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Anne GUIGOU, Ciel Accru, éditions de l’impliqué, 2021, 64 pages, 10€

Une chronique de Marc Wetzel

Anne GUIGOU, Ciel Accru, éditions de l’impliqué, 2021, 64 pages, 10€

« Ma joie grésille dans le ciel fou

Une buée d’ailes résiste

Ce qu’il reste de terre à travailler

tient dans mes mains        ouvertes

Et je jubile en la projetant toute entière

Dans le four géant » (p.40)

Quand une poésie qu’on découvre, comme ici, résiste nettement à sa lecture, le titre du recueil aide souvent, ne serait-ce que pour préciser ou illustrer le type de difficulté qu’on y rencontrait. Or « Ciel accru » (l’expression se retrouve dans le poème « Infans » de la page 17) résiste lui aussi. Mais l’on comprend vite qu’il y a paradoxe, car on peut beaucoup de choses avec le ciel (le contempler, le prier, l’explorer, voire l’exploiter ou le mépriser), mais en tout cas pas l’accroître, l’augmenter en grandeur comme en intensité : il s’en charge bien tout seul. Le ciel est partout où la lumière joue avec la matière, et ce partout est le Tout, comme il se développe, s’ouvre et luit ! Ce qui accroît le ciel est donc nécessairement d’un autre ordre que lui, comme une grâce qui lui arrive sans qu’il la produise – et la page 17 nomme cette grâce : l’advenue d’un enfant, et la poésie est bien, même comme assez opaque incantation, cela d’abord : un piège à grâce. Une parole formant comme un piège-à-vie. Voici la page éponyme :

« À l’orée de l’hiver,     un ciel accru

allume ses fenêtres engourdies de feuilles

De la terre

monte la brisure d’un rythme

une faille       de couleur allège nos âmes

De quels lendemains vas-tu naître

Mon enfant      mon amour ?

Effraction de désirs    une feuille en ciel

un symbole qui tremble

comme nous tremblons

Penchés      légers      vers la terre

légers et coupables comme des étoiles » (Infans, p.17) 

Le dernier vers dit une chose simple, et magnifique : quand il y a de l’inconnu en nous, nous sommes à nous-mêmes inaccessibles comme des étoiles le sont hors de nous. Ainsi, ce qui est en nous à notre insu ne pèse apparemment rien (« légers ») et s’avère pourtant décisif (rendant « coupables »), et la tâche de se connaître consiste en quelque sorte à transformer nos étoiles inaccessibles et irresponsables en planètes tangibles et vivables. Se devenir habitable sans délire, voilà donc ce que ne tente pas l’imbécile, ce à quoi échoue le fou, et ce que peut se faire un devoir de tenter une poète. L’image de l’enfant qu’on porte et met au monde donne la clé, en tout cas indique une voie : faire naître de nous quelque chose qui advienne non seulement dans l’avenir, mais par l’avenir, par des lendemains réels. Par exemple, sortir de régression et dépression par une (belle) intrigue de croître, une (bonne) surprise de mûrir, une (vraie) joie de muer. Comme le dit la poète, face à l’insurmontable, commencer par « saliver à neuf » (p.24) ! L’image est forte, car si l’on parle parfois comme l’on tousse, baîlle, rote ou mâche, on pense toujours comme on salive, comme on humecte continûment sa vie des rapports qui la refondent et guident. D’autres images, inattendues (et il le faut bien, pour motiver la rencontre inespérée !) sont données : « lutiner la vie » (p.42), « chemiser le moule des jours » (p.12) – admirable lubrification en idée du cours même du temps, qu’on facilite par un revêtement de mots fidèles ! -, faire fondre les « innommables banquises d’eau troublée » (p.49). Et toujours par un effort réel, c’est à dire jamais (c’est là sa preuve) moins difficile que la situation qu’il vise à dépasser, car, dit aussi la poète, il ne suffit jamais, par principe, de donner le change pour décontrarier un destin :

« S’il s’agissait juste de cela

présenter chaque matin une face fraîche

savante et rusée

Le tribut à payer     une avance sur salaire

une face inentamée      véloce

allant et venant     cachant sa folie

adoptant le rythme du ressac »  (S’il s’agissait, p.28)     

 Reste que cette poésie est (et demeure, et peut-être même entend demeurer) obscure, troublée et farouche. Obscure, voire opaque, mais la seule excuse d’une poésie impénétrable est qu’elle affronte justement cet impénétrable – et c’est franchement le cas ici : la poète rencontre toutes les variétés d’intraitable  – l’immonde, l’innommable, l’ingouvernable, l’irrémissible … – et, comme on imagine bien, n’en reçoit que des coups, au mieux des avanies. Ce qui est hostile à tout éclairement respecte peu les valeureux porteurs de lumignons, même domestiques. Poésie troublée aussi, nerveuse, agitée, à paix faible ou nulle; mais le dialogue confortable n’est pas le fort de cette poète, qui se débat trop pour débattre sereinement. Ce n’est pas demain qu’en elle « les bâtisseurs aux mains étanches » seront « alors assommés » ! (p.29). Mais ce qui émeut (et impressionne) chez cette tourmentée, c’est qu’elle n’a pas du tout le malheur narcissique. Quand elle nous apparaît, même malheureuse ou perplexe, c’est toujours avec les moyens mêmes du monde – comme si l’illusoire de sa singularité allait de soi ! – elle veut bien se voir sous des formes qui ne lui doivent rien, des formes déjà déterminées sans elle (des rues, des oiseaux, des nuages, et même des canapés…). Son infortune et son indécision ne prétendent en rien innover : pour le dire brutalement, le mal qui la ronge ne songe jamais à faire le malin ! Elle ne rêve jamais que l’irrémédiable puisse lui rédiger une ordonnance personnelle ! 

« Les yeux révulsés des rues clignotent

Une charpie d’oiseaux embrume le ciel

Et au-dessus des nuages s’allongent

Sur des canapés sombres et métaphysiques

Les angles humains

Auxquels nous sommes condamnés à nous

Cogner sans fin      et sans remède » (p.11)

Et poésie enfin farouche, vraiment. On n’y entrera pas comme ça. Mais cette distance, ce souci de nous tenir vigoureusement au-dehors, ont comme l’élégance et la pudeur d’une dispute nous laissant à sa porte. Elle est comme un guide de sables mouvants, logiquement peu avenant, ou préfère décourager ceux qui prétendraient comprendre sans y mettre le prix, eux qu’elle connaît bien, puisqu’elle fit partie d’eux, justement, jusqu’à ce que son propre effort d’écrire la dénude et s’en acquitte. Ainsi, s’il reste du secret dans cette poésie, il est honnête, nécessaire et comme incompressible; mais la sorte de santé donnée dans le profit d’authenticité est juste et éclatante :

« Je recueille les corps célestes

       d’enfants pas comme les autres

Avec eux

nous ferraillons l’ombre immonde

dont la gueule est apparue avec le soleil

Puis j’attaque à belles dents

    la cuisse de la journée

dodue et magnifique dans son costume d’Ève » (p.56)

  et la lucidité véritable est celle qui, comme la sienne, cherche toujours encore quoi faire d’elle-même :

« L’oiseau né à marée basse

qui n’eut jamais recours aux autres

     pour s’ouvrir 

n’est pas encore désensablé

Celui qui le désire se voit sous cette forme

mais reste sans savoir que faire d’adéquat » (p.57)

©Marc Wetzel

Stevan TONTIĆ – Splendeur et ténèbres (Sjaj i mrak) – poèmes choisis traduits du serbe par Ivana Velimirac, édition bilingue, Voix Vives Al Manar, 3eme trimestre 2019, 64 pages, 12€

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Une Chronique de Marc Wetzel


Stevan TONTIĆ – Splendeur et ténèbres (Sjaj i mrak) – poèmes choisis traduits du serbe par Ivana Velimirac, édition bilingue, Voix Vives Al Manar, 3eme trimestre 2019, 64 pages, 12€ 

              Présenté ce 22 juillet au Festival des Voix-Vives de Sète par Patricio Sanchez, se montre et nous parle un poète serbe de 72 ans – ardent, troublé, plein d’humour – qui nous touche et instruit. Il avait dû, en 1993, huit années durant, vers l’Allemagne, quitter Sarajevo (la guerre en ex-Yougoslavie l’éduquant sans ambages à l’exil) pour y sauver sa peau et déployer son œuvre ; œuvre alors saluée de nombreux prix allemands, bien qu’en français ce premier recueil traduit (un court florilège) ne nous découvre que tardivement un superbe auteur.

   Stevan Tontić remercie d’abord la mort, sa « chérie », de lui donner son horizon réel :

« Merci, la mort.
Mon âme est forte,
claire et déterminée,
mes bras pourrissent.
Si tu n’existais pas,
en quoi alors me transformerais-je,
ma chérie ? »  (p. 27)

    Il remercie Dieu (« Merci de m’avoir ôté le don de l’ouïe », « Merci de m’avoir enlevé le don de la parole » …) de le priver de ses habitudes, c’est à dire de l’arracher à une vie sans effort, sans factures, sans loyer de présence, en lui arrachant, justement, une à une, ses ordinaires fonctions :

« Merci, mon Dieu, de m’avoir aveuglé
(et en cela tu es resté fort)
car que saurais-je de tout cela
sans ce regard de l’autre côté
(sous les paupières à jamais tombées)
de mes ténèbres aux ténèbres du monde ? »  (p. 41)

    C’est que Dieu (plaide-t-il, dans une souriante théodicée) a une immense excuse : Il ne peut être ni trop près de l’homme (car Lui à portée, quelle humanité ménagerait et aménagerait-on encore?), ni trop loin de lui (car Lui hors de portée, quelle surnaturalité de carnaval ne goberions-nous pas ?). Il n’y a pas de juste distance de Dieu à l’homme (seule créature libre de ses intervalles) : c’est pourquoi le mérite s’exerce sans garantie, et la grâce se reçoit sans mérite.

   Tontić estime que, la fin du monde étant récemment devenue inévitable, la stratégie psycho-commerciale et socio-politique trouvée est … de rendre la fin de la vie vivable. Même ceux qui devront mourir avant la fin du monde (« les condamnés à mort » p. 51) et ceux qui la privatisent et l’anticipent artisanalement (« les bombes humaines », id.) sont intimidés par l’Apocalypse réelle (inéluctablement partagée, puisque publique),

     « même eux en parlent dans leur barbe »  

Pour le reste, la gestion festive du temps qui reste nous aménage en millions de clins d’œil amnésiques l’intervalle entre le dégoupillement de la grenade globale et son explosion :


« Ainsi ce monde, bien que dans un état de la matière
Monstrueux de la mise à mort permanente,
Devenue digérable et acceptable,
Existe encore – spectacle amusant
Avec le recrutement d’acteurs bien rémunérés
Et de metteurs en scène supérieurs en technique militaire » (p. 51) 

A qui, demande d’ailleurs (avec sa sereine amertume) Tontić, voudrions-nous donc « prouver que nous sommes encore vivants », puisque la raison seule se sait en vie, et qu’elle-même a déjà atteint l’enceinte du cimetière ?

Le Ciel est, de toute façon, déjà tombé si cruellement sur la tête de l’enfant Stevan (aux jours de comprendre que son cœur même dressait les obstacles le coupant des autres, qu’il est plus malaisé de renaître dans sa vie qu’à partir d‘elle, ou que « les femmes aussi, mais en cachette, font la petite et la grande commission », comme il le découvre, « ébahi », à trois ans – p. 57) que la Désillusion finale – le monde mangera tout cordage nous liant à lui – ne peut plus aggraver grand-chose.

Tontić distingue alors deux parfums décisifs : le « parfum de cimetière », (que connaît, dit-il, tout ce qui a déjà un pied dans la tombe, ou qui aura simplement posé un genou devant l’une d’elles), et le « parfum d’éternité » (celui, suggère-t-il brutalement, qui désodorise les génocides) qu’on ne peut deviner qu’au moment de périr ensemble pour rien : une masse exterminée, accédant à l’au-delà, y constatant 

« que Dieu, selon tous les indices, n’avait pas été à son poste de travail » (p. 59)

L’homme que nous avons vu et entendu à Sète, à la fois impérial et difficile à lui-même, suggérait que l’horreur de l’Histoire, en un sens, simplifie l’usage des vertus et les choix de destin : le courage, dans un carnage en cours, redevient naturel – le peu de corps dont on dispose suffit toujours ; l’exigence de justice cesse de nous harceler, puisque tout devoir de droit suppose la paix et toute équité requiert un avenir sûr, deux choses que l’horreur continuée annule. Mais la fidélité, même par contraste, est toute tracée : puisque la mort y multiplie les propositions, autant en profiter, suggérait malicieusement Stevan Tontić, pour mourir de ce à quoi on n’aimerait de toute façon pas survivre :

« S’il m’était donné d’être exécuté,
exécuté au beau milieu de la journée qui baigne dans la forte lumière,
que ma vie vide – et j’avoue, Dieu
la remplissait de temps en temps
(parfois, ça débordait aussi) –
finisse dans ce lieu pour toujours »  (p. 19)

© Marc Wetzel