Paul Nicolas, La Fabrique d’une Minorité   Les Jummas, Éditions  l’Harmattan.

Chronique d’Alain Fleitour 

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Paul Nicolas, La Fabrique d’une Minorité   Les Jummas, Éditions  l’Harmattan.

01 02 2018

Une minorité opprimée, une communauté dont on ne parle pas, ou du moins, dont on ne parle plus depuis 1987, une colonisation planifiée, hier de l’avis de la tutelle anglaise des tribus sauvages à isoler, aujourd’hui c’est au Bangladesh, que les Jummas tentent de survivre.
Que peuvent un million de bouddhistes Jummas face à la majorité musulmane du Bangladesh de plus 150 millions d’habitants!

Le livre de Paul Nicolas ne se limite pas à tirer une sonnette d’alarme, ou à écrire le récit d’un génocide selon les mots de Danielle Mitterrand ; » affirmant en octobre 86, Les Hills Tracts sont une région du Bangladesh, où se déroule un drame, c’est tout simplement un génocide. »
Paul Nicolas agrégé de géographie, a consacré 30 années de sa vie, à cette réalité des Jummas, il a soutenu en 2017 une thèse de doctorat, pour leur rendre hommage. A 70 ans celui qui fut un premier de cordée exemplaire, livre plus qu’un mémoire, une indispensable réflexion sur les mécanismes qui conduisent à fabriquer une minorité qui devient une proie si elle n’est pas protégée.

« La Fabrique d’une Minorité », pourrait être considérée comme un pamphlet à l’égard des Britanniques, et des Pakistanais, qui ont créé les conditions d’une persécution admise voire naturelle, de leur colonisation, une occupation de terres qui allait de soi. La minorité sauvage selon les Britanniques, expliquerait l’idée d’un peuple rétif au développement selon les Pakistanais.
C’est bien plus qu’un coup de sang. Paul Nicolas, a voulu rendre une copie propre, conduire une recherche n’écartant aucune hypothèse, conduire un travail de terrain, vérifier, disséquer, éviscérer, confronter toutes les données historiques ou les recensements comme un juge d’instruction impartial, se mettant en équilibre instable, tel le grimpeur qu’il fut, aller chercher l’élément tangible quel qu’en soit le prix.

Dès 1948, Muhammad Ali Jinnah refuse d’accepter les peuples des collines ( Hills Tracts) comme une communauté distincte des Bengalis. En 1975 un coup d’état militaire instaure la République islamique du Bangladesh.

« les peuples des collines ont été désignés, suspectés de ne pas avoir été de fervents nationalistes , les voilà exclus par ce que non musulmans et habitant une zone frontière, page 97. Les Jummas sont acculés et pour certains refusant la soumission, c’est le début de leur rébellion.

« Entre 1971 et 1982, 400 000 colons se sont installés dans les Hill Tracts. L’armée leur fournissait des armes et le gouvernement des terres , du bétail et même une allocation, page 99. »
l’islamisation des territoires est mise en place par le régime, le chant des muezzins couvre l’espace sonore, des centres culturels sont édifiés avec des fonds Saoudiens. Édifiant!
« Militaires et colons s’attaquent aux valeurs culturelles et religieuses des jummas. »

Cependant le fond du problème n’est-il pas ailleurs, quelle motivation se cache derrière cette façade religieuse, et ce depuis près de deux siècles.

En particulier, la conjugaison d’un regard condescendant porté sur les populations des Hill Tracts par les “dominants” couplé avec le désir d’accaparer les richesses de leur territoire, explique les dérives récentes, la guerre des religions est venu cimenter et faciliter l’actuelle hégémonie.
Le contrôle de ces territoires pour des raisons stratégiques, en est l’ultime motivation..

Si sous la pression internationale le traité de 1997 a mis un terme aux luttes armées entre les Jummas et l’armée bengali, il faudra dénombrer plus de 11 000 morts.

Tout n’est pas réglé.

Les travaux de Paul Nicolas sont connus, et leur richesse démontre bien un mécanisme de violence qui peu à peu a justifié l’hostilité, puis le génocide.

Ce récit ajusté de 150 pages préfacé par Devasish Roy, est une voix qu’il faut écouter et lire, d’une étonnante actualité, et sans artifice.

Paul Nicolas a accueilli un des 72 jeunes jummas venus des camps de réfugiés en Inde. Ce jeune jumma est maintenant intégré dans sa nouvelle famille d’où il suit les travaux de Paul et partage ses enthousiasmes et ses craintes.

Le sort des 72 jeunes arrivés en 1987 en France fait l’objet d’un autre livre dont il sera question plus tard.  Á suivre…

Vannes, le  31 juillet 2018

©Alain Fleitour 

 

Et tu n’es pas revenu de Marceline Loridan-Ivens, Éditions Grasset, 2015.

Une chronique de par Alain Fleitour

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Et tu n’es pas revenu de Marceline Loridan-Ivens, Éditions Grasset, 2015, 112p, 12,90€


  

 

Marceline s’est éteinte ce 19 septembre, mais sa voix a pris son envol.

« Pourquoi une fois revenue au monde, était-je incapable de vivre ? » le récit de Marceline Loridan-Ivens, pose cette lancinante question page 72.

Marceline continue, elle évoque « une lumière aveuglante après des mois dans le noir, c’était violent. »


Ce livre « Et tu n’es pas revenu, » témoigne d’une fracassante trouée dans l’horreur. Combien sont-ils ces revenants de l’enfer, incapable de formuler ce qu’ils ont vécu, car aucun mot, ni aucun récit ne peut traduire cette folie.


La grande force de cet ouvrage, est justement d’avoir approché l’insupportable, se battre ou mourir, sauver sa peau ou mourir, chiper un quignon de pain ou mourir, dans ces camps, l’enfer c’est les autres. Page 28, elle pose ces mots,  » il n’y avait plus d’humanité en moi, j’avais tué la petite fille ».  » J’étais au service de la mort ».


En lisant ses propres aveux, on peut se demander si les récits des survivants n’avaient pas malgré eux, occulté des douleurs ultimes, caché les plus dégradantes des saletés commises pour survivre, oublié les lâchetés puériles.


Ici dans ce texte, presque intime, Marceline lâche toutes les vannes de l’horreur, car il faut bien à un moment ou à un autre, tout dire, et peut-être plus, redire qu’elle était devenue une bête affamée, sans avoir la force d’incliner la trajectoire.


Il n’y avait qu’un homme capable de me rendre ma dignité, mon père, pense Marceline, « pour qu’il vive je suis prête à me sacrifier » avouait-elle.

 


Page 18 elle écrit,  » tu as dû me supplier de vivre ». Aussi quand Marceline, est éblouie, aveuglée par les phares de la liberté, toute sa vie bascule car  « tu n’es pas là « , Marceline ajoute alors,  » j’ai toujours pensé ta vie contre la mienne ».
« Tu aurais dû revenir, ils avaient besoin de toi pas de moi.  » p 73


J’ai tenté « d’éloigner Birkenau, je cachais mon numéro » p85, puis basculant dans le vide, Marceline est devenue incassable , avec l’envie de découvrir le monde, se fondre dans des combats censés dissoudre le passé.


Toute la vie, Marceline a recherché la lettre que son père lui a adressée à Auschwitz, la suppliant de se battre et de vivre.


À 86 ans, elle pense encore à son père, et lui fait cet aveux,  » je t’aimais tellement que je suis contente d’avoir été déportée avec toi page 102. »
Ce livre est d’une sublime émotion, comme s’il pouvait exister des gestations aussi longues pour avouer son amour.

Elle restera toujours vivante, paradoxe de notre humanité.

Avec son rire fracassant tous les nuages, et plus encore ceux du passé, ceux de son adolescence, elle a publié d’autres livres dont l’Amour Après.

 

Vannes le 19 septembre 2018

©Alain Fleitour

 

Chien-Loup de Serge Joncour, Éditions Flammarion le 22 Août 2018

Une chronique de  Alain Fleitour, Vannes le 16 Août 2018

RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2018

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Chien-Loup de Serge Joncour, Éditions Flammarion le 22 Août 2018

 


Fantastique Chien-Loup, « Chien-Loup » renoue avec les grands romans d’aventure, ceux de Jack London ou ceux de Jules vernes, Serge Joncour nous offre avec ce récit une impressionnante fresque historique, où le présent paisible de Lise et de Franck, se heurte à une nature redevenue sauvage.

A l’heure du tout numérique, cette confrontation à une nature la plus déglinguée est un pied de nez à l’obscurantisme, une provocation toute Desprogienne à l’adresse de Google, ou autres Amazon, un tweet rageur sur la vie, la vraie, les deux pieds dans la glaise.

Dès les premières pages on frémit, « jamais on avait entendu beugler comme ça », ! On sent l’animal Serge Joncour s’exprimer, il n’y a que lui pour vociférer sa haine de la mauvaise foi, clamer le respect la nature, celle que l’on ne doit ni oublier, ni déguiser, ni dédaigner.
On ne pourra plus écrire sur la nature sans se référer à ce récit, comme à celui de Jean Hegland « dans la Forêt », l’homme reste ce qu’il a toujours été vulnérable.

En arrière plan, Serge Joncour déroule l’histoire de la grande guerre à Orcières, petit village de son Quercy près de Limogne, à un siècle de distance, ce sont les mêmes peurs, les mêmes défiances vis à vis de l’étranger.
Au mont d’Orcières séjourne à la déclaration de la guerre un dompteur de fauves, il est allemand. Des moutons disparaissent, tout le village est gagné par la peur. Seule Joséphine affronte cette peur, une peur qui enfle jusqu’aux dernières secousses, jusqu’au derniers dénouements les plus dramatiques.

Renouer avec la vie sauvage n’est pas sans rappeler l’appel de la forêt. On lit page 9 : « Les anciens eux-mêmes ne déchiffrèrent pas tout de suite ce hourvari, à croire que les bois d’en haut étaient le siège d’un furieux Sabbat, une rixe barbare dont tous les acteurs seraient venus vers eux. Ou alors c’était le requiem des loups parce que les loups modulent entre les graves et les aigus, en meute ils vocalisent sur tous les tons pour faire croire qu’ils sont dix fois plus nombreux. »

 

Il y a le Franck des premières pages qui s’accroche à son smart-phone comme une bernique à son rocher, même pas une barre, rugit-il page 75, « ça capte nulle part c’est de la folie ».
le grand producteur toujours reconnu par la profession, est prêt à défier Netflix, et tous les autres, « les géants du numérique, des monstres », car autour de lui les charognards s’agitaient, à commencer par ses associés Travis et Liem, ce dernier qui page 313, lui lança, « le cerveau c’est comme l’iphone, il faut faire les mises à jour. »


Et il y a l’autre Franck le double de Serge Joncour , qui au contact du Chien-Loup  se métamorphose, entreprend une mue, écoute les silences peuplés de bruits, se fait chasseur, peu à peu oublie sa peur dans cet espace à l’écart, livre bataille, engage la lutte contre Neflix à sa façon, sa lucidité s’est mise en marche.


Arrivé cloué par la peur dans ce Quercy déserté depuis la grande guerre, Franck privé de tous contacts, concède une pause de trois semaines à Lise qui elle a déjà renoncé aux fastes de l’éphémère et du virtuel. Franck devenu l’unique présence humaine à cent lieux de tout, va réapprendre à vivre, dominer ses peurs au contact du Chien-Loup, animal farouche, fidèle et un peu buté, mais plein de tendresse et de reconnaissance pour l’homme qui voudra bien l’adopter.
La phrase assassine de Travis, « t’aurais des gosses, tu pigerais », ronge chacun de ses instants, sa prise de conscience de la vraie nature du numérique, sa perception nouvelle de la violence du monde du cinéma, et de ses dangers mûrit sa vengeance.

Pour Serge Joncour le virtuel est devenu fou, son livre vient nous le dire, aucune violence même animale est capable d’engendrer de tels monstres!
Tendresse et humour viennent jouer avec notre plaisir de déguster ses bons mots et livrer son roman le plus abouti, mais aussi, le plus sauvage de ses romans, l’écriture la plus charnelle, l’expression de ses tripes la plus personnelle.


Une évocation aussi surprenante que réelle de la grande guerre, en fait le livre événement de cette rentrée littéraire. Tout Serge Joncour est là, sa voix noie ses pages de ses intonations qui nous font sourire tant elles sont si justes.

-Putain, mais où est ce que tu nous amènes, dans un trou ou quoi?
-Ben non, tu vois bien qu’on monte… C’est tout le contraire d’un trou. Page 408.
« Chien -Loup », en route pour les Grands Prix.

 

Citation page 475

Vivre à un tout autre rythme,
vivre pleinement à l’abri des autres ne se peut pas
parce qu’il y a plus la moindre zone sacrée.
Il existe au moins des zones d’accalmie,
coincées entre deux combats,
des zones à l’écart.

 

 

©Alain Fleitour