Marc Dugardin, Personne dis-tu, préface de Anouk Delcourt ,Mortemart, Rougerie , 2025.


Tout le recueil tient par la tension entre ce « je » et ce « tu » mouvant. Dans ce « tu » se superposent des figures féminines, mère, sœur, amante/Anouk Delcourt

A travers ce recueil, préfacé admirablement par Anouk Delcourt, le poète ouvre la question de son être au monde, tente d’exprimer son moi profond voire de partager son besoin d’amour et de lumière ; mieux, à travers ce recueil, le poète met au jour la part d’ombre et de lumière qui rythme nos vies, ose l’espérance et tente de faire naître le désir de soi par le biais d’un regard vers l’autre consenti, assumé. On est ici en présence d’une poésie qui nous éveille à une réalité plus large, décrit cette dimension d’inconnu dans laquelle se joue notre présence au monde et révèle la fragilité de ce qui est ; on est ici en présence d’un poésie qui essaie de rendre l’insaisissable vérité de l’être, nous aide à cheminer vers la lumière du mystère qui nous traverse et s’ouvre à ce qui n’a pas de nom ; on est ici, enfin, en présence d’une poésie qui met au jour les limites de notre savoir ainsi que la difficulté d’être dans un monde que l’on n’a pas choisi et avec lequel il  faut bien composer chaque jour. Bref, pour Marc Dugardin, le poème apparait ici, plus que jamais, comme étant un moyen de rendre le monde habitable, de trouver le soi, de mieux se comprendre, de comprendre autrui, de respirer mieux et en définitive, de « révéler » ce qui est sans doute là mais est encore sans voix.  « Personne dis-tu » est un recueil à travers lequel Marc Dugardin se branche sur son cœur, convoque l’émotion, les sensations, le rêve voire l’inconscient pour dire le secret des blessures certes mais aussi et surtout pour sortir de son exil intérieur, renouer avec la présence et affirmer tant et plus son goût des autres et du vivant.

le soleil s’était couché
c’est tout
sauf cette beauté
déchirante qui ne voulait
pas quitter la scène
sauf ces silhouettes
noires au loin
entre terre et mer
je n’ai pas tiré
le rideau sur ton absence

Éric Chassefière, Pour que parle la beauté, Rafael de Surtis éditions, 2025.


À part un inédit consacré au Cambodge, Éric Chassefière rassemble ici ses récits de voyages, la plupart déjà publiés à Encres vives, aux éditions de l’Atlantique, Alcyone ou Sémaphore. Le livre est dédié à Michel Cosem, qui l’encouragea en cette voie d’écriture. 

Le titre résonne à la fois comme un choix d’écriture, et peut-être un appel à percevoir, accueillir la beauté de la Terre en ces temps obscurs. La beauté pour l’auteur nait de la saisie par les mots : « ce n’est qu’en cherchant à nommer / créer l’étincelle sur la pierre / que nous accédons à la beauté ». À l’instar d’André Breton, il préfère l’image «  tournée au possible vers la santé, le plaisir, la quiétude, la grâce rendue… Elle a pour ennemis mortels le dépréciatif et le dépressif ». 

Surtout attiré vers l’Orient, l’écrit sur la route garde toujours la même approche des lieux, des cultures et des êtres, pleine d’attention et de tendresse. Le corps se laisse pénétrer par les formes, couleurs, senteurs, musiques, cuisines, il en garde des éclats, « flamme étincelante d’un sari »  ou « vieille peau craquelée de la terre »…

Les pores traversés de brume ou de lumière, l’être s’ouvre à l’esprit des lieux, temple ou montagne, sacré ou profane. « Celui qui sait que voir / exige l’effacement / la douceur de la présence » se tourne vers l’autre, intense et fugace relation tissée à travers les regards, les sourires, la grâce d’une serveuse, la plongeuse aux yeux plissés, le pope photographe ou ce vieil homme assis face à la mer … Rien de touristique en cette approche, « le voyage est à l’intérieur ». En quête d’instants d’éveil au monde, à la présence, où tout soudain s’illimite dans l’espace et le temps. Réveille la mémoire personnelle ou collective, passé d’oppression ou de misère. L’écriture se fait sensible au ruissellement incessant des apparences, à l’infinie mouvance de la vie. Parfois le monde flotte, vibre, tourne, vacille, glisse, s’efface…Une prose souple et fluide épouse le multiple, avec la conscience lucide du risque d’émiettement si le fil ou le souffle ne relient plus le flux. On y perçoit le musical retour de motifs de l’œuvre, arbre, lac ou jardin d’enfance. 

Écrire son voyage, ici, c’est s’amplifier, s’unir à toutes les formes du vivant, dépasser sa propre vie, « sentir couler en soi le sang de la montagne », « battre de la brûlure des pierres », sentir jusque dans son corps vibrer la terre…Plus encore, c’est « le sentiment d’atteindre au merveilleux, à l’inexplicable »

Carino Bucciarelli, Une poignée de secondes, images de Laurent Danloy, Billère : L’herbe qui tremble, 2025.

Carino Bucciarelli, Une poignée de secondes, images de Laurent Danloy, Billère : L’herbe qui tremble, 2025.


Dans « une poignée de secondes », Carino Bucciarelli met au jour l’absurdité du cours incompréhensible des choses, les limites de notre identité ainsi que l’absurdité d’un monde troué de vie absente. En effet, ici, le monde apparait comme étant un objet étrange dénué de sens tandis que les personnages, souvent confus et infiniment seuls, sont le jouet du vouloir des autres et d’un univers aussi instable qu’hostile ; ici, le moi profond se dilue, l’illusion et la réalité se confondent tandis que la vie apparait dans ce qu’elle a de convenu, de pathétique et de dérisoire. En bref, à travers ces textes insolites et souvent drôles, le poète  pose malicieusement la question de savoir s’il y a bien une vie avant la mort ; mieux, pariant sur l’incertitude du réel, il prend un malin plaisir à stigmatiser notre difficulté d’être et de communiquer dans un monde où nous sommes, le plus souvent, étrangers aux autres et à nous-mêmes. En bref, « Une poignée de secondes » est un livre à travers lequel le poète questionne une nouvelle fois, avec le talent et la subtilité qu’on lui connait, l’être, la parole, le quotidien, les apparences et en définitive, notre condition humaine.   

Retire ton masque !

Je n’en porte pas

Retire tes gants

alors !

Je n’en porte pas

tu le vois bien

Retire ta personne

de ce monde trop peuplé !

Cela oui je le peux                                                                                                                     

Jean-Marie Corbusier, Yves Namur, L’écrit se creuse, Montpellier : Editions Méridianes, collection Duo, 2025.

Jean-Marie Corbusier, Yves Namur, L’écrit se creuse, Montpellier : Editions Méridianes, collection Duo, 2025.


Malgré nos belles théories, l’essentiel et la réalité du monde nous échappe ; mieux, on vit la plupart du temps dans l’ignorance de soi et des choses. Bref, on à tout à découvrir d’une vie qu’on ne sait plus voir ni entendre. À travers ce recueil, Jean-Marie Corbusier et Yves Namur tentent précisément de nous donner à voir un aperçu du réel, une lueur éphémère de ce qui est. Se référant à l’innomé qui nous entoure, les deux poètes méditent ici la relation entre l’être et le langage, évoquent l’essence secrète des choses et sondent l’invisible réalité sensible pour en faire renaître les vibrations secrètes. Ici, chaque poème nous fait toucher à l’étrangeté de notre présence au monde, nous confronte à l’altérité du regard, nous éveille à une réalité autre tout en approfondissant le oui à la vie ; ici, chaque poème s’ouvre à ce qui n’a pas de nom, nous aide à appeler la vie en nous, à être plus présent à ce qui s’offre ; ici, enfin, chaque poème ouvre un espace à un silence qui n’a d’autre message que la vie dans son en train d’être, son mystère et sa lumière. 

« L’écrit – disait-il – se

creuse »

et en parler n’est rien d’autre

qu’une lame de silence

              posée

à même le sable mouvant

là          sur l’éclat écarlate

      éclaté

Fracture

qui mendie un regard

ramasser les mots

que vont-ils dire

                 tu apparais

                 tu disparais

tout est là