Hugh Raffles, Créatures de Tchernobyl, L’art de Cornelia Hesse-Honegger, Éditions Wildproject, 85 pages, février 2022, 12€

Une chronique de Lieven Callant

Hugh Raffles, Créatures de Tchernobyl, L’art de Cornelia Hesse-Honegger, Éditions Wildproject, 85 pages, février 2022, 12€

Cornelia Hesse-Honegger a commencé à dessiner des drosophiles mutantes dans les années 1960 lorsqu’elle était illustratrice scientifique à l’Institut de zoologie de Zurich. Elle s’est ainsi formée à observer de très près les Quasimodos comme appelaient alors les chercheurs, les insectes dont elle avait à reproduire avec minutie les infirmités pitoyables et monstrueuses créées en laboratoire. Pendant, son temps libre, elle continuait d’être fascinée par les insectes, elle a appris à les récolter, les collectionner, les représenter. À partager avec eux une sorte d’intimité. 

Quand le réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl a explosé, Cornelia Hesse-Honegger était prête pour entreprendre ce travail de longue haleine: établir les cartes où les retombées radioactives s’étaient produites, entreprendre des collectes, repérer les anomalies sur les insectes.

Différentes formes de la même perturbation sur une espèce de punaise écuyère (Lygaeidae, Lygaeus equestris) à Tubre (Italie), village touché par le nuage radioactif de Tchernobyl en 1986 : ailes froissées, cloques, trous, perturbation du pigment et de la chitine. (1994)

En perfectionnant ses méthodes de recherche, sa collecte de données est devenue beaucoup plus systématique et sa documentation plus rigoureuse. Son travail prend alors une autre dimension qui le situe à la croisée de différents domaines. Cornelia Hesse-Honegger s’implique aussi différemment dans une approche qui se veut plus militantiste. Elle contribue par son travail et par son questionnement sur ses méthodes à démontrer qu’« il ne saurait exister d’habitat de référence sur une planète entièrement contaminée par les retombées d’essais nucléaires hors-sol et par les émissions des centrales nucléaires ». Elle vise à faire reconnaître les effets des radiations à faibles doses sur les insectes et les plantes. Il n’existe pas de seuil zéro où aucune altération cellulaire ne peut être observée.

Mécoptère de Reuenthal, canton d’Argovie en Suisse, près de la centrale nucléaire de Leibstadt. Les deux ailes du côté droit sont déformées, et l’abdomen est gonflé et déformé.

Pour illustrer son rapport à l’insecte, Cornelia montre à Hugh Raffles, les dessins des détails de la lune qu’a réalisés au XVI siècle Galilée et qu’il a observés grâce à ce nouvel instrument, la lunette astronomique. Pour ses collègues de l’époque, ce n’était pas la lune qu’il représentait, la lune telle qu’ils la connaissaient et la voyaient. Comme Galilée à son époque, Cornelia a dû affronter une sorte d’incrédulité et de rejet. De la part de ses collègues scientifiques réfutant à son travail pourtant si méthodique, le rôle de marqueur scientifique, de preuve intangible qu’il se passe quelque chose qu’ils refusent de voir ou de tenir en considération. Par les critiques d’art qui situent son travail pourtant hors normes en dehors du champ artistique. Pour eux, il ne s’agit que d’illustrations. Personne ne considère l’aspect singulier de ces petits êtres mutilés, il serait pour beaucoup absurde d’y voir simplement des portraits. 

« J’aime que l’insecte puisse être lui-même. c’est pour cela que je représente l’individu tel qu’il est. » (…) « Ce qui m’intéresse, c’est de montrer ce qui fait un individu. »

Le père de Cornelia Hesse-Honegger, Gottfried Honegger était une figure de proue du mouvement artistique international de l’art concret. Sa mère, Warja Lavater était une graphiste et illustratrice reconnue. La peinture concrète de cette période d’après-guerre refusait les références figuratives ou même métaphoriques. (cfr « carré blanc sur fond blanc » de Malévitch). La peinture concrète n’avait pour références qu’elle-même et ses propres procédés, se situait en rupture totale face au conservatisme de l’art figuratif.

« Max Bill, Richard Paul Lohse et les autres pères fondateurs de l’art concret prirent pour modèle le constructivisme soviétique, les expérimentations géométriques de Mondrian et De Stijl, et le formalisme du Bauhaus. » 

« L’art abstrait qui s’appuie sur un langage visuel fondé sur les symboles et sur les métaphores, revient encore à « peindre des choses », il est encore lié à l’objet qu’il mime. » L’art ne devrait parler que de lui-même, pour les artistes concrets.

Il existe en effet un lien secret entre l’art concret dans lequel a été baigné son enfance et le fait que chez Cornelia tout soit géométrique, mesuré, et que les insectes soient minutieusement représentés sur une grille. Dans son désir aussi de peindre en effaçant le plus possible sa trace personnelle. 

Pour elle, « l’art et la science sont complémentaires et interdépendants. » 

« Peindre est  une manière d’apprendre à connaître un sujet sous toutes ses facettes, de le percevoir dans toute sa richesse biologique, phénoménologique, politique. Ce n’est pas simplement un moyen d’exprimer ce que nous voyons, c’est une discipline qui s’apparente à une école de la vue – qui nous enseigne comment voir en profondeur. »

« Le regard actif stimulé par la pratique de la peinture et le dessin est la base de l’enquête scientifique, la méthode empirique commence par un développement artistique d’un mode d’attention fondée sur l’observation minutieuse de la nature. »

Cornelia aimerait que les gens voient dans ses oeuvres autre chose que la dimension emblématique de l’insecte. Autre chose qu’un indicateur biologique, un signe d’alerte, la prophétie d’un jour qui a déjà commencé à poindre. Les peintures de Cornelia évoquent un destin commun, une vulnérabilité physique commune face à la malveillance industrielle, un empoisonnement invisible et sournois. 

La lecture de ce livre de Hugh Raffles mais aussi de cet autre intitulé insectopédie qui évoque d’une manière plus étendue et complète des histoires singulières d’hommes et d’insectes a eu sur moi un impact profond. Elle a comme changé mon rapport au monde et en particulier mon attention face à ces êtres singuliers et multiples que sont les insectes. Il y a de quoi être ému de leur beauté méconnue et du sort qu’il leur est réservé fait d’indifférence et d’ignorance. Je me trouve aussi confortée dans l’idée que les barrières entre les disciplines diverses sont arbitraires qu’il est indispensable pour un poète, un écrivain de ne pas se couper, se défaire, s’éloigner de connaissances qui ne seraient pas de son domaine. J’aime envisager la poésie comme mode de connaissance de la vie, de l’humain et de l’univers au sein duquel il est comme n’importe quelle autre particule, conscient ou pas des destins qui nous unissent.  

Il y a quelques jours, la NASA et L’ESA ont révélé au public pour la première fois les images du nouveau télescope spatial James Webb. Je n’ai pu m’empêcher de songer aux images de Cornelia Hesse-Honegger qui offrent aux regards des spectateurs une réalité qu’on ne soupçonnait pas et comment ces images peuvent modifier nos connaissances, notre vision. Les images du nouveau télescope Webb sont de 6 à 10 fois plus précises que celles que nous a envoyées l’ancien télescope Hubble. Pendant des dizaines d’années notre imaginaire collectif s’est forgé grâce à des images floues, incomplètes. Il faut aussi songer qu’au-delà de ces nouvelles représentations d’artiste de l’univers ancien, ce qui intéresse principalement les chercheurs ce sont les autres spectres de la lumière, le rayonnement infrarouge entre-autre qui leur permettront d’analyser les températures, le contenu des gaz, etc..Bref, il s’agit de données et d’informations, qu’il me faut moi simple humaine seulement très vaguement comprendre. 

Cette inclinaison à se surpasser par l’imagination, la volonté de comprendre peut me permettre à moi comme à plein d’autres d’avoir accès à l’impensable, à ce qui en apparence contredit d’éventuelles croyances ou savoirs. En poésie, il est souvent question pour moi de cette limite du visible, de l’imaginable. Contrairement à tellement de domaines scientifiques pointus, la poésie reste ouverte, accessible aux plus simples d’entre-nous.      

©Lieven Callant

Lectures intéressantes sur Basta concernant les dangers du nucléaire: ici

Dossier Le risque nucléaire

Nucléaire : l’accident qui ne doit pas arriver

Le télescope James Webb à la découverte de l’Univers ancien

« Les images du James Webb Space Telescope sont extraordinaires »


Atomic Photographers : Cornelia Hesse-Honegger

Béryl Breuil, Et mes yeux canadairs, Editions Gros Textes, 2018, dessins de l’auteure, ISBN : 978-2-35082-375-1, 85 pages, 10 euros.

Chronique de Rome Deguergue


Béryl Breuil, Et mes yeux canadairs, Editions Gros Textes, 2018, dessins de l’auteure, ISBN : 978-2-35082-375-1, 85 pages, 10 euros.

Béryl Breuil « dessine des textes qui chantent et des poèmes à danser depuis longtemps dans de nombreux carnets et parfois dans des salles de spectacles. Elle les enregistre aussi en forme de chansons comme dans l’album Pelages – Beryl B (2017 – Sept Nains Prod – In Ouïe Distribution) ».

Tels Julien Blaine, artiste et poète français, l’un des créateurs de la poésie action qui a participé à la vie de la poésie performance en France comme à l’étranger, ainsi que Sylvie Nève, poète également française, « engagée à vif dans l’existence, individuelle et collective », dont la poésie consiste souvent en un dialogue avec les écrivains qui l’ont précédée, ici Béryl Breuil, leur cadette, s’entretient tant avec le grand Tout qu’avec l’infime, se parle à elle-même, à sa famille, aux humains trop humains, au monde végétal, animal… en recherche pour trouver – peut-être, (ou simplement dans le but de pratiquer un arrêt sur image) le sens de son existence, de toute existence, en des poèmes « expansés », dépeints, oserais-je avancer, – en une sorte de métempsychose assumée, tentative d’identification, de dialogues croisés avec ce qui est, et ce qui fut, ce qui sera sans doute aussi, avec ce qui la constitue, l’entoure via un cheminement, re-connaissance élargie, mené pas à pas, son après son, mot après mot, de son être (vs avoir) au monde du vivant & des choses et vice & versa :

(…) un long continuum / mes cuisses et le rocher      mêlés / ma main et le torrent dedans / dehors / tout se confond / remords    / passions / métamorphisés dans la matière première (…) (p. 11)

Son verbe délicat, percutant, toujours sincère est tantôt à lire dans le silence du regard du lecteur attentif ou bien encore chuchoté et s’entend également à dire, à clamer, lors de performances artistiques virevoltantes, cadencées, où le phrasé de sa voix mélodieuse donne à entendre : mots contre maux, jeux de langage multiples, alternant entre prose poétique et haïku ponctués par la cadence de son corps liane et les échos de la musique qu’elle compose et joue avec bonheur.

Dans le but de suivre les méandres de cette écriture serpentine, ci-dessous, quelques extraits des différents chapitres (hormis le dernier : « comptines ») constituant cet ouvrage sans ponctuation, ni majuscules, les mots évoluant au gré des zones du blanc des pages remplies, contournées, stigmatisées, illustrées…

miracles

je voulais en finir / avec mes souvenirs / alors j’ai pris / un couteau / une planche à découper / je les ai regardés     longtemps / puis me suis évanouie / à mon retour / la soupe était / prête (p. 9)

dissolutions

il faut / que je m’enfuie des fois / que je / m’enfuie loin dans les bois / que j’aie / mon heure à moi il faut / que je / m’enfuie de moi / que je / perde ma trace à pas / de loup / me sème sans pain ni / cailloux / sans cailloux blancs qu’on me laisse / le temps / que m’oublie / que dévie / cet ennuyeux cours / magistral (p. 16-17)

jeux d’enfants

détends tes muscles et viens t’étendre / dans la boue de l’étang / laisse couler et viens te rendre / aux sables mouvants /tu y apprendras le mouvement / de l’abandon subaquatique / celui qui fait qu’au fond du temps / un tourbillon te régurgite / te rend à la surface / lavé / tu reprendras ta place    / après / viens te coucher au bord de l’eau / laisse couler / laisser les loutres et les crapauds / te manger (p. 25-26)

mystères

on ne peut pas tout savoir / on ne peut pas tout dire / il y a encore quelque part / du désir / ouf / (…) une main dans l’eau noire / vient sortir de l’oubli / une antique nageoire / aplatie / engourdie par le froid / elle fonctionne encore / dans ma poitrine elle bat     / fort / plouf        (p. 29)

recentrage

(…) tout commença un jour / SCHLACK / par un coup de ciseau et UN / apparût / de nulle part / l’identité / avec son petit pansement sur le ventre (…) (p.36)

parures

dissolvant sur mes ongles / disperse en une seconde / mes couleurs de guerrière / primaire / (…) vapeurs d’acétone / la grâce sur mes doigts / s’efface et je m’étonne / le féminin s’en va /               en sentant très mauvais (p. 42)

quarantaine

(…) ne te retourne pas / passe / va-t’en /        tant qu’il est encore temps (p. 47)

incendies

j’ai tant pleuré / j’ai pleuré mes pères mes grands-pères mes aïeux / mon arbre tout entier / j’ai pleuré le sous-bois et la forêt primaire /aussi la secondaire et les grands séquoias / pleuré la flore la faune et toute l’Amazonie /

que reste-t-il à éteindre ? (p. 53)

légère

(…) donnez-moi / de quoi de quoi / ne ja ja jamais dérailler / ohé ohé /      ohé ohé matelot / remets dans mon moulin ton eau / que le grain qui me vient / ne devienne pas pain / ohé ohé matelot / l’horizon danse sur tes flots / la tête tourne et je te vois / de loin / tiens moi bien (…) (p. 58-59)

traversées

(…) le chant des sirènes / crie sur l’eau sombre / d’une voix de mauvais GPS / italie / italie / grèce / grèce et les vieilles chimères / ailes de poisson / queues d’oiseaux / sortent de leurs vases antiques / déchaînées / phallus érigé devant la mort gorgone / ne te retourne pas / il n’y a plus de choix (…) (p. 66)

jours de fête

famille je vous salue / de loin de ma cahute / au milieu des bois / que vous ne connaissez pas (…) je vous embrasse (p. 78)

L’écriture de ce recueil s’articule autour des Traversées des saisons de nos vies, (dont les titres des différents chapitres indiqués ci-dessus en gras constituent un fil d’Ariane explicite) ; saisons, phases, pauses & avancées plurielles interrogées – telles quelles, puis retournées comme un gant « pirouette cacahuète ».

Les mots de Beryl Breuil se lovent, se plient & se déplient, s’articulent, circonvolutionnent autour d’une manière de ses vers (dixit le poète Rainer Maria Rilke) proche de la comptine, utilisant : répétitions, rengaines entêtantes, jeux de mots, assonances / dissonances, vrai / pas vrai… où l’on chercherait en vain sans doute : sagesse et modus vivendi (échappatoire de poète pour mieux supporter, transfigurer la vie et s’en distraire au sens pascalien du terme et propre à « lâcher prise » ?).

En regard de ce cheminement poétique, les dessins de Béryl Breuil exécutent des arabesques multiples aux contours subtils rappelant les ébauches / contorsions de corps vivants, dansants.

Cette poésie d’arpenteuse, universelle & intime à la fois, pudique, facétieuse, ouverte au dialogue, à l’échange pluriel est définitivement à lire, à chuchoter, à entendre, à dire & à clamer…

Gujan-Mestras, mai 2019

Rome Deguergue©