Frédéric Chef, Le Colporteur magnifique, éd. Weyrich, coll. “Plumes du Coq”, 204 p.,15 €

Chronique d’Alain Dantinne

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Frédéric Chef, Le Colporteur magnifique, éd. Weyrich, coll. “Plumes du Coq”, 204 p.,15 €


Quelle mouche a bien pu piquer Frédéric Chef ? J’opterais plutôt pour un moustique virevoltant au-dessus des eaux saumâtres du Schelde (l’Escaut dans la langue d’Hugo Claus et Tom Lannoye). Le valeureux Rémois nous raconte une folle équipée sur les pas de Robert Louis Stevenson et de son ami Walter Wilson. Au travers des Cévennes avec un âne ? Pas du tout. En 1876, l’écrivain écossais projette de descendre en canoë les canaux d’Anvers à Gretz-sur-Loing, petite bourgade entre Fontainebleau et Nemours où Fanny Osbourne, qui vint troubler son cœur de jeune dandy, s’adonne à la peinture. Il raconte son périple aquatique dans un petit livre En canoë sur les rivières du Nord (réédité par Actes sud, coll. « Babel » en 1994) qui servira de guide à Frédéric Chef qui marchera (et ramera) sur le même parcours près d’un siècle et demi plus tard. C’est dire si nous assisterons à l’enterrement d’une Révolution, industrielle, sans pour autant entrer dans une autre, technologique, car c’est sans portable que notre auteur naviguera de friches en zones d’abandon et de misère.

Il quitte Anvers pour Boom et ses briqueteries, puis Willebroek (que l’auteur, pour éviter que ses compatriotes ne se tordent la langue n’hésite pas à traduire phonétiquement en « ouillebrouque ») avant de suivre le halage jusque Bruxelles et le canal de la Senne. Le choc du décor, usine Renault abandonnée à Vilvorde ou décharge publique de Neder-Over-Heembeek, sera adouci par la bonne liqueur de Jean-Pierre, le bouquiniste de La Borgne Agasse dans Matonge (quartier congolais de la capitale) qui hébergera notre explorateur d’un autre temps pour une nuit roborative. Mais n’eût-il pas dû le prévenir en lui donnant à lire Belgique toute nue où Charles Baudelaire, magnanime, prévient du suicide :

– Je sais un moyen de guérir

De cette passion malsaine

Ceux qui veulent ainsi périr :

Menez-les au bord de la Senne

Voilà de quoi lui donner le courage de retrouver le Canal qui mène à Charleroi. Le paysage ne change guère « Entre Tubize et Ittre, les anciennes usines sidérurgiques arborent leurs tuyères rouillées, leurs cuves, leurs monte-charges inclinés, leurs gueulards inoffensifs. Des pipelines traversent le canal. Toutes ces ruines de l’ancien labeur n’attendent que le chamboule-tout de la démolition. » (p. 59) La traversée de La Louvière, où canettes de bière et gravats jonchent le sol, donne à la ville un petit côté surréaliste : la ville d’Achille Chavée accueillit en 1935 la première exposition mondiale du mouvement initié par Breton. Ce fut la seule aussi.

La marche vers Charleroi passe par Pont-à-Celles, ce qui nous vaut cette petite contribution de notre voyageur au déterminisme social : « Des adolescents boutonneux

traînant toute la misère du monde draguent deux minettes aux allures collectives. » Il est vrai que l’auteur précise que « Charleroi rappelle certaines cités de la défunte URSS » ce qui lui confère en fin de compte « une paradoxale beauté ». L’auteur n’est pas sans nous rappeler le passage de Rimbaud dans le “Pays noir”. Je ne suis pas sûr que ce détail rassure le lecteur et que l’ouvrage sera primé par l’Office du Tourisme de Wallonie, même si les vallées à venir vont se présenter sous une lumière plus soyeuse. Stevenson nous avait averti : « Contrairement à toute attente, la Sambre n’est nulle part aussi belle qu’entre Jeumont et Charleroi. » La Haute-Sambre paraît dès lors presque joyeuse et fleurie, le promeneur rencontre un port de plaisance où « quelques voiliers, attachés à leur anneau, songent à prendre le large. » Il n’en faut pas plus pour qu’il nous gratifie d’un sonnet.

C’est accompagné de Cingria qu’il passe la frontière. À Jeumont, chez Lina, il est le seul client pour goûter la flamiche au Maroilles. À Guise, c’est le familistère de Jean-Baptiste Godin, ce “Versailles du prolétaire”, qui intéresse le marcheur, plus que l’Hôtel de Guise où sa réservation a été perdue. À Compiègne, il veut imiter son initiateur et se procure un canoë, un modèle gonflable, made in China, pour descendre l’Oise. Le canoteur n’est pas le bienvenu aux écluses. Il rame jusqu’à Creil, tantôt en eau propre, tantôt au milieu de déchets, bouteilles de soda gluantes ou barquettes de frites graisseuses. « Les voyages, comme les testaments s’achèvent toujours par un codicille » (p.185), notre champion arrive en forêt de Fontainebleau. Il retrouve le vieux pont de Grez-sur-Loing (Gretz qui, depuis Stevenson, perdu son “t”) et l’auberge Chevillon mentionnée par son illustre prédécesseur. Comme lui, il descend sur Barbizon, pays fréquenté autrefois par Corot, Daubigny, Rousseau, Millet. L’âme de Fanny Osbourne et la mémoire de Robert Louis flottent dans ces murs ; sur la façade de l’hôtellerie à faux pans de bois du Bas-Bréau, on peut lire R Louis Stevenson while at his wrote Forest Notes.

Il faut prendre cette odyssée au second degré, le livre ne manque pas d’humour, et d’humour belge ai-je envie de préciser, car la dérision (et même l’autodérision) est partout présente. Il a aussi la qualité de nous faire découvrir un grand auteur naturaliste, Robert Louis Stevenson, qui nous donne sa vision du voyage : « Une randonnée devrait être entreprise seul, parce que la liberté en est l’essence ; parce qu’on devrait être à même de s’arrêter ou de repartir, suivre le chemin-ci ou celui-là, au gré de sa fantaisie » (p. 124). L’Écossais, que l’on découvre libertaire, nous livre ici un voyage à l’intérieur de l’être.

L’écriture trouve dans les dessins en noir et blanc de Daniel Casanave un parfait complément. Ils participent du même esprit, même la statue de Léopold II, le roi conquérant, paraît minable sinon ridicule sous un vent d’automne que l’on devine froid et triste. À se demander si Casanave, à l’instar de Wilson, n’a pas suivi l’auteur pour croquer, dans son dos, des atmosphères, des sensations.

Je ne sais quel conseil donner à Frédéric Chef pour un prochain périple littéraire. Peut-être devrait-il suivre, entre Herstal et Seraing en banlieue liégeoise, l’itinéraire

des frères Dardenne ? Ou mieux, s’il repasse à Bruxelles, de choisir les frites de “Chez Antoine”, place Jourdan. Les meilleures du Royaume.

©Alain Dantinne

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La Promesse d’Almache – Alain Dantinne – Plumes de coq ; Weyrich

Une chronique Nadine Doyen

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  • La Promesse d’Almache – Alain Dantinne – Plumes de coq ; Weyrich (200 pages -15€).

Tout d’abord, il me semble utile pour le lecteur de situer Almache. Un hameau dans un coin perdu de l’Ardenne profonde, « un croupion de terre wallonne », proche de Bouillon. Ce qui explique la « pauvreté culturelle » déplorée par les protagonistes.

Quelle est donc cette promesse? A qui est-elle destinée? De qui émane-t-elle?

Le narrateur remonte à l’historique de cette bâtisse, « ancien relais de chasseurs », « gentilhommière campagnarde », à son acquisition par Pierre et Dydie. Couple sans enfant, ce qui peut expliquer que Dydie reporte toute son affection sur son neveu, Arthur. La vie de ces bourlingueurs est évoquée depuis leur rencontre jusqu’au décès du mari. Tout bascule pour la veuve, plongée « dans une solitude forestière ».

Le narrateur explore la relation complexe entre un neveu et sa tante, liens d’autant plus intimes qu’elle manifeste le souhait de l’adopter, d’en faire son héritier putatif.

Qu’éprouvait-il pour elle? De l’amitié»? De la commisération?

Le narrateur décortique le parcours d’Arthur, l’obtention de ses diplômes, son poste d’enseignant. Son éloignement de ses géniteurs (dû à un père qui le considérait comme « un incapable, un déviant ») ne favorisa-t-il pas son rapprochement de sa tante? Une complicité se tisse. Plus en confiance, Arthur n’hésite pas à revendiquer sa différence, à faire son coming out, à s’épancher de façon directe, évoquant son tourisme sexuel, « les backroooms », quitte à choquer cette prude bourgeoise, mettant fin à ces questions indiscrètes de sa tante, qui tournait autour du sujet.

Dydie se montre tolérante, soucieuse de son bonheur, « avec une fille ou un garçon ». Il n’hésite plus à rendre visite à sa tante avec ses conquêtes du moment.

Il lui présentera donc Christophe, éphèbe à la « peau d’ange », aux « lèvres brûlantes qui n’ignoraient rien de la tendresse », Etienne, envers qui elle ressentit de la jalousie ». Il privilégiait les «  rencontres fugaces » mais intenses, refusant de se laisser phagocyter par la passion. Lucide, quand un fossé de vingt ans les séparait. Arthur ayant une oreille réceptive, pour sa tatie, celle-ci, à son tour se livre à des confidences, lui confessant de « délicieux égarements ».

La présence d’Arthur est si fréquente que cela va devenir une habitude, une nécessité.

Progressivement, il se retrouve piégé, aliéné, esclave des caprices de cette tante, qui au décès de son mari sombre dans la dépression, la mélancolie et s’installe dans l’immobilisme et l’oisiveté. Ses journées sont ponctuées par les rencontres de bridge, les visites du voisinage (personnages hauts en couleur, parfois parasites), et à l’occasion, par la préparation de repas festif.

Le tri de la pléthore d’ouvrages de la bibliothèque de l’oncle (où se côtoient Mauriac, Blondin, Matzneff, Marceau, Jules Roy…) génère chez Arthur une réflexion autour de la pérennité d’un livre, constatant l’aspect « «éphémère » de la littérature. Que garder pour sa tante ? Les écrits des féministes: Colette, Sagan, Beauvoir, Duras, s’imposaient, Redu étant la destination idéale pour les autres, mieux que le pilon.

On suit l’évolution de la santé de cette dépressive, et assiste impuissant à la déliquescence de son corps. Situation qui nécessite toute une logistique d’aides à domicile. Le narrateur ne nous épargne rien des rechutes de l’intranquille, des alertes

lors de ses hospitalisations, abordant la perte de l’autonomie et la déchéance liées à la vieillesse. La possibilité d’un « centre de revalidation » s’avère typiquement belge.

Alain Dantinne, à la plume caustique, ne manque pas de distiller une série de scènes cocasses: Arthur, victime des puces; l’incident des « chatteries » sous la table, lors d’une partie de bridge. La confection de la tête de veau, est décrite avec tant de détails, qu’on croirait suivre une séquence culinaire filmée. L’escapade dans les Hautes Alpes, chez Michel, où Arthur « trouvait son Patmos », une vraie odyssée.

Ces parenthèses apportent de la drôlerie, de la légèreté, l’humour enrobant le tragique.

Dans ce roman, Alain Dantinne focalise notre attention d’abord sur le couple, puis sur le duo tante/neveu, brossant deux portraits antinomiques, très vivants.

L’auteur excelle à affubler la tante de multiples noms: la douairière, la bourgeoise, l’hôtesse, la rombière, la bigote, selon les circonstances. Avec l’âge et la maladie, elle devient: La vieille sédentaire, la casanière, la vioque. Avec l’addiction à l’alcool, elle devient une « dipsomane ».

De même pour le neveu qui est tour à tour: chenapan, mécréant, baroudeur, une chiffe, un pantin. Malgré tous ces qualificatifs réducteurs, Arthur a engrangé une vaste connaissance littéraire. Féru de peinture, de Verlaine, Rimbaud, il nourrit un projet culturel exaltant , celui de métamorphoser l’hostellerie en «  Centre Paul Verlaine » et ainsi redynamiser les environs. Parviendra-t-il à le concrétiser ?

Pour pimenter la fin du roman, Alain Dantinne introduit un rebondissement déboussolant. Arthur tombe de Charybde en Scylla, tout comme le lecteur. Il encaisse le pot aux roses, cette trahison, tel « un uppercut ». Quand il réalise combien il a été floué, manipulé, il ne peut réprimer sa révolte, sa rage, son indignation, à l’encontre de cette complice: « Salope », « la sournoise ».

On tremble pour le héros, si dépité, quand il prend le volant avec l’idée de dire « Merde à la vie ».

Le lecteur, tout aussi abasourdi devant un tel dénouement, entre en empathie avec celui qui a fait montre de tant d’abnégation et de dévouement. N’a-t-il pas été perdu, « troué » par son excès de bonté, de gentillesse, de tendresse, de sentimentalisme?

Comment allait-il rebondir, remonter la pente? Grâce à son métier? Grâce à l’alcool, remède pour «  les âmes tristes »? Par ses voyages au bout du monde? Toujours est-il que se sentir libéré, « délivré », n’était-ce pas un immense soulagement, après « vingt ans de non-dits »?

Alain Dantinne signe un roman poignant, traversé par la littérature et la peinture et l’humour, mettant en scène un duo, dopé par «  la méthode champenoise ». Un huis clos familial dont l’épilogue si imprévisible, fait découvrir la perfidie des hommes.

Lecture d’autant plus bouleversante que cet ouvrage est dédié au regretté Alain Bertrand, à qui le no 65 de Traversées avait été consacré.

©Nadine Doyen