Iren Mihaylova, OMBRE D’UNE PROMESSE, Éditions Les Bonnes Feuilles, 2025, 98 pages.




« Ombre d’une promesse » ou le reflet d’un à-venir ? Reflet de soi, reflet de l’autre, reflet du monde. Le titre m’interpelle. Ce qui n’est pas encore, tiré d’une ombre ou habité par elle (Iren a écrit « Tirer les ombres », son premier livre, aux éditions Sans crispation).

Le corps du Je lyrique est à l’épreuve d’une dépouille, anatomie d’une sombre perte rendue claire par l’urgence d’une lettre à l’absent, figure du non-retour : étreindre l’irréversible par une douleur qui rôde pour atteindre une présence,

« Tu es là. Toujours là »

C’est ici que règne l’oubli, pour être démantelé. Le corps « devenu mystère » à l’épreuve de son affirmation au monde.
Comment habiter la perpétuité du manque quand son reste est contaminé par le vide ?

« Étendre Douceur
A la hauteur du manque
Sur la langueur de Douleur
Et jusqu’à l’infinie fêlure »

Le corps, toujours, en-quête de son abîme, enquête en s’abîmant, double Je(u) en Douleur majestueuse. La peur est cet arrêt sur Image, réglée sur la perte et par elle, mais qui protège aussi.

À ce propos, le rien des mots, s’il ne résout rien, s’ancre à travers « cet instant de mort » pour vivre son vertige : le ciel que l’on contemplait, en instance de déflagration.


La perte épouse la verticalité de la page, une auréole de paroles-sentences que nulle prière ne peut apaiser.


Il y a dans l’écriture de Mihaylova une multitude de cris qui s’offrent au lecteur, une adresse claire(voyante) sortie d’un nulle part désolé-désert, une force d’identification à ce qui ne veut rien effacer de sa perte pour mieux se rappeler les constellations de jadis, ce jadis si cher à la poète, vieille âme qui contemple de ses yeux — uniques remparts contre l’oubli — l’éternité, ce hors-temps que le réel comprend si peu.


Il y a dans ce texte deux régimes de lecture qui en font à mon sens une œuvre originale : d’un côté, une poésie narrative constituée de vers courts, une fable fugace de l’énigme ; de l’autre, une poésie-partition portée par une langue plus radicale, un épanchement ténu maîtrisé avec la rigueur d’un verbe qui ausculte tous ses possibles dans une forme de conseil intérieur qui me fait penser à Marc Aurèle.


Dans ce rapport au temps passé distendu, toujours au bord du mutisme — les ombres sont tenaces — Mihaylova veille spirituellement sur toutes ces retrouvailles manquées. C’est toujours à nu, paradoxalement, que cette voix
questionne, appelle, implore, explore… ce que l’ombre d’une promesse écrit à un Tu dont la figure elle-même se dérobe : poussière d’ombre / emprise fantomale.


La terreur, implacable, insiste depuis le gouffre originel jusque dans les « séquelles de l’aurore » : approcher les étoiles en éclaireuse de conscience. L’adresse, donc, comme tentative inespérée d’atteindre, d’étreindre les bras de l’être cher-absent.

Toute aspiration — décrocher, déplier les silences de Douleur — semble aussi nécessaire qu’impossible, le charme de la captivité ne se défait pas à l’aveugle ; il faut pouvoir « embrasser » ce qui nous a « embrasés ».


À quoi bon ? L’« absurdité » est entonnée par celle qui s’agrippe à l’éternité du manque : le rêve n’est « qu’une réplique fantasque et fautive », mais le désir ne l’entend pas.


« À tort » : chez Mihaylova, renoncer ne suffit jamais à se sauver de « l’image de ton image », de cet abandon qui hante les nuits jusqu’au matin.


Le passage est une maigre traversée, certes, mais il est plus brave que toute consolation. L’ombre n’est pas une promesse : elle promet ce passage.


Il passe par l’écriture, œuvre l’attente comme on délivre une confidence. Plus loin, des bribes de confrontation affluent, jaillissent, plus resserrées encore : battre le mal par le mal.


« La vérité cognée au mensonge »


— à distance et pourtant si près de soulever ce qu’il reste de dépouille.


On ne sait plus de quel corps il est question : les corps semblent se répondre, se recouvrir, l’un devenant la trace de l’autre — cri du sort mal-dit, trop bien entendu pour désaccomplir « le non-sens du vide ».


Ce que je vis dans l’écriture de la poète, ce n’est pas une douleur qui s’écrit mais une douleur qui se vit justement pour s’avouer — les mots plutôt que la parole.


Cette vérité exige du silence — la voix le sait trop bien —, un silence d’offrande à contre-courant du ciel de jadis sous lequel


« Celui qui marche à l’envers
(seul y parviendra) ».


L’aveu comme ultime rempart à l’impuissance d’accomplir le désir (et son manque).

Submersion, recueil collectif réalisé par Maria Maïlat, Paris : Les Editions Transignum, 2025, 103 pages, ISBN 978-2-494682-28-3, 15 euros.


La mer est, par nature, ce qui échappe, ce qui ne se circonscrit pas en un paysage. Ce qui reste imprévu, invaincu. « Une idée insaisissable s’étire dans l’étendue indéfinie du fracas maritime ». Par ces mots puissants du poème inaugural, Claude Ber nous met d’emblée en face de la tonalité du recueil Submersion. Avec la métaphore vive de Claude Ber s’ouvrent les 18 contributions de poètes présents dans le livre. Ainsi que les 35 photo-images de Maria Maïlat. Ces images, composées, ponctuant le fil du recueil de leur inventivité magique sont une vraie réussite. Les couleurs luxuriantes et les lignes fluides jouent entre elles en de superbes collages. Tels sont les « poiê&mages », selon l’expression de Maria Maïlat, d’un merveilleux monde de la mer, de ses rives et de ses fonds.

La mer, les vagues incarnent au plus haut niveau le lieu d’une fusion sensuelle avec l’eau, les secrets désirs, l’absolue liberté du corps dans l’exercice de la nage. François Coudray écrit : « Quand le rire solaire de nos corps livrés tout entiers à leurs assauts », tandis que Catherine Pont-Humbert explore un vieux rêve : « je suis une femme océan ». 

Comme dans nombre de mythes, la mer renvoie ici à l’élément premier, archaïque, enclenchant une extraordinaire puissance de rêverie. Alice-Catherine Carls parle ainsi « des douces courbes des mers anciennes ». Dans le même esprit reliant les éléments du cosmos, « la mer raconte la lumière de la lune », écrit l’écrivain et plasticien Davide Napoli. On comprend aisément pourquoi la mer nourrit un certain esprit d’enfance. Celui qui irradie les rêveries analogiques de Carole Carcillo-Mesrobian : « Tes pas lourds des chevelures/ d’algues la mer ». 

La mer nourrit communément les légendes de l’errance. Ainsi s’entrecroisent dans le recueil celles d’Ithaque, du capitaine Achab ou du vaisseau fantôme. Chez Marilyne Bertoncini :  « la mer où l’on se perd comme le vaisseau fantôme : errant sans cesse ». Et Martine Biard revisite le mythe d’Ulysse : « je ne veux pas que tu repartes sur une mer de larmes ».

Que la mer ramène, comme chez Marilyne Bertoncini, aux falaises d’Albion, ou, chez d’autres poètes, à la Méditerranée ou à l’océan, ce qui frappe, c’est qu’elle est saisie comme une matrice originelle, universelle, et non dans une approche pittoresque. Les photos-images de Maria Maïlat illustrent ce parti-pris non circonstancié. Michel Collot ne parle-t-il pas d’une « structure de mer » ? La mer figure ainsi l’image du toujours recommencé et du cycle de l’éternité. Lara Dopf évoque le « sablier filant entre tes paumes ». Francesco Pittau, lui, « la mer bave son éternité ». Et Delia Popa nous rappelle que « l’eau de la mer revient/comme l’annonce d’une peine déjà rêvée ».

D’autres poètes nous rappellent que la mer est le lieu des tsunamis, de l’effondrement des empires, de la violence de l’histoire. « Qui/ de la mer ou de l’histoire / se réfléchit dans l’autre » se demande Philippe Tancelin. « Et l’Europe et l’Afrique ont la mer pour partage » écrit de son côté Guillaume Condello. Le sentiment de la perte, de l’exil traverse le poème de Sabine Huynh qui a connu l’épreuve des Boat People : « Que dit la mer aux blessés de la terre ». Et pour Maria Maïlat qui a dû s’exiler de sa Roumanie natale, « tes roulis d’exode déferlent dans la splendeur d’une nef ». Cette mer est de celle que l’on traverse souvent sans retour, celle qui sépare tragiquement, définitivement. Il existe pourtant des instants qui font un heureux contrepoint:  « Le phare en nous, et son vertige clair, peut-être ».

La puissance signifiante du thème marin a suscité dans ces pages le parallèle entre la mer et le poème. Sabine Zuberek le développe ainsi : « écrire/toujours convoque la mer ». Et, de son côté, Pierre Astan a ces mots lumineux : « le poème vient de l’horizon intermittent, plein de paroles et d’écume ». 

Il faut saluer l’aventure collective que sont ces variations pélagiques grâce à l’impulsion toute particulière de Maria Maïlat. « Celle qui vient d’une mer étrangère », selon ses propres mots, est précisément celle qui offre généreusement l’hospitalité langagière et poétique à 18 poètes. Qu’elle en soit remerciée.

Sonia Elvireanu, La voix de la lumière / La voce della luce, Traduction en italien : Giuliano Ladolfi, Editions Ladolfi, 170 pages, Version bilingue, 2025, ISBN : 978-88-6644-765-8.

Sonia Elvireanu, La voix de la lumière / La voce della luce, Traduction en italien : Giuliano Ladolfi, Editions Ladolfi, 170 pages, Version bilingue, 2025, ISBN : 978-88-6644-765-8.


Le titre enchante, de même que l’œuvre picturale de la première de couverture. Comme d’habitude, la langue italienne semble être du français en couleurs ! La préface bilingue de Giuliano Ladolfi est tout à la fois sensible et savamment ciselée. En fin de volume, on découvre une bibliographie impressionnante de l’autrice roumaine bien connue Sonia Elvireanu, de même que celle du poète-éditeur et traducteur G. Ladolfi.

Les thèmes des poèmes sont en prise directe avec la nature : La mouette / Le peuplier / Comme une feuille /Le sentier / Pavots / Crépuscule / Le thé / Ciel, mer, rivage / La flamme etc.

Le chant d’un oiseau scintille

dans les ombres du crépuscule

l’infini bleu frémit

comme la lumière

qui m’enveloppe

Caractérisé par ses touches douces, le style fluide nous fait penser aux Nymphéas de Claude Monet. La nature est passerelle (japonaise ?) vers l’invisible…

On est en phase avec le titre du livre : la lumière, voix surtout intérieure, chuchote, fait ses confidences aux choses, les transmute en êtres familiers.

À cela se greffe avec élégance et discrétion une touche mystérieuse en relation étroite avec un au-delà propre au poète:

je me tiens sur l’épaule d’un mot

qui ouvre ses volets

le rayon traverse le poème

comme la trace de l’amour

qui se glisse dans cet instant 

La petite parole, flamme discrète, se fait prière :

Sur la crête d’une montagne,

un autel, autrefois,

un ermite sur le mont chauve,

au-dessus de l’abîme,

sous le ciel brouillé 

On retrouvera cet ermite, homme de Dieu et compagnon de route, tout à la fin de ce livre, sous l’infini du ciel… Spiritualité discrète et amour sont vivaces au travers d’une dimension omniprésente de la nature en effervescence. 

                        elle (la pleine lune) s’amincit jusqu’à devenir un arc

    sur lequel grandit l’amour sans fin,

    sa lumière te décompose avec dévotion,

    comme une révérence aux saints.

Pas de vers mielleux mais concentré d’affection, d’humble tendresse et de bienveillance. 

   Les pavots enflamment la terre

   comme les flammes du soleil levant,

   minces et fragiles, ils jaillissent

   de la terre comme une source,

   leur soie,

   brûlure sur brûlure,

   les noces de la vie,

   le sang coule dans l’air

   avec la vie marchant sur la mort.

   (Il sangue scorre nell’aria

   Con la vita che cammina sulla morte.)

Hymne bilingue à la vie. Les poèmes de Sonia Elvireanu traduits et publiés par Giuliano Ladolfi se dégustent tel un élixir rare en français et dans la langue des anges.

Avec délices, avec respect.

Saïd SAYAGH, De l’ombre (poèmes et calligraphies), Edition bilingue français/arabe, Mars-A publications, 94 pages, 2025, 20€. 

Saïd SAYAGH, De l’ombre (poèmes et calligraphies), Edition bilingue français/arabe, Mars-A publications, 94 pages, 2025, 20€. 


 Voici un étonnant chef-d’œuvre – que j’ai eu l’honneur et la joie de préfacer il y a peu – que je me permets (en quelques lignes, et avec quelques-unes de ses images) de signaler et caractériser ici . 

C’est un recueil conçu sur un lit d’hôpital, dicté au téléphone par quelqu’un de très affaibli (la septicémie gagne le corps, une main malade risque d’être perdue, diverses affections annexes se déclarent). Ce n’est donc pas un texte drôle, divertissant, ce n’est pas l’heure d’avoir de l’humour, de feindre de se réjouir, de rire ou de faire rire de ce qui nous arrive. Car ce qui arrive, c’est la fin. Alors c’est grave, et le ton est grave. Ce n’est donc pas non plus un texte virtuose, sûr de soi, astucieux ou malin, mais un texte laborieux et modeste (car survivre est un travail, et cette survie s’obtient de justesse. Un travail, c’est une force de vie qui  doit se déplacer d’urgence, s’appliquer autrement, improviser là où on ne sait pas faire). Et enfin ce n’est pas un texte achevé, définitif, auto-suffisant : c’est le contraire d’un testament, parce que dans un testament il n’y a pas de points de suspension, et il n’y a pas d’images. Là, il y en a : le texte hésite sans cesse, et des calligraphies s’offrent comme des appuis, des haltes, des sortes de garde-à-vous rassurants pour une pensée dont les mots, eux, courent dans tous les sens et risquent de s’égarer, et de tout perdre.

C’est donc un livre tragique (le corps lâche prise, il ne peut plus assurer : la machine à vivre se grippe et s’enraye – et comme un corps est le seul moyen d’être au monde, quand le corps perd tous ses moyens, adieu le monde !), tragique, mais noble. Noble car le corps signale que, chargé normalement de nous défendre de tout, il ne peut cette fois même plus se défendre de lui-même, et voilà que Saïd Sayagh 1, loin d’en vouloir à son corps, le comprend. Il comprend que son corps était resté dans l’ombre (la plupart des humains se servent toute leur vie d’un corps dont ils ne devinent pas le mystère, un mystère qui leur veut du bien, ou, en tout cas, qui fait ce qu’il peut), et que la maladie est justement le moment où le corps ne peut plus rester dans l’ombre : la structure anonyme se réveille, se dévoile, s’expose avec éclat(s), et la salle des machines ne peut plus être traitée en passager clandestin ! La noblesse, ça consiste à saisir qu’un corps, c’est si compliqué que vient le moment où il ne peut plus s’arranger de sa propre complexité : il n’arrive plus à produire et faire durer cette lumière qu’on appelle la vie, et l’ombre se fait. L’ombre s’avance et prend la main. L’écrivain-calligraphe, noblement, sait alors qu’il devait tout à sa main, et que sa main, elle, devait tout à son corps, et que ce corps le fonde et le dépasse. La noblesse, c’est alors la fidélité à ce qui nous fonde, et l’hommage rendu à ce qui nous dépasse. Noble veut dire « bien né », et ce texte est vraiment bien né, il est né là où la valeur et le mérite se trouvent, dans la souffrance, dans l’urgence, dans la gratitude, dans la confiance. 

Et c’est alors parce que ce livre est un hommage au moyen général de vivre qu’est un corps, que ce moyen était resté dans l’ombre, et qu’il risque bien de n’en sortir que pour nous y replonger fatalement avec lui, que ce livre est profond. L’ombre dans laquelle notre corps passe sa vie menace logiquement de venir nous chercher pour nous y rapatrier. Ce n’est peut-être que justice. Car l’ombre a une vie ingrate : elle est plate, elle est passive, elle est terne, elle est grise, elle traîne partout et ne retient, ni ne détient, ni ne soutient, rien … 

Mais c’est justement cette ombre difficile que ce texte chante et que ces calligraphies célèbrent. L’ombre est privation de lumière mais aussi protection contre elle, elle est à la fois une éclipse et un abri. Elle n’est pas du tout un morceau de nuit, car la nuit avale aussitôt toutes les ombres. L’ombre est visible, elle n’est d’ailleurs que visible (l’ombre d’un corps qui hurle est silencieuse, celle d’un corps qu’on parfume ou qui pue est inodore), elle est la pure visibilité, car si je ferme les yeux, il n’y a plus d’ombre, et c’est l’ombre de mes paupières, alors, qui tombe sur mes yeux. De même ici, dans ce profond et fraternel livre, c’est l’ombre de la vie (non celle de la mort) qui est tombée sur un corps, et l’a illuminé. L’ombre de l’enfant s’allonge, devant lui, dans la lumière du soir, mais c’est pour lui montrer, justement, le chemin de grandir. 

Les calligraphies, merveilleuses de netteté et d’énergie, sont aussi des hommages de la main (de l’artiste) aux mouvements bienfaisants du monde qui l’auront sauvée. Leur force singulière vient de ce que ces calligraphies sont autant d’autoportraits des diverses puissances de la vie. Car qu’est-ce que la vie ? C’est de l’eau qui se serait un peu compliqué les choses. Un organisme n’est qu’une citerne alerte et sophistiquée de fluides blanc et rouge. La cellule vivante est une eau structurée, circonscrite, compartimentée, sachant s’opposer à elle-même, une eau prodigieuse qui fait naître d’elle un nageur. La calligraphie de l’eau le montre ici, avec ce flux bleu faisant tourner sur lui-même le disque qu’il est aussi, et qu’il devient, et – comme un cyclique moulin à courants – en est renouvelé à son tour. Un peu comme la voix (autre image ici) est un vent articulé, un souffle qui se subdivise et délimite, se fait tinter et retentir lui-même, et qui relance en retour la pensée qui l’anime. Et le même corps humain est voix et silence – voix des formes et silence des fonctions. Il est aussi, superbement, à la fois la maison et le chemin

 Décidément, comme le montrent le texte et l’image de « L’Esseulé » (fin du livre) : Dieu, à jamais sans corps (et donc sans ombre !) doit se sentir bien seul ! (2)2

  


  1. Né à Meknès, Saïd Sayagh est docteur en Histoire, agrégé d’arabe, écrivain, poète, traducteur de poésie, calligraphe. ↩︎
  2. De nombreuses remarques s’inspirent ici de l’excellent petit livre de l’essayiste et esthéticien (et ancien professeur de microbiologie !) Philippe Boutibonnes (né en 1938) : « La Lumière offusquée – De l’ombre » (L’Ollave, 2009)   ↩︎

Isabelle Bielecki, Qu’importe la porte, Le Coudrier, 2025.

Isabelle Bielecki, Qu’importe la porte, Illustrations : Pierre Moreau, Le Coudrier, 20 cm/14 cm, 87 pages, 7 illustrations couleur, 2025.


Le récent recueil d’Isabelle Bielecki, « Qu’importe la porte », se compose de deux parties, « la cage » et « le labyrinthe », comptant chacune vingt-cinq poèmes, avec la contrainte d’un vers d’ouverture commun (« Elle ouvre prudemment la porte… du palier / du jardin / d’un rêve… »). Il est judicieusement illustré par les belles œuvres à la puissance onirique de Pierre Moreau.

Le personnage qui incarne les poèmes, est évoqué à la troisième personne (« elle ») et on ne devine que son grand âge, « ses cheveux blancs », ne sachant rien de sa vie, si ce n’est quelques remémorations de souvenirs d’enfance. Pour un peu cette vie pourrait être tout entière contenue dans l’espace délimité par cette porte, à la fois clôture et promesse. Ce qui frappe, c’est l’impression de solitude voire d’ennui ou d’abandon, sans doute le lot de nombre de personnes âgées dans nos villes et leurs grands ensembles pourtant très peuplés. Et la redite du premier vers martèle cette sensation que peuvent procurer les routines et les habitudes du quotidien, reproduites ad nauseam.

La cage, c’est la cage d’escalier commune d’un immeuble d’appartements, lieu paradoxal puisque bien que « cage » il est le chemin obligé qui mène à l’extérieur, à la lumière, à la vie peut-être. Et la porte est celle du palier, seuil qu’il faut à la fois franchir pour être au monde (« la liberté est là » ; « il suffirait d’un pas / vers cet ailleurs » ; « le parfum de l’inconnu »), mais dont le franchissement inquiète : la porte « grince à faire peur » ; « un noir profond se recroqueville ». Elle est élément ambivalent de protection et d’ouverture, comme le pensait Bachelard, et métaphore du mouvement de l’être. La porte ou son seuil, presque personnage et paraissant aussi vivace que « elle », est en effet un choix riche par sa symbolique et ses connotations nombreuses. Franchir la porte c’est passer d’un monde à un autre, du profane au sacré chez Mircea Eliade décrivant les sociétés traditionnelles, avec les rites ou prières que la traversée de la frontière métaphysique convoque. C’est aussi chez Jung le passage du conscient à l’inconscient et, comme peuvent le suggérer certains vers de la poète, le choix possible de faire face à ce qui a été enterré, refoulé, dans une opération initiatique vers une conscience plus large. Un lieu de transformation dans l’hermétisme ou de médiation voire de transgression pour les structuralistes. Le choix de l’écrivaine n’est donc rien moins qu’innocent.     

La deuxième partie, le labyrinthe, élargit habilement le champ des perspectives, en multipliant les ouvertures de portes : du jardin, de l’oubli, au pardon et même à la Mort, cette mort familière qui guette en filigrane dans tout le recueil à travers de multiples occurrences du « noir » et de la « poussière ». Figure particulièrement centrale chez Borges à qui certains poèmes de l’autrice font penser, le labyrinthe, tout aussi riche de significations que la porte, peut aussi référer à la quête de sens et au périple intérieur, à une recherche de vérité. Les portes du labyrinthe deviennent lieu d’échange, d’osmose. Porosité de l’espace extérieur (« la rue » ; « le monde ») et intérieur (« son vide », « sa mémoire »). Avec la porte du « purgatoire », Bielecki évoque directement « un labyrinthe / sans lumière / ni chaleur / qui mène au pardon. » Par rapport à la stagnation de la première partie du recueil, le labyrinthe donne une impression de mouvement, de croissance vers la lumière « jusqu’à croiser Icare / en chute libre / vers le soleil ». Le rêve permet peut-être la résolution de ce labyrinthe intérieur du poète. Les plumes de goéland et de mouette, de canari, d’Icare (?), fils de Dédale qui le conçut, parsèment le labyrinthe comme un appel à regarder en l’air, vers ce ciel d’où il n’apparaîtra plus que comme un diagramme lointain, vide et vain, ses murs rendus inopérants. Le recueil se clôt sur l’évocation de la porte de la mémoire (après celle de l’oubli), où « seules des plumes / volent témoins / de ce combat / de polochons / dans le dortoir / des interdits ».

On le voit, Isabelle Bielecki, sous l’apparente légèreté d’une cinquantaine de poèmes aux vers courts, non dénués d’ironie, dissimule à peine une profondeur et un questionnement existentiel révélateurs de sa maturité littéraire. C’est tout l’art de sa poésie que de nous amener subtilement à l’essentiel et c’est sa singularité même que cette hésitation répétée à franchir le seuil de ces multiples portes. Pour prolonger le mot de l’autrice – et paraphraser Musset – « qu’importe la porte, pourvu qu’on ait l’illumination… » Et entre « porte » et « poète », in fine, seule une lettre diffère…