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Le monde est mon langage, Alain Mabanckou, Grasset, septembre 2016 (318 pages – 19€)

Chronique de Nadine Doyen

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Le monde est mon langage, Alain Mabanckou, Grasset, septembre 2016 (318 pages – 19€)


Le titre de l’essai n’étonnera pas celui qui connaît le globe trotter qu’est Alain Mabanckou : éminence à la carrure internationale, ô combien médiatique. Il sait faire rayonner la langue française tout autant que la littérature africaine.

La carte qui ouvre cette « autobiographie capricieuse » permet de situer tous les endroits mentionnés dont Le Congo « cordon ombilical », la France « patrie d’adoption » et l’Amérique où il enseigne (UCLA).

Il voyage d’un état à l’autre, à l’écoute des rumeurs du monde, croise ses pairs.

Ici un colloque, une table ronde, là une présidence de salon. En 2018, directeur artistique du festival Atlantide à Nantes . Les amitiés se tissent et se multiplient.

Chacune des villes est associée à des êtres marquants. Les lieux fécondent l’esprit.

Paris est donc pour Alain Mabanckou lié à Le Clézio, figure tutélaire. Il adresse un exercice d’admiration à cet homme lauréat du Prix Nobel 2008, « aux connaissances inépuisables ». Il nous plonge dans ses romans. Il évoque leur correspondance, se résumant parfois à de laconiques messages, se remémore leur conversation au Jardin du Luxembourg lors d’un vol retour de Bruxelles. Mais les voyages, les jetlags épuisent, et parfois le globe trotter s’endort en pleine conférence !

C’est aussi au cours d’un séjour en Guadeloupe qu’il fit plus ample connaissance avec Edouardo Manet, Franco-Cubain, et enregistra une interview pendant le vol de retour.

Alain Mabanckou déclare apprécier avoir un document sonore d’un auteur avec qui il a des affinités. « On appartient à la langue dans laquelle on écrit » , selon Makine.

Paris, c’est aussi son tailleur, styliste de Château- rouge, fervent défenseur de la poésie. A l’heure où la tenue des politiques est source de polémiques, savoir que « Jocelyn le Bachelor », féru de poésie, habille aussi des politiques, ça interroge !

On connaît l’élégance du sapeur Alain Mabanckou, son goût pour les couleurs. N’a-t-il pas persuadé Augustin Trapenard à venir se faire relooker chez « Jocelyn » ?

Dans le chapitre final, il rappelle l’origine de La Sape, déjà mentionnée dans des romans précédents : Société des ambianceurs et des personnes élégantes.

A Pointe-Noire, le romancier revisite son enfance, convoque sa famille, les âmes disparues et évoque la genèse de son roman : Lumières de Pointe-Noire.

Un saut à Montréal pour retrouver son ami académicien, son complice Dany Laferrière, exilé de Haïti, qu’il soumet à une interview. Il se remémore leur première rencontre. Depuis, leurs routes se croisent souvent, comme en Italie et ils ont tissé une amitié exceptionnelle. Avant d’aborder les ouvrages de son confrère, Alain Mabanckou brosse un portait du cuisinier, en train de préparer « une ratatouille d’aubergines au riz noir », et nous fait saliver quand ,lui, prépare un « poulet batéké ».

Il retranscrit un entretien autour de l’écriture. Comme beaucoup, il confesse avoir été abusé par l’un de ses titres provocateurs ! Ceux qui ont lu L’énigme du retour , « livre de la Renaissance » savent combien ce roman est « comme un chant de rédemption ».

A Londres, c’est une aventure inédite qui l’attendait : écrire une nouvelle, en 48 heures, dans un « refuge conradien », perché sur les toits.

Il nous embarque aussi en Egypte, à La Nouvelle Orléans, au Cameroum. A chaque destination, le lecteur découvre une pléiade d’auteurs.

Dans le chapitre du Caire, Alain Mabanckou a inséré un échange épistolaire avec Jean-Baptiste Matingou autour de la poésie. Ce dernier déplore la « désaffection pour la poésie », son aîné lui prouve au contraire qu’elle est « prolifique ».Elle a pris un autre visage. Il convoque des poètes de renom : le malgache Jean-Luc Raharimanana, le Polonais Julien Tuwim, le Marocain Abdellatif Laâbi, les haïtiens René Depestre et Jean Méttelus et maints autres. Des voix qui soutiennent ardemment la poésie.

L’auteur rend hommage, avec beaucoup de déférence, à de nombreux écrivains.

Parmi eux, ceux qu’il a étudiés, comme Henry Lopez, qu’il appelle « Doyen », qui, grâce à son chef d’oeuvre le pleurer-rire ( 1982), gagna « le rang de classique de la littérature africaine ». Ceux qu’il a lus, une vraie bibliothèque ambulante ! De toute évidence, Alain Mabanckou a bien retenu le conseil de son maître Sony Labou Tansi: « Lire, beaucoup lire avant d’écrire ». On apprend l’origine du titre de son roman : « Demain j’aurai vingt ans », emprunté au grand poète de Mpili (Congo).

Il se reporte à James Baldwin « dès que l’Amérique tremble dans son âme ».

Les voix féminines ne sont pas oubliées. Citons la romancière Bessora ( Gabon et Suisse) « d’un humour et d’une ironie irrésistibles », les Sénégalaises Aminata Sow Fall et Mariama Bâ, « méconnues du lectorat français ».

A Marrakech, il évoque sa rencontre avec Douglas Kennedy, « francophile » et nous avertit qu’il faut mieux éviter de l’aborder en anglais. Il retrace ses débuts (théâtre, journalisme) jusqu’à ce que la France l’adopte et commente son oeuvre.

Ceux qui collectionnent les citations seront comblés puisqu’ elles précèdent chaque chapitre. On croise entr’autres les voix d’ Eduardo Manet, Kateb Yacine, Édouard Glissant « qui souffre encore d’une réputation d’élitisme », Metellus, Camara Laye.

Alain Mabanckou, écrivain, professeur, « géographe de la langue », nous offre un passionnant périple multi culturel, intensément riche, ouvert sur le monde, où les langues dialoguent, où l’humour de l’auteur ravit le lecteur.

Opus éclectique, constellé de souvenirs, de références littéraires, autant de pistes de lecture à explorer. Vingt escales pour un voyage captivant et enrichissant.

De notoriété internationale, l’auteur, « oiseau migrateur », « l’ambassadeur de la littérature d’expression française » est en lice pour le Man Booker Prize,

Souhaitons lui bonne chance !

(Bonne chance aussi à Stefan Hertmans )

©Nadine Doyen

 

Leçons inaugurales du Collège de France Alain Macbanckou : Lettres noires : des ténèbres à la lumière

Chronique de Nadine Doyen

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Leçons inaugurales du Collège de France

Alain Macbanckou : Lettres noires : des ténèbres à la lumière, Collège de France /Fayard, (75 pages – 10,20€)


Le 17 mars 2016, Alain Mabanckou, Prix Renaudot 2006, avait fait converger au Collège de France (1) toute l’intelligentsia parisienne, ses collègues et les anonymes, dont ses fervents lecteurs, tous prêts à boire les paroles de cet écrivain prestigieux,  au parcours singulier.
Mais qu’entend -t-on par leçon  inaugurale?
Il s’agit du premier cours d’un professeur nouvellement nommé au cours duquel il présente ses objectifs. Pour Alain Mabanckou, occuper « la chaire annuelle de Création artistique 2015-2016 », est un moment solennel et historique, puisque ce poste était resté inoccupé depuis 2005 et en plus le confier à un écrivain était une première. Il ne cache pas sa joie, sa fierté de rejoindre cette institution, remerciant ceux qui l’ont élu pour leur « détermination à combattre l’obscurantisme et à convoquer la diversité de la connaissance ». Mais on devine l’angoisse d’Alain Mabanckou devant une telle lourde charge. « Cruelle responsabilité », confie-t-il.
Avec humilité et humour, Alain Mabanckou s’interroge sur sa légitimité au sein de cette famille dans laquelle Antoine Compagnon souhaitait le voir intronisé.
Avec une pointe  d’autodérision, il lance à ses collègues : « Et si vous vous étiez trompés de personne ? Leur laissant la possibilité de se « rétracter », en cas d’erreur.
Il ouvre son discours en rappelant que Paris fut à une époque « le phare du monde noir », que le mouvement antiraciste a mis un terme à cette publicité banania (qui stigmatisait  les Africains et à « son slogan dévastateur ».
Il retrace l’évolution « de la pensée noire », évoque « les Noirs de France » et l’ arrivée sur les écrans de films de la « négritude ». En 1950,Paris devient « la ville de l’émancipation des noirs ». En 1959, « c’est l’Africain qui dissèque la civilisation occidentale » chez Bernard Dadié pour « réhabiliter et exalter l’Afrique ».
Lui, à la fois congolais et français, n’hésite pas à fustiger la France pour sa question des binationaux et son incapacité à tirer partie de sa population multi culturelle, pourtant un atout.
Comment se définit Alain Mabanckou ? Il hésite : « un Congaulois » ? Un « binational » ? Un homme au « nez épaté », né avec le désir de conter, de raconter.
L’objectif d’Alain Mabanckou est de montrer comment « la littérature d’Afrique noire et la littérature coloniale française sont à la fois inséparables et antagoniques ». D’où la nécessité de ne pas plonger dans « le fleuve de l’Oubli » les écrits coloniaux.
A travers plusieurs ouvrages de références, Alain Mabanckou montre la vision que, depuis l’Europe, les explorateurs avaient de L’Afrique, «  territoire des légendes ».
Il présente l’érudit  hollandais Dapper, qui donna son nom au Musée parisien consacré « aux arts d’Afrique noire », créé en 1986.
Il rend hommage aux précurseurs, tels que l’écossais Mungo Park, qui casse « le mythe du bon sauvage » et son homologue René Caillié, qui avec Voyage à Tombouctou lance « la littérature d’exploration africaine ». En 1921, René Maran est le premier lauréat noir à remporter le prix Goncourt pour son roman : Batouala ,qui se révèle « une charge  littéraire virulente » destinée à combattre « la thèse de la supériorité de la culture blanche ».
Il décline les romans d’aventures, d’exotisme qui ont sublimé l’Afrique. Toutefois, cela restait une  littérature coloniale, « esclavagiste », « négrophile ».
Marcel Griaule marque un tournant quant à son regard tourné vers l’humain.
Gide, à son tour, révèle « le travail forcé, les abus, la brutalité des compagnies concessionnaires », tout comme Albert Londres relate « les prétendues ténèbres » dans Terre d’ébène.
Dans son enseignement, Alain Mabanckou désire mettre en lumière une pléiade d’auteurs dont Cheikh Hamidou Kane, Camara Laye qui ouvrent deux voies nouvelles. Ahmadou Kourama (Prix Renaudot) montre les conséquences de l’indépendance : « l’éclat de soleil attendu » conduit à la désillusion, « le colon blanc ayant été remplacé par le dictateur noir. »
Les revues (L’Étudiant noir, Présence africaine) ont contribué à faire rayonner Césaire et Senghor, Fanon, Diop et ont permis « une émancipation des mots, des idées, des hommes ».
L’écrivain salue « l’arrivée des femmes dans le paysage littéraire » dans les années 1970 dont deux Sénégalaises. Pour en savoir plus sur Aminata Snow Fall, Alain Mabanckou nous signale avoir consacré un chapitre à cette romancière dans Le monde est mon langage (Grasset). On voit apparaître une littérature de la « migritude ».
Alain Mabanckou dresse un panorama de la littérature contemporaine, soulignant que « le salut réside dans l’écriture » et adresse son exercice d’admiration envers ceux qu’il lit et estime, ceux « qui brisent les barrières et refusent la départementalisation de l’imaginaire ». Parmi les auteurs primés de sa génération qu’il cite, on trouve des femmes : Virginie Despentes, Marie NDiaye,  Marie Darrieussecq et pour les hommes : Serge Joncour : Prix des Deux Magots 2015 ; les prix Goncourt 2004 :Laurent Gaudé,   2011 : Alexis Jenni et 2015 :Mathias Enard.
Alain Mabanckou, en libre créateur, achève son discours en annonçant sa volonté  « d’entreprendre des voyages à travers la production littéraire africaine » et de « s’appesantir sur  l’aventure de la pensée africaine » sans négliger « l’Histoire passée ou contemporaine » ni « l’attitude de l’écrivain devant l’horreur ».
Il tient à  démontrer « la richesse des études africaines » devenues « une discipline autonome dans les universités anglophones ». Et souhaite voir se développer en France « les études africaines » dans « chaque espace où le savoir est dispensé », conscient que ce « sont des domaines considérés comme suspect en France ».
En héritier de «  la fracture coloniale », Alain Mabanckou souligne notre passé commun,  rappelant que « l’histoire de  la France est aussi cousue de fil noir ».
Gardons en mémoire son message universaliste : «  Le monde est une addition, une multiplication, et non une soustraction ou une division ».
L’éminent Alain Mabanckou  livre un texte enrichissant, truffé de pistes de lectures pour ceux désireux d’approfondir leur connaissance de la littérature africaine.
C’est aussi une invitation à découvrir ou relire l’oeuvre imposante de l’auteur dont les deux derniers romans Lumières de Pointe-Noire  et Petit Piment.
Guettons la couverture du prochain roman pour savoir si elle portera la mention  « véritable roman nègre », en hommage à René Maran, comme il l’annonça !

 

©Nadine Doyen


(1) Le Collège de France est une institution crée en 1530, avec pour devise :
« Docet omnia, il enseigne toutes choses ».
« Plusieurs chaires annuelles thématiques permettent d’accueillir des professeurs invités pour une année ».

Alain Mabanckou – Lumières de Pointe-Noire – Seuil –(19,50€- 282 pages)

Alain Mabanckou

 

  • Alain Mabanckou – Lumières de Pointe-Noire – Seuil –(19,50€- 282 pages)

Alain Mabanckou aura attendu vingt-trois ans pour effectuer son « retour au bercail », sorte de pèlerinage, à l’instar de Dany Laferrière dans l’Enigme du retour.

Invité par l’Institut français de Brazzaville, en 2012, l’auteur en profitera pour retrouver des ponténégrins et renouer avec ses proches tout en alimentant le terreau pour le livre qui retracera ce séjour. Le récit alterne passé et présent, conjugue la veine autobiographique et une fresque qui capte la vie dans les rues, les bars et la foule anonyme, sorte d’état des lieux du Congo.

L’auteur nous ouvre des pans plus intimes en insérant des photos de son album familial en fin de chapitre.

Le roman débute par une confession d’autant plus touchante qu’il s’agit de révéler pourquoi l’auteur avait choisi d’occulter (en 1995) la disparition de sa mère: « atermoyer le deuil ».

Tout en brossant un sincère portrait de Pauline Kengué, figure féminine déjà évoquée dans de précédents romans, il met en exergue les qualités de business woman « chevronnée ». Sa maturité précoce lui permit de percevoir ce que sa mère lui taisait. Avec émotion et gravité il se remémore son enfance, leur relation filiale et leur ultime tête à tête. Les dernières paroles de cette mère, pétrie d’abnégation, sont à jamais gravées : « Mon petit, ne me déçois pas », « Deviens celui que tu voudras devenir… » et scellent une douloureuse et poignante séparation. Les références culturelles s’infiltrent dans la description de la « bicoque » digne d’un roman de Sepulveda ou Hemingway. Alain Mabanckou témoigne de son attachement viscéral au « patrimoine familial ».

Son enfance a été baignée de légendes rattachées à la lune, (« l’oeil céleste », fête du Sacrifice) et de prophéties, de croyances (présence d’un corbeau) qui lui ont laissé de profondes empreintes, tant il fut rempli d’effroi à la vue de Massengo, cet épouvantail ou d’un corbillard.

Autour de Pauline, gravite une famille exponentielle. Parmi cette fratrie, un bataillon de cousins, on croisera les figures les plus marquantes. Son géniteur ayant déserté, Papa Roger sera son père de substitution, autodidacte qui lui inculqua le goût des mots, la curiosité, l’ouverture d’esprit. Il l’initia à la lecture de la presse, « lectures du monde » et à l’usage du dictionnaire pour enrichir son vocabulaire (apocryphe). Il développa son appétence pour « la fragrance de la pomme verte ». Pathétique sa rencontre avec « mère Teresa », qui veilla sur sa croissance et qui n’est plus qu’« une loque humaine », en état de déliquescence. Avec Grand Poupy, « tombeur de ces dames », il revisite ses frasques amoureuses. Yaya Gaston sème le trouble, grisé d’être un personnage de roman.

Il est impressionné par « ces petits anges »qui lui collent aux basques et veulent une photo avec lui.

Alain Mabanckou convoque aussi les disparus « personnages ensevelis dans les ténèbres » et les ressuscite en évoquant des tranches de vie (chasse nocturne). Il découvre le sens des chaises vides.

Le narrateur est perçu différemment selon les personnes croisées. Quand on a renié sa famille depuis des décennies, on doit s’attendre à prendre des claques et recevoir un tombereau de reproches. Pour certains il est le « grand frère », pour d’autres « petit frère », ou encore « l’Américain ». Pour les plus jeunes de sa fratrie, il est « une apparition, une ombre… »

Il incarne l’écrivain que beaucoup rêvent de devenir, celui qui vit chez les Blancs, qui passe à la télé. Pour Grand Poupy il était devenu « un affabulateur public ». On devine un fossé entre lui-même et les autochtones, devenu un étranger, dans leurs échanges. N’est-il pas « déconnecté de la réalité »?

Le cinéma Rex marqua l’enfance de l’auteur au point de donner aux chapitres de la seconde partie des titres de films, traduisant les références cinématographiques de l’auteur.

En parallèle s’esquisse la façon dont le narrateur a engrangé ses connaissances au fil de sa scolarité, fréquentant très tôt la bibliothèque. Il prit plaisir à mystifier ses camarades en leur contant ses fictions. Il reste imprégné par ses cours de philosophie qui lui forgèrent l’indépendance d’esprit.

L’auteur sait alterner gravité et scènes plus légères, matinées d’humour comme les leçons de drague, l’incident du kundia. Avec auto dérision, il revient sur sa naïveté quant à sa lecture dans l’ordre alphabétique. Avec tendresse il évoque sa confusion quand il découvrit que sa mère lisait le journal à l’envers, elle qui se sentait exclue de la complicité de son fils et Papa Roger.

Alain Mabanckou radiographie la vie congolaise: port de l’uniforme dans les écoles, levée des couleurs et hymne national, pénurie de médecins qualifiés, rejet de l’anglais, méfiance des Blancs. Il aborde la religion (catholicisme supplanté par l’église pentecôtiste), la prostitution.

Il ne partage pas la vision d’« un paradis de misère », au contraire il nous conduit vers « les points de lumière » que savent débusquer les enfants. Pour eux le bonheur se niche dans un pneu, des tongs, l’imaginaire prend la relève. L’auteur souligne l’esprit solidaire, l’euphorie collective.

En filigrane défilent le passé colonial une nation marquée par les stigmates de « la traite négrière », les conflits nordistes/sudistes, la guerre civile, jusqu’à son indépendance en 1960.

Avant de s’envoler pour Paris, l’auteur, « oiseau migrateur » confie ce qu’il n’a pas fait, aurait dû faire. Une pointe de nostalgie accompagne ses adieux à sa « concubine », car il subodore comme C.M. Cluny qu’« il y a des lieux que l’on pressent ne jamais revoir, des êtres ne jamais revoir ».

Alain Mabanckou signe un roman touchant dans lequel il tente de s’amender après avoir été taraudé par tant de culpabilité et d’ingratitude. Voilà « l’oubli, l’indifférence réparés », mais peut-être achetés par ses enveloppes laissées discrètement à ses proches. Récit ponctué d’anecdotes, de souvenirs immarcescibles servi par une écriture épurée, une plume « corrodée par le sel des regrets ». Un livre-mémoire, empreint de tendresse, d’amour, de déférence.

Un bel hommage d’un fils à sa mère. Inutile d’attendre d’être à la lettre M pour découvrir cet auteur couronné en 2012 par le prix de l’Académie française.

©Nadine DOYEN