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Amélie Nothomb, SOIF, Albin Michel, Août 2018, (17,90€ – 152 pages)

Chronique de Nadine Doyen

  Amélie Nothomb, SOIF, Albin Michel, Août 2018, (17,90€ – 152 pages)


Nous avons tous des héros que nous vénérons.

Pour les protagonistes de Jérôme Attal, ce sont Superman , Winston Churchill.

Celui d’Amélie Nothomb est bien singulier, reconnaissons-le, puisqu’il s’agit de Jésus. Elle va se glisser dans son corps pour quelques jours et souffrir avec lui.

Dans des interviews, elle confie avoir eu un intérêt précoce pour Dieu (dès 2ans) !

Voudrait-elle, se demandent certains, régler son compte avec Dieu ? L’écrivaine se justifie en affirmant que « c’est une erreur, une monstruosité ».

Les lecteurs du Pèlerin se souviennent sûrement du chemin de croix que l’écrivaine avait publié peu avant Noël. (1) Ces pages préfiguraient donc ce livre audacieux.

Pour elle « la Passion n’est pas un crime passionnel mais une exécution réfléchie ».

Le titre SOIF fait référence à l’antépénultième parole que l’on prête à Jésus ».

Le « Jésus d’Amélie Nothomb », digne d’une tragédie grecque, revient sur ses miracles et s’étonne de recevoir si peu de reconnaissance. On sourit à entendre cette femme qui trouve son enfant infernal depuis sa guérison !

Il s’interroge sur la mission que le père lui avait confiée.

Il exprime ses regrets, ses envies, ses doutes. On plonge dans ses pensées, non dénuées d’humour. Il ose manifester sa gratitude envers son père pour avoir inventé le corps et salue même son génie. Pourtant ce corps va devoir souffrir, endurer les pires sévices. Car la sentence est implacable. Et inéluctable. Il n’y a pas d’échappatoire.

Il dresse les portraits de Judas, « un problème permanent », de Pierre et Jean.

Il évoque son amour pour Madeleine, ébloui par sa beauté.

On assiste à ce qu’il appelle « les simagrées » : en « entrée » la couronne d’épines que l’on enfonce sur le crâne jusqu’à faire saigner. Puis, « le hors d’oeuvre » qui consiste en une séance de flagellation. Dans son « fatras de paroles », il énumère ses chutes et convoque les personnes croisées alors qu’il traîne « ce poids mort ». 

Après l’amitié de Simon qui l’aide de tout coeur, voilà l’amour de Véronique. « Deux courages d’une sublimité sans exemple ». Moment ineffable.

Et enfin « le plat de résistance », la crucifixion, regardée par des « happpy few », « des connaisseurs triés sur le volet » qui aiment ces tortures. Il ne nous épargne rien. 

Le narrateur aurait pu scander, comme une antienne, son récit par les mots de Damiens  : « La journée sera rude » (2), car lui aussi allait être supplicié.

Pour Amélie Nothomb « cette mise à mort prouve que Jésus n’est pas considéré comme un martyr. C’est pire qu’une humiliation, c’est une flétrissure ». De plus ,voir sa mère sur son chemin de croix est « le comble de la cruauté ».

Jésus en vient à déverser une litanie de reproches à son père pour avoir « inventé de tels supplices ». N’est-ce pas « un vice de forme dans la création », une bévue ?

Pour lui, c’est méconnaître l’amour. D’amour il est question quand il imagine une  autre vie auprès de Madeleine. La romancière insiste sur le contact physique, l’étreinte, l’embrassement.

Le verbe « accepte » traduit la résolution du messie. Un état d’esprit caractérisant aussi Edgar Morin qui, dans ses mémoires, fait le constat qu’il faut se résigner.

On peut être étonné de sa façon d’apprivoiser la mort. Il ressent « l’étreinte maternelle, sa douceur extrême » . Ces retrouvailles sont une épiphanie pour lui, d’autant qu’il constate combien la mater dolorosa a rajeuni. Il rappelle que sa mort a inspiré beaucoup d’artistes et considère leurs représentations de son « repos du guerrier », sa vie éternelle, très réussies. Ces Pietàs sont « des hymnes à l’amour ».

L’écrivaine ne cesse de surprendre puisque le monologue se poursuit post mortem. 

Ce sont des musiques sublimes qui s’élèvent et font danser celui qui venait d’être déposé dans son caveau. Elle aborde le rapport que l’on entretient avec nos disparus.

Amélie Nothomb, romancière érudite, distille sa philosophie tout en évoquant la vie du Christ, glissant des mots grecs (Consultez le dictionnaire Bailly!). Parfois on en vient à oublier que c’est Jésus qui parle quand l’académicienne belge décline la vision de l’amour, de la pluie, de la peur de la mort ou quand elle déploie son incroyable argumentaire sur la soif, « cet élan mystique », qui mène à l’amour !

Si vous êtes féru d’Amélie Nothomb, vous avez dû vous demander si elle a réussi à glisser son mot fétiche : « pneu ». Et bien oui, elle a réalisé ce tour de force ! 

Ajoutons que souvent un mot nouveau vient enrichir le lecteur : ici c’est « pétrichor »  comme le note Stéphane Bern. (3)

Il fut demandé à l’auteure, il y a quelques années, ce qu’elle ferait si elle était présidente, mais on n’avait pas eu l’idée de lui demander quels miracles elle aimerait

réaliser !

En relatant la vie imaginée d’« un Jésus lucide », l’écrivaine mystique signe un roman apocryphe, déconcertant, atypique, qui peut même être dérangeant. Elle a voulu pointer ce qu’elle appelle le malentendu. Elle décrypte la relation père/fils.

Elle aura réussi à nous faire frissonner devant l’horreur et l’indicible, à susciter de l’empathie, à nous apprendre à « cultiver la soif », en enseignant la jouissance de boire : « Pour éprouver la soif, il faut être vivant » ! La soif de la lire reste inaltérée.

Le rôle d’un écrivain, étant pour elle, « d’aider le lecteur à trouver un sens à sa vie », sa confession amène chacun à questionner sa propre foi.

Un récit sous le signe d’ Eros et Thanatos conté avec toujours autant de verve, de traits d’humour. À écouter sur fond sonore de « Personal Jesus » de Depeche mode ! Un roman inattendu qui va bousculer la rentrée littéraire selon Emmanuel Kherad. 


(1) Paru dans Le Pèlerin du 22 mars 2018

(2) Damiens : mots entrés dans la légende, prononcés par ce personnage hors du commun, au destin cruel. Accusé de régicide, il sera puni d’un supplice épouvantable.

(3) pétrichor : odeur de la terre après la pluie.

© Nadine Doyen

Benoît Duteurtre, En Marche ! Conte  philosophique, Gallimard  nrf , ( 204 pages – 18, 50 €), Août 2018

Chronique de Nadine Doyen

713XFZffJAL.jpgBenoît Duteurtre, En Marche ! Conte  philosophique, Gallimard  nrf , ( 204 pages – 18, 50 €),  Août 2018


Benoît Duteurtre  aime nous faire voyager, nous dépayser. Dans son roman précédent Livres pour adultes,il nous emmenait sur le Danube, sur une île grecque.

Par son injonction audacieuse d’ « En marche », cette fois, il nous embarque en Rugénie, « jeune république », « libérée du joug molduve », « candidate à l’Union européenne ». Un pays qui applique une politique « ouverte et écoresponsable ». Curieux de ce modèle de société, inspiré par le docteur Stepan Gloss, Thomas, « député du parti En avant », part enquêter.

La Rugénie, « pays du recyclage », sait vanter ses atouts mais le voyageur note les premiers paradoxes : difficultés pour Thomas à rallier la capitale Sbrytzk, puis son hôtel. Les surprises l’attendent dans cet hôtel 100 % écoresponsable : pas de serviette, juste « un petit carré de coton ».

On en vient à se demander si Thomas a choisi le bon moment pour ausculter ce pays et en dresser l’état des lieux.

On dirait plutôt que tout se dérègle, se lézarde, part à vau-l’eau .

Que penser de cet état, soucieux de lutter contre le réchauffement climatique qui prône le tri sélectif et dont les trottoirs ne sont plus que des montagnes d’ordures, d’immondices, de cageots dégoulinants ?

Que penser d’un pays qui arbore le drapeau américain, qui a opté pour l’anglais en seconde langue officielle, alors que les guides signalent la pratique de l’allemand ? D’où la difficulté pour Thomas de trouver un «  passé historique ». « Make Rugénie great » pourrait être son slogan !

On comprend l’intérêt de Thomas pour cette république qui prône « La parité sur le gazon », qui organise des championnats de la Diversité.

Le visage de la Rugénie authentique nous est conté/restitué à travers le prisme de différentes voix.

Tout d’abord, celle du professeur Stepan Gloss, « économiste philosophe, qui parle à l’oreille du président », permet de cerner ses aspirations. Dans un monologue, il y décline une ode à la nature. Son bonheur d’écouter le murmure du ruisseau, allongé dans l’herbe ou « assis sur un tabouret » rappelle la « liste des plaisirs » de Benoît Duteurtre dans le Livre pour adultes.

C’est en compagnie de la charmante guide, Kimberly, assistante parlementaire (qui lui fut tout spécialement dépêchée) que Thomas découvre la capitale.Celle-ci est peu encline à parler du passé («  terreur communiste, sexisme»).

Que penser d’un pays qui se targue d’accueillir les PMR (personne à mobilité réduite) quand on entend toutes les récriminations que Mélanie confie à Thomas qui vient de dégager son fauteuil, prisonnier d’un nid-de-poule ? Râle-t-elle, comme un bon Français ou est-ce justifié ?

Dans sa diatribe, elle peste contre les trottoirs détériorés, occupés par les cyclistes, les poussettes, ce qui n’est pas sans rappeler un chapitre de Polémiques. Ces nuisances pour les piétons avec l’invasion de trottinettes électriques ne contraignent -elles pas certaines villes à prendre des arrêtés, comme en Espagne. ?

Mélanie, installée depuis 9 ans, dresse un portrait sans concession de la Rugénie : elle se considère victime d’une annonce mensongère. Elle montre comment, avec l’arrivée de nouveaux dirigeants politiques, on a basculé d’un âge d’or à la crise, la mondialisation. Pour elle, le chaos n’est pas loin :état déplorable des écoles et hôpitaux, des prisons, chômage.

On s’attache à sa cause, et comme Thomas, on est révolté par son destin tragique.

Cela se complique quand Thomas décide de se rendre à Blumenwald, vanté comme le « plus beau village de Rugénie », tout aussi difficile d’accès, « la ligne de train pittoresque, entre fleuve et falaise » ayant été supprimée. Et de pointer une fois de plus le paradoxe : lutter contre les voitures et promouvoir la circulation routière.

On pourrait penser que dans ce village, notre globe trotter va trouver le calme en choisissant comme hôtel « Le relais du silence » où l’on converse en murmurant ! C’était ignorer que pour faire vivre l’hôtellerie, la région est « un spot pour les choppers » qui viennent faire vrombir leurs engins le weekend, (puisque c’est interdit dans leurs pays) ! L’enfer ! De quoi indigner les touristes qui se mobilisent, installent un barrage, et la tension monte entre les deux camps.

Pas étonnant que notre voyageur, désireux de connaître les us du pays, ne parvient pas à goûter le plat traditionnel, dont la prononciation est quelque peu hermétique : « chbrtch ». Avec Kimberly, dans la capitale, où il espérait tester des plats régionaux, c’est le « vegetal fooding » qui lui a été proposé. Son hôtesse lui stipulant que le gouvernement vise à réduire le marché de la viande. Et le voilà mastiquant « des biscuits compacts » !

L’obsession de Thomas de manger du « chbrtch » devient un fil rouge tout au cours de son expédition découverte de la Rugénie. En vrai touriste, il se conforme à ce proverbe : «  When in Rome, do as the Romans do ». (1).

Thomas, adepte de « poésie bucolique », va peut-être avoir plus de chance à « La Ferme du bonheur » ! Mais sa conversation avec la paysanne à « l’allure d’un animal bizarre » est édifiante. On imagine sa déconvenue !

La protection des espèces animales devient un sujet contemporain épineux qui menace l’avenir des fermiers.Thomas a en mémoire un reportage sur une autre ferme « dont les vaches produisent trop de gaz à effet de serre ». L’émissaire gouvernemental lance le cri d’alarme : « la planète est malade » et fait pression sur les fermiers démunis pour qu’ils acceptent son offre. Que va devenir ce couple présenté dans le prologue ?

Par ce récit, l’auteur rappelle aux voyageurs qu’il est préférable et judicieux de bien s’informer avant de s’embarquer dans une destination inconnue. Pour éviter les embûches, surtout vérifier la date de publication du guide, s’assurer qu’aucun conflit, qu’aucune grève ne menacent car ils pourraient tout comme Thomas en faire les frais !

Mais ce n’est pas la fin des aléas, car sourire à son prochain peut être pris pour du harcèlement et conduire à la case prison où l’on croise la brutalité du monde. Comment Thomas va-t-il s’en sortir ? Gardons le suspense.

Quel bilan Thomas va-t-il tirer de son voyage d’étude, périple éprouvant ? Ne s’insurge-t-il pas devant ce génocide des arbres, « abattage massif » ordonné par le président pour qui « la forêt vaut cher », « de l’or qui pousse en dormant ». (2)

Sur quoi débouchera sa rencontre avec Gloss, le « conseiller occulte d’un président énergique mais un peu idiot » dont il approuve les théories?

Va-t-elle être déterminante pour sa carrière politique ?

Toutes ces situations évoquées font écho à ce que chacun de nous a pu vivre en voyageant. En Rugénie, on paye en « schobitch »,mais pas de dépaysement par ailleurs car on y tweete et on y prend des selfies aussi !

Benoît Duteurtre, contempteur de notre société, à la plume caustique, signe un conte philosophique percutant et drôle, sorte de roman d’anticipation qui revêt une valeur de lanceur d’alerte, à l’adresse de nos élus, gouvernants engagés dans cette sauvegarde de notre planète. L’auteur ne veut-il pas montrer les limites d’un tel programme, trop utopiste, en soulignant les dégâts collatéraux de certaines mesures, idéales sur le papier. La périphérie peut-elle /doit-elle supporter de voir les nuisances délocalisées à sa porte ?

Suivez les tribulations de Thomas à travers la  Rugénie, véritable odyssée truffée de péripéties. Un road trip stressant pour ce pauvre voyageur, mais si jubilatoire pour nous lecteurs !

©Nadine Doyen


(1)  Traduction : Si tu es à Rome, vis comme les Romains.

(2) :Citation de L’écrivain national de Serge Joncour, Flammarion / J’ai lu.

NB : Et toujours ce plus de trouver à la fin du roman ce précieux récapitulatif des titres de chapitres.