissance pas à pas lui a permis de développer sa capacité à l’émerveillement devant la beauté de la nature, du jardin (les parterres de fleurs « un manuel de géométrie en couleurs »), la fontaine Médicis) ou les détails d’architecture. En « inspecteur des rues », il sait débusquer sur les façades une nymphe, un satyre.

Sa distraction, il l’a trouvée auprès d’Odile, qui donne vie à ses figurines et de sa sœur qui les fabrique. L’auteur dresse l’historique de Guignol, le compare à Punch et se remémore Karaghiozis du théâtre d’ombres de son enfance. Il remonte le fil de ses souvenirs heureux, de ses jeux avec son frère disparu à Callithéa.

Il convoque ses parents disparus, compare la situation de son fils exilé (avec qui les relations sont tendues) à la sienne et aborde une réflexion sur la paternité et la transmission. Il est convaincu que pour s’accomplir, s’épanouir, pour réaliser des prouesses, il faut prendre de la distance avec sa famille.

La mort en embuscade s’invite à la fin du récit, ne serait-ce qu’avec l’agonie de cette feuille restante sur le marronnier. Moment de grâce sublimé par ce rendez-vous avec son fidèle admirateur qui se devait de l’assister dans sa chute tourbillonnante et la sauver. Ne croise-t-il pas Hadès dans les entrailles des catacombes ?

Le récit bascule dans le surréalisme quand la folie s’empare d’un client dans une librairie menacée par l’assaut imminent d’indiens. A la manière de Woody Allen, les personnages s’échappent des pages et se liguent avec les lecteurs. Leur vivacité supplée à la lenteur du narrateur « figurine manipulée par deux béquilles ».

L’auteur développe une réflexion sur la frontière entre réel et imaginaire. N’est-il pas lui-même un personnage de son roman inachevé, d’où l’usage de ses béquilles ?

On devine l’auteur rongeant son frein, impatient de retourner à Athènes de crainte de ne plus reconnaître son pays. Ne pouvant pas passer sous silence la crise grecque, il nous livre ses convictions et pose son regard censeur et caustique sur la richesse de l’église (que les politiques n’osent pas taxer) et le gouvernement. Il brosse une peinture au vitriol de la société grecque (élites corrompues). Il colle à l’actualité, évoquant les JO (qui ont alourdi la dette), les drames, les suicides dus à la pauvreté galopante. Il ne se prive pas de brocarder les paroles ordurières de certains politiques.

Vassilis Alexakis dévoile son rituel d’écrivain et les contraintes qu’il s’impose : vivre seul. Une vie monacale indispensable à l’écriture. Pour tromper sa solitude, il fait défiler les femmes qu’il a aimées ou fréquentées. Désormais, c’est auprès de la dame de bronze « aux formes généreuses », « belle comme les actrices italiennes » qu’il aime se poser pour « une conversation muette » quotidienne, avant de rentrer à l’hôtel.

L’auteur paie sa dette à la littérature, déclinant ses plaisirs de lectures. Son goût pour la fiction, il l’a hérité de sa mère. Il évoque ceux qui furent ses compagnons dès son enfance. Les héros répondent tous à l’appel (Don Quichotte, D’Artagnan, Tarzan, Robinson, la liste est interminable). Il met en relief le rôle du Robert.

A 20 ans, il partagea ses doutes avec ses maîtres tutélaires : Dostoïevski, Faulkner et Beckett qui lui ouvrirent la voie à « son propre chemin ».

Il dénonce le déclin de la poésie et nous gratifie des poèmes de Constantin.

Il épingle « le milieu littéraire parisien » qui « ne reconnaît du talent qu’à ceux qui le flattent ».Il ne manque pas de rappeler notre héritage du grec. Et l’auteur d’imaginer avec une pointe de malice, le remboursement des mots empruntés comme économie ! Cette francophilie reconnue a permis à Vassilis Alexakis d’être le Lauréat du Prix de la langue française 2012. Il contribue à maintenir vivante la flamme de la lecture.

En fermant le roman, on se demande si le narrateur a regagné son studio, si la séance de dédicaces au jardin du Luxembourg a eu lieu, si le personnel médical d’Aix a eu la visite promise. On garde en mémoire ce geste touchant d’offrande à la dame « à la capeline de paille », cette feuille morte déposée sur sa jupe comme un talisman.

Vassilis Alexakis signe un roman labyrinthique, aux accents autobiographiques, émaillé d’une pléthore de réminiscences familiales, de digressions, traversé par la mythologie (Ulysse et la guerre de Troie, Circé…). Il nous offre aussi des parenthèses poétiques et des morceaux d’anthologie (Guignol et Gnafron ayant maille à partir avec le couple présidentiel !) où se côtoient réalité et fiction, happant le lecteur dans ce tourbillon hallucinant ou l’entrainant dans le Paris souterrain.

Un enchantement de lecture qui apporte de la couleur et de l’inédit.

©Nadine DOYEN

Rentrée littéraire 2012—En retard sur la vie, Éric Paradisi

 

  • En retard sur la vie, Éric Paradisi, Fayard (289 pages – 19€)

Dans ce roman, Éric Paradisi se dévoile sous trois facettes : le romancier, l’acteur et l’amoureux. Il entrecroise son parcours littéraire, les tribulations d’ « amantcomplément » et d’intermittent qui ne sont pas sans influencer le cours de sa vie.

Avec lucidité, recul, et une pointe d’auto dérision, Éric Paradisi nous livre une radioscopie de ses débuts d’écrivain, caressant le rêve d’être adapté à l’écran, mais conscient que pour la Pléiade , il doit encore faire ses preuves. Il égrène avec humour quelques souvenirs de salons littéraires, d’interviews. Il y participa avec la désagréable sensation d’ « être un animal exposé » comme au zoo.

Il met en exergue le rôle de passeurs des libraires, soucieux de défendre la vitalité de la création, d’offrir de la diversité. Il témoigne sa reconnaissance à ceux qui rivalisent d’ingéniosité pour promouvoir leurs coups de cœur, Éric Paradisi ayant bénéficié de ce privilège. Une reconnaissance indispensable pour stimuler, et encourager à persévérer, tout comme les retours des lecteurs.

L’auteur nous confie son plaisir d’écrire, bonheur traversé de doutes, hérissé d’obstacles, le sel même de l’énergie vitale, semblable au désir amoureux. Il poursuit cette comparaison, convaincu que le succès d’un livre « se joue dans les premièressemaines » comme une histoire d’amour. Il ne cache pas ses déceptions (lettres de refus), ses projets avortés, ses frustrations, ses désillusions. Lui, « petit moussaillon » devait être préparé à affronter le cap du second titre. N’est-ce pas quand le narrateur est fracassé qu’il s’épanche le mieux sur le papier ? Pour lui, la paternité d’un livre semble le combler autant que des enfants. Mais il y a la pression des autres.

Revisitant son enfance, Éric Paradisi rend un vibrant hommage au père, son héros » qui lui inculqua la passion pour le 7ème art. Il se remémore leurs soirées enchanteresses, « séances secrètes », « la tête au creux de son épaule », scotchés devant la télévision, fascinés par la beauté des actrices, découvrant leur nudité. Et de dédier ce roman à ses icônes, en particulier à Rita Hayworth et Romy Schneider.

Si celles-ci l’ont fait fantasmer, l’auteur a le privilège d’en côtoyer dans ses rôles de figurant et d’acteur. N’a-t-il pas succombé à leurs charmes ? Ne rêve-t-il pas comme Woody Allen de voir une divine créature surgir de l’écran ou de ses pages ?

Il rembobine le film de ses liaisons et s’interroge sur la difficulté d’aimer, après ses fiascos (essoufflement de la ferveur amoureuse, usure du temps, lassitude du couple). Peut-on vivre d’amour et de littérature ? Peut-on aimer après un amour absolu ? Pour le narrateur, le souvenir de Christel est si prégnant qu’il vient se superposer à chaque nouvelle idylle. Comment concilier deux passions rivales : aimer et écrire ?

Éric Paradisi nous plonge dans les coulisses de la création et démontre que le moi du romancier est insaisissable pour l’autre. Ne confondrait-il pas la fiction et la vraie vie ? La réflexion de Meryl : « Tu ne m’aimes pas. C’est l’idée de l’amour que tu aimes… », bien imprimée comme le papillon tatoué sur une épaule, aurait dû lui ouvrir les yeux. Leurs échanges semblent désormais condamnés à se faire par le biais de DVDs.

Ce retard sur la vie n’est-il pas le temps suffisant pour avoir vécu et raté une vie ?

Les fidèles lecteurs de l’auteur auront reconnu les livres évoqués, depuis La peau desautres au prometteur Un baiser sous X, encensé par la critique. Ils retrouveront son écriture poétique dans les évocations du ciel (« Le ciel aux ourlets griffés de pluie », « Le vent crénelait le dôme des nuages », « Les mouettes criaient dans le décolleté des nuages »), sensuelle (baisers de cinéma, les lèvres de Méryl « au goût de thé vert et pétillant », ses jambes au « mouvement élancé » ou « le galbe d’une hanche ».

Dans ce roman, Éric Paradisi se livre à une introspection de ses échecs ,laisseentrevoir son désarroi face à la désintégration de ce qui le faisait exister: ses amours et son métier. Il y développe une réflexion sur la notoriété, la postérité de l’écrivain et la pérennité d’un livre, conscient que « le succès n’aime pas attendre ».

Il chante ce bonheur d’écrire « un travail d’acteur » qui lui procure « une troublante illumination », qui lui permet d’atteindre une certaine volupté, un apaisement, et parfois « coucher sur le papier » des bribes de sa vie allège d’un poids. Sorte d’accomplissement, de catharsis comme pour Louis Malle avec Le Feu follet.

Éric Paradisi rejoint par là même Marguerite Duras qui pensait « qu’on écrivait toujours mieux sur le corps mort du monde et de même sur le corps de l’amour ».

En retard sur la vie, titre emprunté à René Char,résonne comme une ultime lettre à l’absent, ce père adulé (qui ne manqua pas de lui rappeler « que la vie n’est faite que de choix » et une déclaration d’amour aux actrices « immortelles », grâce à l’écran, car « Les gens qu’on aime reposent en nous. Ils s’éveillent n’importe où. Ne s’endorment jamais ». Au lecteur de trouver le frisson révélateur, cher à Nabokov.

Éric Paradisi signe un panégyrique du cinéma et du théâtre empreint de nostalgie.

◊Nadine DOYEN