Une chronique de Marc Wetzel
Jacques ANCET, Une phrase interrompue, et Vincent BIOULÈS, Peintures, Méridianes, 24 pages, 2026, 18€
« Une phrase interrompue » est une ode funèbre au poète Bernard Noël (mort, à 90 ans, en 2021), écrite par Jacques Ancet (lui-même poète, et proche du premier par la vie et par l’esprit), et illustrée par Vincent Bioulès. « La vie est une phrase interrompue » dit, sobrement, l’épigraphe de Victor Hugo qui ouvre le livre. Et en effet : puisque « interrompre », c’est rompre une continuation, empêcher la poursuite d’un processus en cours, sa mort coupe la parole d’une vie (en même temps qu’elle suspend à jamais son travail et son sentiment d’elle-même). Mourir, c’est s’arrêter d’être, et l' »interrupteur » ici ne bloque pas seulement le passage d’un courant, il signe bien la fin du circuit même.
Jacques Ancet, poète discret et résolu, y raconte ici (en neuf solennelles strophes de neuf longs vers), de l’intérieur, le monde poétique de Bernard Noël, comme reprenant directement ses thèmes, son ton, le sérieux de ses obsessions, sa phobie de la simple fantaisie lettrée (= de la surréalité gratuite). Ancet ne fait pas « revivre » Bernard Noël – ce serait aussi absurde que l’y faire remourir -, mais il propose, avec une étonnante fidélité, une version posthume (donc plaintive et synthétique à la fois) des exclamations usuelles et notations caractéristiques de Noël. On ne sait plus qui commente qui ici, tant – malgré un lyrisme plus suivi et humble chez Ancet, des accès de présence plus cinglants et martelés chez l’autre – leur confidentiel rendez-vous est écho parfait.
Qu’on compare (qu’on confronte de l’œil et du coeur) par exemple quelques extraits de Bernard Noël (tirés de La Chute des temps) à la première strophe de Jacques Ancet, citée in extenso.
Noël, donc, en trois de ses notations caractéristiques (sur le désir, la voix, la mort, la fumée du sens, le ciel, la page, l’organisme etc.) :
« les mots sont la fumée invisible
du désir
elle monte d’autant plus haut
qu’il y a
des tombes dans ta bouche » (p.198)
« tu parles dans ma bouche
tu mets ma langue
mon ombre erre
dans ma vie
la page
l’épaule des rêveuses » (p.210)
« l’œil vient sur la langue
il voit dans la salive
la baignade des morts » (p. 212)
Et voici donc ce qu’en « comprend » (recueille et discerne) Jacques Ancet :
« il s’est éteint dit-elle le ciel tombe la lumière brûle à peine
comment trouver la phrase qui emporte les doigts posés
le drap la bouche ouverte pleine d’une fumée de mots
évaporés au bord du mystère qu’il est à présent devenu
au bord de ce qui n’a plus de nom et lequel lui donner
et quelles images invoquer une silhouette peut-être dans la brume
visage arrêté dans l’instant qui le garde sourire un peu triste
voix lente bruit d’une page tournée sur la phrase arrêtée
une lueur tremble entre les syllabes dit-elle un éclat d’os » (p.5)
À ceci près que chez Bernard Noël presque tout pourrait être aphorismes, tirs d’haleine, glaires articulées (comme : « tout parle/ sauf l’être », « à quoi sert la pensée/ le fouet d’orties », « le souvenir/ cet os de la mémoire », « sueur/ le sens perdu/ comme une main/ qui remuerait du vent », « tout le réel est/ de seconde main/ seul l’absolu est impénétrable » etc.), alors qu’est comme digérée chez Ancet cette saccadée carte de formules partout brandie chez Noël, est assimilée et transfigurée ici la sorte de salve d’interruptions ou de sac d’éclairs qu’on lit chez celui-ci. Voici Jacques Ancet, donc, résumant la manière dont l’écriture de Noël pensait :
» … que cherchait-il il fuyait le visible il creusait
les syllabes pour y trouver l’à vif de cet instant
où tout s’évaporait éclair qui n’était plus du sens
mais le monde peut-être dans la lumière soudaine
mais qu’éclairait-elle d’autre que sa disparition » (p.17)
Un qui n’a jamais « fui le visible » (même à sa première époque picturale de non-figuration, il ne célébrait et sanctifiait que lui), c’est, bien sûr, Vincent Bioulès (né en 1938). « Regardez un peintre au travail », écrivait tranquillement Bernard Noël, « le visible sort de sa main » (Journal du regard, p.75). Voilà Bioulès. Bien sûr, la foi les sépare : là où Bioulès fonde sa liberté même de créer dans sa confiance en l’Amour créateur de Dieu, Noël voit, avec sa lucidité drôlatique, dans l’amour le simple « côté beurré/ de la condition » ! Mais, pour les deux, la joie nous tombe dessus, comme une ardeur de vie tombe sur les vies. Et Bioulès aussi est d’âme infatigable. Comme Noël disait : « On n’en vivra jamais assez » (La Chute des temps, p.24) Bioulès écrit (dans son extraordinaire Journal) : « Il faut toujours construire » (p.412). J’ignore ce que Bernard Noël et Vincent Bioulès ont su et vu l’un de l’autre, mais trois choses les rapprochent : leur courage spirituel (les deux, dans leur art respectif, s’approchent de comprendre ce qu’on ne peut pas vouloir comprendre !). Et ce courage même repose sur l’intuition qu’un Verbe garantit et protège ce que la vie fait d’elle-même, que toute l’aventure de la réalité est globalement surveillée, hantée, contrôlée par une Parole inspirée et digne de confiance (simple providence logico-verbale ou toit d’une supervision politico-culturelle chez Noël, et, chez Bioulès, insaisissable, mais figurable, Providence d’un Absolu en quelque sorte dévoué, mystérieusement attentionné, d’un Dieu qui aura voulu faire de la finitude même son Prochain !). L’un et l’autre également sensuels et impatients – tout constamment angoissés qu’ils soient – ont ainsi une œuvre qui inspire la confiance qu’elle respire. Il y a, dans le journal de Bioulès, relation d’une étonnante confidence à son épouse, qui dit comment l’œuvre inlassable lui confère une compréhension que son existence non-créatrice lui refuse absolument (et il suffirait de remplacer « peindre » par « écrire », pour entendre l’analogue aveu d’un Noël) :
« Je dis souvent à Rosa que je mourrai dans l’extrême ignorance de la vie. Je ne puis rien saisir. La seule solution est donc de peindre sans relâche » (Journal, p.361).
La commune question d’Ancet et Bioulès ici posée est peut-être ceci : quel paysage (verbal ou pictural) pourrait-il recueillir le parcours d’une vie donnée ? Y a-t-il, dans un paysage strictement temporel (puisque c’est le devenir d’un destin déterminé et achevé dont on illustre ici vue d’ensemble), l’équivalent, dans le spatial, d’un ciel et d’un sol, d’un avant- et arrière- plans, d’un déplacement latéral ? Chez Bioulès ici : comment peindre le pur temps d’une vie ? Chez Ancet : comment rendre « personnellement » (et d’abord depuis quels pronoms je/tu/il/elle/nous/vous/ils – qui auront été l’obsession au moins stylistique de Noël !) une vie qui les aura tous parcourus, et qui n’est justement, à présent, plus personne) ? Fixer en image le temps d’une vie, représenter le cours d’un destin, comment faire ? Faut-il y faire exclusivement figurer les éléments incessants d’elle, ceux revenus tous les jours (astres, nuages, horizon, lignes de relief, ombres et lueurs …) ? Ou tenter plutôt de formuler (Ancet) ou former (Bioulès) surtout l’auto-transformation de cette vie, son effort en un sens intemporel de se relancer constamment elle-même – comme si l’on souhaitait prendre cliché d’un Phénix, ou encadrer Protée ?! Conviendrait-il de n’en marquer que les contrastes simples, les tensions élémentaires, aligner à la Péguy, ou empiler à la Rothko, ses bains de présence ? Ou encore préférer, à l’inverse, confondre sciemment les opposés (les bleus du ciel et de la mer, les taches et les nébulosités, les spirales de la galaxie et du limaçon, les fluides murs rougis du crépuscule et de l’aube …) pour unifier les pôles d’une Terre désormais périmée ? Mais ce pélerinage se sait impossible : si l’on voulait réellement représenter le temps terminé d’un homme dans sa pure fonction d’organe et moyen mixte, temporaire et jetable de la vie humaine, c’est un placenta qu’il faudrait horriblement « encadrer » ! Mais qui voudrait voir en l’œuvre d’une vie le simple placenta du mourir ?
Mieux vaut donc, avec Ancet et Bioulès, voir ici dans le corps humain une mer bénie – que l’infini, par ailleurs, nous veuille ou non du bien ! Infini (disait et montrait cette « Phrase interrompue ») qui ne disparaît avec chacun de nous que pour mieux rejaillir entre les autres !










