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Frappe-toi le cœur, Amélie Nothomb ; Albin Michel, Rentrée littéraire 2017 – 24 août 2017 (16,90€ – 169 pages)

Chronique de Nadine Doyen

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Frappe-toi le cœur, Amélie Nothomb ; Albin Michel, Rentrée littéraire 2017 – 24 août 2017 (16,90€ – 169 pages)


Reconnaissons à Amélie Nothomb le génie des titres. Elle fait partie des auteurs aux titres qui claquent,interpellent. Pour son vingt-sixième roman, l’auteure nous renvoie à Musset, et à nos classiques ! Un rendez-vous inéluctable !
Le roman s’ouvre par une réflexion sur l’impact du prénom de son héroïne : Marie.
Comme l’affirme David Foenkinos :« Certains prénoms sont comme la bande annonce du destin de ceux qui les portent ». (1) Dans l’enfance, on n’existe que par son prénom fait remarquer Serge Joncour (2). Marie, donc, ne manque pas de charme.
Amélie Nothomb explore le couple : en premier celui formé par Marie et Olivier.
Comme dans Riquet à la houpe, la romancière met au monde des bébés dont certains sont excessivement précoces dans l’analyse du comportement de leurs parents.
La maturité de Diane, dès son plus jeune âge sidère. On se prend d’affection avec cette « enfançonne », rejetée par « la déesse », sa mère. Ses monologues intérieurs sont poignants. N’y aurait-il pas des réminiscences de l’enfance de l’auteure, qui, semble-t-il n’était pas attendue… ?
Amélie Nothomb opère une dissection du duo mère/fille et nous plonge dans les eaux troubles du lien familial entre fratrie, la famille s’agrandissant vite.
On suit le parcours des 3 enfants, mais surtout celui de Diane, qui se distingue par ses aptitudes dès le primaire, puis au lycée jusqu’à sa formation médicale d’interne.
On traverse les épreuves de la famille, Diane ayant quitté, à sa demande, son foyer pour se réfugier chez ses grands parents.
Le lecteur s’attache vite à Diane, qui semble habitée par le « never complain », mais comprend le sens de « Home is where it hurts » quand sa mère tourmentée vient la trouver à la sortie de l’université, espérant la voir revenir à la maison. Pourquoi ces pleurs de Marie ? Qui est l’auteur de cette lettre qui laisse Diane abasourdie ?
Ce tête à tête mère-fille donne à Diane l’occasion de lui asséner ses quatre vérités. N’aurait-elle pas été tentée de « tuer la mère » au comble de sa frustration ?
Amélie Nothomb nous immerge également dans le milieu hospitalier, rendant hommage à ces professions qui nécessitent abnégation et dévouement, mettant en exergue Madame Aubusson, ce maître de conférences qui a vu en Diane « une beauté supérieure ». La narratrice focalise notre attention sur leur relation, leur connivence, leur collaboration. L’une boostant l’autre jusqu’au succès d’Olivia.
Cette entente n’est pas sans éveiller des soupçons d’attirance sexuelle chez son amie Elisabeth. Une proximité telle qu’ Olivia propose de passer au « tu », l’invite chez elle, où elle fait connaissance de son mari (chercheur mutique) et de sa fille Mariel, qui souffre de carence affective. Diane, retrouvant ce qu’elle a vécu, propose d’aider Mariel à combler son retard. L’assertion de jean-Claude Pirotte : « La seule chose qui nous fonde c’est l’enfance » illustre bien le vécu de la progéniture des protagonistes.
L’anorexie, thème récurrent, touche toujours l’un de ses personnages.
Coup de théâtre lors de la réception organisée par Olivia. Et de constater que son discours met si mal à l’aise Diane qu’elle prend la tangente !
Une attitude peu loyale qui rappelle un autre discours : celui du maire dans le roman de Stéphanie Hochet L’animal et son biographe. Propos qui vont dans les deux cas faire tout basculer, pour le moins jeter une ombre sur leurs liens, une fissure dans leur amitié. Tout n’est pas encore envenimé. Doit-on prêter garde à l’injonction d’Elisabeth mettant Diane en garde contre ce personnage toxique ?
Un coup de projecteur est mis sur le couple formé par Olivia, cardiologue, professeur émérite, son mari chercheur, Stanislas et leur fille Mariel qui accuse du retard.
Le deuxième rebondissement : la découverte de Diane va précipiter la rupture dans la relation d’amitié si intense, si exceptionnelle.
La romancière aborde ici la rivalité en milieu professionnel, la perte de la confiance en l’autre jusqu’à la trahison impardonnable. C’est alors que l’amie devient « un monstre » que l’on aurait envie de supprimer. De quoi se révolter, s’indigner.
Le rebondissement final surprend moins Diane que le lecteur puisqu’elle a compris le pourquoi de ce dénouement tragique et nous en donne les clés.
Le plaisir ultime des Nothombphiles aura été de débusquer le mot « pneu » que la romancière distille avec jubilation. Quant au champagne, il est au rendez-vous.
Amélie Nothomb brosse un magnifique portrait de son héroïne Diane, privée dans son enfance d ‘amour maternel. Grâce à son opiniâtreté, cette workaholic hors norme, battante, brillante, merveilleuse, surmonte les épreuves et réussit à concrétiser son rêve de devenir cardiologue. Une vocation née d’une phrase de Musset !
Si Hubert Reeves se déclare heureux d’avoir déclenché des vocations par ses livres, qu’en aurait-il été de Musset, qui, lui, a inspiré l’académicienne belge Amélie Nothomb ? Où sont les hommes ? Au lecteur de s’en faire une idée !
Dans ce roman « fait que de nerfs », « le plus noir qu’elle ait écrit », (4) Amélie Nothomb souligne où peuvent conduire les manquements maternels tout comme l’amour fusionnel dans son analyse magistrale de la violence entre mère/fille. Des attitudes extrêmes pour ces deux figures maternelles paroxystiques qui font réfléchir.
« Une mère peut en cacher une autre », nous prévient l ‘écrivaine !
Jalouse, jalousie sont les deux mots autour desquels est tissé le roman qui aurait pu s’intituler: Jalouse, mais ce titre est celui du film des frères Foenkinos. (3)

©Nadine Doyen


(1)La tête de l’emploi de David Foenkinos
(1) L’amour sans le faire de Serge Joncour
(2) Jalouse, film de David et Stéphane Foenkinos
(3) Assertion d’Amélie Nothomb dans une interview.

Amélie Nothomb, La nostalgie heureuse, roman, Albin Michel (152 pages – 16,50€).

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RENTREE LITTERAIRE SEPTEMBRE 2013

 

 

  • Amélie Nothomb, La nostalgie heureuse, roman, Albin Michel (152 pages – 16,50€).

Si Dany Laferrière se dit « écrivain japonais », c’est bien une écrivaine belge qui nous embarque au pays du soleil levant, le seul à la subjuguer. Ce voyage pèlerinage, Amélie Nothomb l’effectua en 2012, soit 16 ans après son dernier séjour au Japon, avec une équipe chargée de réaliser un documentaire. C’est au comptoir de ses souvenirs que la romancière nous convie dans La nostalgie heureuse. Cet oxymore serait-il le même viatique que celui de Claire Fourier qui dans son journal ne compte que les heures heureuses ?

Amélie Nothomb commence par confier la genèse du voyage, les déboires auxquelles elle fut confrontée, rendre compte des contacts pris. Occasion pour brocarder les renseignements internationaux et de livrer des scènes hilarantes ainsi qu’une attendrissante conversation téléphonique avec sa nounou qui tourne au quiproquo.

Amélie Nothomb, nippone dans l’âme et le cœur, n’avait pas rompu son idylle avec le Japon bien qu’avec Stupeur et tremblements elle aurait pu être considérée comme une renégate, ses romans n’étant d’ailleurs plus traduits.

Ce retour aux sources permet d’esquisser en filigrane le portrait de la narratrice et de « la femme sacrée », celle qu’elle avait aimée comme une mère.

On croise l’amoureuse qui avait noué avec Rinri « un genre de fraternité intense », atypique. On découvre Amélie, la comique, l’hyper sensible qui peut se mettre à trembler « comme une feuille », la conteuse, l’humoriste (qui manie l’auto dérision sans complaisance pour son « sabir abominable », son « japonais de cuisine »), l’obsédée de la propreté, l’engagée solidaire d’un peuple traumatisé. On emboîte le pas de la voyageuse docile qui sait se fondre aux autochtones, « calquer son attitude » sur les leurs et même se dissoudre dans Tokyo comme « une aspirine effervescente ». Enfin on partage avec Amélie, la nostalgique invétérée, les instants de grâce procurés par le kenshõ, cette « perception de l’imminence » ou ima ainsi que son expérience du caisson à oxygène.

Amélie Nothomb relate ses retrouvailles qu’elle a redoutées et la collision brutale entre les images du passé et celles du présent : « L’apocalypse, quand on ne reconnaît plus rien», quand le magasin de bonbons est devenu un pressing. On la suit sur les lieux fondateurs d’où elle exhume ses années de maternelle et avoue avoir fugué de la classe des « pissenlits », nom qui n’est pas sans évoquer Kawabata.

Se font jour des souvenirs convoqués à la manière des réminiscences proustiennes.

Durant cette balade au pays de sa tendre enfance, le cœur d’Amélie Nothomb fut soumis à rude épreuve comme le sismographe de ses émotions l’atteste. Submergée par moments, l’overdose l’oblige à ouvrir les vannes. Elle aurait pu confier : « Ne me secouez pas ». Je suis pleine de larmes.

Retrouver en vrai Rinri son amour de jeunesse, sa gouvernante qu’elle a aimée comme une mère relève de l’ordalie pour la narratrice, d’où cette envie de fuir. Le lecteur entre en empathie lors de la scène la plus poignante, indicible, à son paroxysme. Un vrai séisme intérieur pour Amélie-chan quand elle tombe dans les bras de sa « nounou bien aimée », âgée maintenant de soixante-dix ans. La romancière aborde avec délicatesse, déférence et élégance la notion de la vieillesse.

La catastrophe du 11 mars 2011, elle ne pouvait pas la passer sous silence même si Nishiosan n’en garde aucun trace. Elle y met en lumière l’esprit nippon, leur stoïcisme, leur capacité de résilience. La narratrice a su instiller légèreté et humour pour adoucir la chape gravité à la vue des lieux dévastés de Fukushima où elle a tenu à se rendre, sans deviner qu’elle en aurait des « crampes au ventre ».

Amélie Nothomb nous offre dépaysement (satori) et exotisme. Soit elle nous laisse comme l’héroïne de Lost in translation, étourdie par l’effervescence des villes, les trains bondés, nous dépose dans des hôtels aux chambres exigües. Soit elle nous baigne dans des paysages nippons dont la beauté conduit à l’émerveillement, l’extase, où le temps est comme suspendu, comme au moment des balbutiements des cerisiers du Japon. Ce qui n’est pas sans rappeler le célèbre vers de John Keats : « A thing of beauty is a joy forever ».

Ce récit qui fourmille d’anecdotes, où se mêlent le choc des cultures, des états d’esprit opposés aurait pu s’intituler : Je me souviens. Mais peut-on se fier à ses souvenirs, surtout quand ils remontent à l’âge de trois ou quatre ans ? Pour Cees Nooteboom « Le souvenir est comme un chien qui se couche là où il lui plaît » d’où sa méfiance. Amélie Nothomb y sonde les mémoires, la sienne et celles de ses protagonistes. On serait tenté de croire Philippe Vilain quand il certifie qu’il n’y a pas de bonheur dans l’oubli ainsi que Marguerite Duras qui affirme : « Il reste toujours quelque chose de l’enfance ». Nul doute que l’endroit où l’on a passé une période sereine demeure dans la mémoire et dans le cœur toute la vie. « La mémoire est une aventure bizarre » avance l’auteure. Pour preuve, celle de Nioshio-san, qui flanche, ce que les scientifiques expliquent par une fluidité du temps : « sa capacité de souffrance était saturée ». Ce qui rappelle Proust pour qui « La meilleure part de notre mémoire est hors de nous, partout où nous retrouvons de nous-mêmes, la dernière réserve du passé, la meilleure, celle qui, sait nous faire pleurer encore ».

Roman rythmé par des chapitres courts, truffé de chiffres (16) et de dates qui ont ponctué les déplacements de la narratrice, comme un journal de bord.

Un style épuré afin de « mettre à nu le trouble », ce qu’elle réussit avec brio.

Amélie Nothomb signe un récit touchant, à la veine autobiographique, anti-mélancolique, haut en émotion, dominé par la figure de Nishio-san, dans lequel elle nous initie au « contact high ». Même si la narratrice avance quelques arguments de son « inexistence », le lecteur l’aura facilement identifiée.

Amélie Nothomb, aux multiples facettes dévoilées, nous émeut, nous fait rire, nous imbibe le bord des paupières, nous livre un condensé de sagesse bouddhiste, elle ravive nos souvenirs, en un mot elle nous bouscule en nous faisant partager ses appréhensions, sa joie indicible. On quitte à regret, « la non-fiancée, la non-lumineuse ».

Décernons lui la palme d’or de l’émotion pour ce travail de mémoire drôle, nostalgique et habité de fantaisie. Une épiphanie incommensurable pour le lecteur.

NB : Il reste à mettre des images sur ce récit si personnel en visionnant le documentaire de France 5 : Une vie entre deux eaux. (printemps 2013)

Chronique de Nadine Doyen©