Pierre-Jean Foulon, En danger d’écriture, Thuin : Editions du Spantole,2026.
Méditer la liberté, c’est s’inscrire dans le mouvement du devenir, dépasser nos abstractions et nos idées toutes faites. À travers ce petit livre élégant regroupant cent aphorismes marqués en chiffres romains, Pierre-Jean Foulon pose un regard lucide sur une époque où la pensée se mue de plus en plus en lieux communs, où la bêtise, la hâte et le divertissement nous empêchent de percevoir notre nature voire d’exprimer notre désir réel.
Ainsi, à travers ces petits jets de prose poétique aussi cinglante que caustique, le poète s’interroge sur le statut de l’art et des crises qu’il traverse, rend visible le lien qui nous unit à la nature et pose la question de savoir si, dans un monde capturé par le capital, l’écriture et le langage sont encore en mesure d’exprimer les choses authentiques de la vie ; mieux, il met ici au jour une forme de savoir qui dépayse, fustige la raison, déjoue les faux-semblants et bouscule le poids mort de l’institué.
En bref, si à travers ce livre, Pierre-Jean Foulon exprime ses doutes face à la triste ordonnance du monde comme il va, il nous rappelle également que l’art en général et la poésie en particulier demeurent, plus que jamais, des fenêtres ouvertes sur l’inconnaissable beauté du monde.
Dans le cœur des orages comme dans celui des poètes, fonctionnent de dangereux alambics distillateurs d’immenses nuits sauvages
La vivisection du corps et des pensées d’un poète plonge le lecteur en un précieux malaise existentiel
Méfie-toi de ton maître lorsque, dans le déferlement de ses consignes, il t’ordonne de renoncer à tes passions
Les seigneurs de la raison revêtent leur armure quand paraît un prophète annonciateur de merveilles
La chute en des cavernes peuplées d’ombres détruit à tout jamais la possibilité de croire aux idées pures
Marie-Hélène Prouteau, Ces mains pour l’inquiétude, dessins Marie Alloy, éditions Al Manar, 2026, 133 pages, 22 €
Marie-Hélène Prouteau poursuit ici une œuvre qui tient fermement « le fil de l’humain ». En ce temps de « poings fermés » et d’inhumanité croissante, le titre semble souhaiter nous prêter main-forte.
En dix-huit proses vibrantes, nées de rencontres marquantes avec des œuvres d’art et des êtres inspirants, elle nous transporte à travers les siècles, les lieux et les milieux, faisant surgir les pouvoirs multiples de mains inoubliables. Chacune s’ouvre sous le signe d’un poème ou d’un texte éclairants, de Guillevic à Alejandra Pizarnik, en passant par Jabès, Desnos, Bobin, HélèneCixous, Bachelard, Focillon, d’autres, et Celan si présent dans son œuvre.
Les mains choisies émergent d’une culture ouverte, croisant les horizons et époques, de l’art contemporain à la préhistoire, de l’Histoire au mythe, en cet espace intérieur où se côtoient Spinoza et Charlot, CamilleClaudel et NelsonMandela, CyTwombly, TomasTranströmer prix Nobel et une sculptrice d’un centre social.
Mains d’enfant qui découvre le monde, l’explore, mains ouvrières qui travaillent les matières : pétrir, modeler, tailler, dégrossir, creuser, modeler, sculpter, polir, sasser, tramer, réparer, « mains reliées à la chair du monde ». Mains animées par l’esprit, le cœur et le rêve. « Dans les mains s’est glissée l’âme de celle qui travaille », envahie par la vie de Mandela. Contre ces mains cruelles qui persécutent, étranglent, torturent, anéantissent, se lèvent des mains résistantes, portées par la révolte, le courage et la liberté. Mains solidaires, secourables, aimantes, désirantes, reliant profondément les êtres. « Main poète qui, fécondée par le mythe, embrasse l’origine des choses. Comme leur irrémédiable fin ». Erri De Luca, précédant le final, semble rassembler en lui de multiples mains pour « embrasser la matière de la vie », celles de l’ouvrier, celles de l’activiste révolutionnaire, celles qui escaladent, aiment, lisent, écrivent, toutes ses mains « pétrisseuses de réel et rêveuses infiniment ».
Très prenante, l’écriture nous fait vivre intensément les êtres et les œuvres, suscitant leur présence vivante. Chaque personne surgit dans son cadre de vie, cabinet de travail, musée ou prison, avec sa silhouette, son histoire, ses émotions, ses luttes. Voici Pétrarque méditant sur son existence au mont Ventoux, Rosa Luxemburg en cellule réalisant patiemment son herbier, Spinoza polissant en silence les lentilles en « passeur de lumière ». Mandela dans la carrière du bagne.
On goûte la souplesse de la langue captant tour à tour la grâce délicate, potelée, palpitante, de l’enfant au rouge-gorge, la puissance de la chevauchée fatale emportant Dahut, le rythme jazzy de la danse rêvée des petits pains de Charlot dans « la ruée vers l’or », le tourbillon vertigineux de la valse né de Camille Claudel, l’énergie ardente et magnétique de la main levée d’Ariane Mnouchkine « qui réchauffe la main de nos rêves ». Tant d’autres modulations de l’écriture, ainsi ce silence de la main inerte, paralysée, désaccordée, de Tranströmer, bientôt sublimé dans un concerto pour la main gauche.
L’engagement dans l’écriture, très sensible, agit fortement sur le lecteur, entrainé dans ces proses tour à tour animées par l’empathie, le respect, l’admiration, le désir, « les solidarités fraternelles ». Il se révèle aussi dans le choix de l’ouverture, ces mains de Louise Bourgeois, ouvertes aux migrants à Ellis Island, qui résonnent dans le présent, et du final, inscrivant le livre dans le temps lointain de l’appel des mains négatives aux parois millénaires.
Ceux qu’elle évoque ont laissé en l’écrivaine leur empreinte de vie et d’éthique vivantes. Ainsi Erasme, « sa tranquille insurrection contre les inégalités », dénonçant la soif du toujours plus jamais rassasiée, sa sévérité envers les puissants. Ou Spinoza qui cherche à penser librement hors des dogmatismes et superstitions. Nelly Sachs qui transcende la douleur par l’écriture.
Parfois, le passage au Je et au Nous accentue aussi la voix de l’écrivaine. « Les mains heureuses » de l’émouvante promenade au phare naissent de son expérience. Face aux mains rencontrées sur les tableaux, photographies, sculptures, livres et autres sources qui l’habitent, elle relie les époques, médite, questionne, dénonce, interprète, rêve. « Cinq siècles après Erasme, son espoir de trouver le chemin de l’équité affleure là, ténu, en nous, malgré l’air du temps », « le monstre doux » caché de l’argent à l’œuvre. Elle rappelle « la guerre toujours là et la frénésie religieuse ». Condense parfois bellement ses pensées : « Polir, méditer, n’était-ce pas la vie même ?». S’interroge avec Pétrarque sur « le soin de l’âme », le sens de la vie. Propose une relecture féministe de Dahut, victime du patriarcat, sœur de tant de femmes réprouvées. Revendique avec Ariane Mnouchkine sa part d’utopie. Imagine la scène des mains négatives, relie le geste et l’intériorité dans l’image inédite de « poème tactile ».
Les créations puissantes de Marie Alloy semblent surgir du fond du noir, du feu ou du sang, de l’éclaircie, animées de mouvements accordés au texte. D’une profonde humanité, ce livre fervent et fraternel, après « Celan, sauver la clarté », cherche et partage, à travers les noirceurs humaines, cette « poignée de lumière » qui aide à « persévérer dans son être », avancer, espérer, créer librement, se relier aux autres et à l’univers.
Amoureux de la musicalité des mots, François Laurent, dit l’Ami Terrien, est un artiste polymorphe qui « joue de la langue depuis 2007 sur les scènes slam francophones » ; en outre, il est également formateur, animateur et coordinateur, à la maison de la poésie d’Amay, des activités du Centre d’Expression et de Créativité Plume et Pinceau. C’est dire si le poète a le sens du partage, de l’échange et de la transmission chevillé au corps. Fasciné par toutes les potentialités qu’offrent la poésie orale, l’auteur partage ici des poèmes, des jeux techniques, des chansons, des analyses poétiques et des réflexions personnelles, susceptibles de nous montrer, les couleurs que prend la langue quand elle se fait musique. Mais qu’on ne s’y trompe pas, ce livre n’est en rien un manifeste destiné à nous faire « la leçon » sur notre manière d’écrire et de dire. En effet, le poète nous met simplement ici en présence d’une « petite musique de mots », qui laisse certes peu de prises aux commentateurs, mais n’en dégage pas moins, une forme de beauté qui nous élève parce qu’elle ne s’explique pas.
Ainsi, pour l’Ami Terrien, la poésie est moins un art littéraire qu’un enthousiasme, une parole aimante, un cri du cœur, une folie douce, un rythme voire un moyen de s’opposer à tout ce qui salit la vie. Ici, les mots semblent traversés par une forme de transe et par un souffle (changer de souffle, c’est changer de pensée/proverbe indien) susceptibles de nous faire vivre le monde à une autre échelle, de devenir autre et de retrouver l’enfance, ce moment où le regard n’était pas encore perturbé par le besoin de juger, comparer, identifier.
À travers ce livre, le poète partage avec nous son pur plaisir de dire, d’écrire, de « rendre grâce » à tout être et à toute chose ; mieux, à travers ce livre, le poète vient nous dire, « en chantant », que si les mots peuvent blesser, ils peuvent aussi guérir, transcender notre exil intérieur et faire rebattre le cœur.
Une mare et par-dessus les libellules moirées se chassent. Têtards et crapauds se glissent, l’orvet hâlé paresse. L’eau reflète l’incendie, sans fin, de l’émeraude. Les oiseaux traquent l’anguille, puissante pescale aux aguets. Un ballet d’argent dérive et s’en va, des alevins. Les joncs s’allongent dans le vent. Le pré attend la fin du jour. Le pêcheur passe calmement. À son hameçon brille un horizon de rose.
Jacques ANCET, Une phrase interrompue, et Vincent BIOULÈS, Peintures, Méridianes, 24 pages, 2026, 18€
« Une phrase interrompue » est une ode funèbre au poète Bernard Noël (mort, à 90 ans, en 2021), écrite par Jacques Ancet (lui-même poète, et proche du premier par la vie et par l’esprit), et illustrée par Vincent Bioulès. « La vie est une phrase interrompue » dit, sobrement, l’épigraphe de Victor Hugo qui ouvre le livre. Et en effet : puisque « interrompre », c’est rompre une continuation, empêcher la poursuite d’un processus en cours, sa mort coupe la parole d’une vie (en même temps qu’elle suspend à jamais son travail et son sentiment d’elle-même). Mourir, c’est s’arrêter d’être, et l' »interrupteur » ici ne bloque pas seulement le passage d’un courant, il signe bien la fin du circuit même.
Jacques Ancet, poète discret et résolu, y raconte ici (en neuf solennelles strophes de neuf longs vers), de l’intérieur, le monde poétique de Bernard Noël, comme reprenant directement ses thèmes, son ton, le sérieux de ses obsessions, sa phobie de la simple fantaisie lettrée (= de la surréalité gratuite). Ancet ne fait pas « revivre » Bernard Noël – ce serait aussi absurde que l’y faire remourir -, mais il propose, avec une étonnante fidélité, une version posthume (donc plaintive et synthétique à la fois) des exclamations usuelles et notations caractéristiques de Noël. On ne sait plus qui commente qui ici, tant – malgré un lyrisme plus suivi et humble chez Ancet, des accès de présence plus cinglants et martelés chez l’autre – leur confidentiel rendez-vous est écho parfait.
Qu’on compare (qu’on confronte de l’œil et du coeur) par exemple quelques extraits de Bernard Noël (tirés de La Chute des temps) à la première strophe de Jacques Ancet, citée in extenso.
Noël, donc, en trois de ses notations caractéristiques (sur le désir, la voix, la mort, la fumée du sens, le ciel, la page, l’organisme etc.) :
« les mots sont la fumée invisible
du désir
elle monte d’autant plus haut
qu’il y a
des tombes dans ta bouche » (p.198)
« tu parles dans ma bouche
tu mets ma langue
mon ombre erre
dans ma vie
la page
l’épaule des rêveuses » (p.210)
« l’œil vient sur la langue
il voit dans la salive
la baignade des morts » (p. 212)
Et voici donc ce qu’en « comprend » (recueille et discerne) Jacques Ancet :
« il s’est éteint dit-elle le ciel tombe la lumière brûle à peine
comment trouver la phrase qui emporte les doigts posés
le drap la bouche ouverte pleine d’une fumée de mots
évaporés au bord du mystère qu’il est à présent devenu
au bord de ce qui n’a plus de nom et lequel lui donner
et quelles images invoquer une silhouette peut-être dans la brume
visage arrêté dans l’instant qui le garde sourire un peu triste
voix lente bruit d’une page tournée sur la phrase arrêtée
une lueur tremble entre les syllabes dit-elle un éclat d’os » (p.5)
À ceci près que chez Bernard Noël presque tout pourrait être aphorismes, tirs d’haleine, glaires articulées (comme : « tout parle/ sauf l’être », « à quoi sert la pensée/ le fouet d’orties », « le souvenir/ cet os de la mémoire », « sueur/ le sens perdu/ comme une main/ qui remuerait du vent », « tout le réel est/ de seconde main/ seul l’absolu est impénétrable » etc.), alors qu’est comme digérée chez Ancet cette saccadée carte de formules partout brandie chez Noël, est assimilée et transfigurée ici la sorte de salve d’interruptions ou de sac d’éclairs qu’on lit chez celui-ci. Voici Jacques Ancet, donc, résumant la manière dont l’écriture de Noël pensait :
» … que cherchait-il il fuyait le visible il creusait
les syllabes pour y trouver l’à vif de cet instant
où tout s’évaporait éclair qui n’était plus du sens
mais le monde peut-être dans la lumière soudaine
mais qu’éclairait-elle d’autre que sa disparition » (p.17)
Un qui n’a jamais « fui le visible » (même à sa première époque picturale de non-figuration, il ne célébrait et sanctifiait que lui), c’est, bien sûr, Vincent Bioulès (né en 1938). « Regardez un peintre au travail », écrivait tranquillement Bernard Noël, « le visible sort de sa main » (Journal du regard, p.75). Voilà Bioulès. Bien sûr, la foi les sépare : là où Bioulès fonde sa liberté même de créer dans sa confiance en l’Amour créateur de Dieu, Noël voit, avec sa lucidité drôlatique, dans l’amour le simple « côté beurré/ de la condition » ! Mais, pour les deux, la joie nous tombe dessus, comme une ardeur de vie tombe sur les vies. Et Bioulès aussi est d’âme infatigable. Comme Noël disait : « On n’en vivra jamais assez » (La Chute des temps, p.24) Bioulès écrit (dans son extraordinaire Journal) : « Il faut toujours construire » (p.412). J’ignore ce que Bernard Noël et Vincent Bioulès ont su et vu l’un de l’autre, mais trois choses les rapprochent : leur courage spirituel (les deux, dans leur art respectif, s’approchent de comprendre ce qu’on ne peut pas vouloir comprendre !). Et ce courage même repose sur l’intuition qu’un Verbe garantit et protège ce que la vie fait d’elle-même, que toute l’aventure de la réalité est globalement surveillée, hantée, contrôlée par une Parole inspirée et digne de confiance (simple providence logico-verbale ou toit d’une supervision politico-culturelle chez Noël, et, chez Bioulès, insaisissable, mais figurable, Providence d’un Absolu en quelque sorte dévoué, mystérieusement attentionné, d’un Dieu qui aura voulu faire de la finitude même son Prochain !). L’un et l’autre également sensuels et impatients – tout constamment angoissés qu’ils soient – ont ainsi une œuvre qui inspire la confiance qu’elle respire. Il y a, dans le journal de Bioulès, relation d’une étonnante confidence à son épouse, qui dit comment l’œuvre inlassable lui confère une compréhension que son existence non-créatrice lui refuse absolument (et il suffirait de remplacer « peindre » par « écrire », pour entendre l’analogue aveu d’un Noël) :
« Je dis souvent à Rosa que je mourrai dans l’extrême ignorance de la vie. Je ne puis rien saisir. La seule solution est donc de peindre sans relâche » (Journal, p.361).
La commune question d’Ancet et Bioulès ici posée est peut-être ceci : quel paysage (verbal ou pictural) pourrait-il recueillir le parcours d’une vie donnée ? Y a-t-il, dans un paysage strictement temporel (puisque c’est le devenir d’un destin déterminé et achevé dont on illustre ici vue d’ensemble), l’équivalent, dans le spatial, d’un ciel et d’un sol, d’un avant- et arrière- plans, d’un déplacement latéral ? Chez Bioulès ici : comment peindre le pur temps d’une vie ? Chez Ancet : comment rendre « personnellement » (et d’abord depuis quels pronoms je/tu/il/elle/nous/vous/ils – qui auront été l’obsession au moins stylistique de Noël !) une vie qui les aura tous parcourus, et qui n’est justement, à présent, plus personne) ? Fixer en image le temps d’une vie, représenter le cours d’un destin, comment faire ? Faut-il y faire exclusivement figurer les éléments incessants d’elle, ceux revenus tous les jours (astres, nuages, horizon, lignes de relief, ombres et lueurs …) ? Ou tenter plutôt de formuler (Ancet) ou former (Bioulès) surtout l’auto-transformation de cette vie, son effort en un sens intemporel de se relancer constamment elle-même – comme si l’on souhaitait prendre cliché d’un Phénix, ou encadrer Protée ?! Conviendrait-il de n’en marquer que les contrastes simples, les tensions élémentaires, aligner à la Péguy, ou empiler à la Rothko, ses bains de présence ? Ou encore préférer, à l’inverse, confondre sciemment les opposés (les bleus du ciel et de la mer, les taches et les nébulosités, les spirales de la galaxie et du limaçon, les fluides murs rougis du crépuscule et de l’aube …) pour unifier les pôles d’une Terre désormais périmée ? Mais ce pélerinage se sait impossible : si l’on voulait réellement représenter le temps terminé d’un homme dans sa pure fonction d’organe et moyen mixte, temporaire et jetable de la vie humaine, c’est un placenta qu’il faudrait horriblement « encadrer » ! Mais qui voudrait voir en l’œuvre d’une vie le simple placenta du mourir ?
Mieux vaut donc, avec Ancet et Bioulès, voir ici dans le corps humain une mer bénie – que l’infini, par ailleurs, nous veuille ou non du bien ! Infini (disait et montrait cette « Phrase interrompue ») qui ne disparaît avec chacun de nous que pour mieux rejaillir entre les autres !