Barbara AUZOU, Tout amour est épistolaire (tome II), préface de Jean-Louis Thiar, 94 pages, 2024, Z4 Editions, ISBN : 978-2-38113-068-2


… pourtant cette semaine j’ai eu peur de mes mots (…) je ne veux pas que dans le chaos d’une phrase totale s’ouvre le nid d’un autre visage que le tien. A priori, les mots d’introspection devraient être thérapeutiques, mais ils peuvent effectivement révéler un autre moi qui chavire, à travers un poème ou une relation épistolaire.

En d’autres termes, le pouvoir de l’écriture, peut-il, à l’instar d’une psychothérapie, déstabiliser une personne ? La question mérite d’être posée… Ce d’autant que l’on ne sait ici rien du récipiendaire, que le thème est l’amour et que la voie épistolaire est silence :

en attendant je cultive une fleur de joie primitive qui est aussi fleur de silence

je l’ai nommée l’imperceptible

elle te ressemble un peu 

Barbara Auzou me fait parfois penser à la grande BARBARA (la chanteuse, bien sûr !) chez laquelle toute milliseconde, toute intonation était un empire lourd de sens. Il faut bien dire que les textes d’Auzou sont puissamment poétiques, dans le sens d’un déchirement ou d’une brûlure. 

un ciel malin s’amusait avec le sel de mes plaies

Cette écrivaine tient dans sa plume de la poudre noire prête à exploser en tout temps, telle une grenade guerrière. Oui, sa prose est souvent (mais pas toujours, comme on le verra ci-après !) acide, elle ronge l’œil jusqu’à la rétine et l’esprit jusqu’à l’âme. Ses mots sont gouttes en fusion et donnent feu au rêve.  

l’été passera avec ses tragédies sans que cela nous étonne puis avec les raisins et les grains de beauté dissimulés sous sa robe de violence rieuse

Bon, n’exagérons pas : au fil des pages, l’auteure nous apprivoise, en symbiose avec la nature et sa propre poésie : il y a tu sais dans la gourmandise du silence la promesse de toutes les cerises. L’écriture est toute consolation : une vie sans poésie est une vie sans vie

Auzou s’abandonne :  

tandis que la terre suture ses soifs je m’en vais vers les choses nourricières.

On assiste peu à peu à un ensoleillement de la parole. De pyromane, elle devient câline et fait équipage avec davantage de confiance et de sérénité. La peinture au couteau se fait aquarelle : la poésie plus que jamais est la seule issue de secours

Au final : 

… ce merci en chaque chose à toi qui déroule partout le sourire de nos chemins réciproques

Juste avant une superbe citation de Paul Eluard :

… Et quand tu n’es pas là

Je rêve que je dors

Je rêve que je rêve

Barbara Auzou est-elle définitivement amoureuse de la poésie, de son correspondant, du silence, du genre épistolaire, de la nature ? Nous le découvrirons sans doute, pour notre plus grand plaisir, dans d’autres tomes ou livres à venir…

Éric Dubois, Nul ne sait l’ampleur, poèmes, éditions unicité, 2024, 45p 12€.

Éric Dubois, Nul ne sait l’ampleur, poèmes, éditions unicité, 2024, 45p 12€.


Si Pierre Kobel, dans la courte présentation de l’ouvrage, utilise le verbe « glaner » pour exprimer le geste poétique qui caractérise l’écriture d’Éric Dubois dans ce recueil, il n’oublie pas de préciser que le poète ne se limite pas à ramasser ici et là les mots ou les éléments de base à la construction d’un poème. S’opère dans ce recueil une sorte de petite magie, simple et essentielle qui rassemble les bribes en constellations rythmées. Comme si Éric Dubois jetait les dés et puis indiquait à ses lecteurs attentifs les corrélations entre les prospections. D’un heureux hasard naîtrait le poème? « Nul ne sait l’ampleur » Il existe bien quelque chose que le poète ne domine pas, il apprivoise, il improvise comme souvent la vie nous pousse à le faire.

Page 25 se glisse un indice pour répondre à l’énigme du titre du livre. Mais l’on sait déjà dès la première page qu’Éric Dubois a choisi le poignard mais disons que celui-ci n’a de tranchant que celui des mots. 

Écrire c’est faire d’oeuvre la vie mais aussi se confronter à l’impuissance des mots à dire l’essence de l’être, les tourments et les dérives.

Je partage avec la lumière
l’envie de me reposer
à l’ombre de quelque arbre
de porter au bout des bras
des fruits magiques
et des fleurs épiques

Mon étoile est morte
dans la galaxie que je convoitais

Écrire nous confronte aux illusions, aux désirs et à une inévitable insatisfaction semblable à celle qui se love au bout de l’amour. Le désir ne peut être assouvi sous peine de s’éteindre. Les frontières sont floues et incandescentes, des braises. 

Ma tête est un reposoir. Un écho pris de vertige.

Une flamme noir qui calcifie les oiseaux du
paradis.

(…)
Une flamme ocre dans les mouvements des ciels.

Nul mot à l’endroit
où saignent les larmes

Dans l’alcool, on cherche son « propre néant, la pitié d’autrui », on trouve « l’angoisse et au bout du compte »  on s’aperçoit que « le calcul est faux ». Impossible de mesurer l’ampleur. Quelque chose donc nous dépasse, nous échappe. 

De même qu’Éric Dubois ne cache pas qu’il a écrit ce livre alors qu’il était dépendant à l’alcool (il est redevenu sobre depuis), il ne fait pas de mystère sur le fait qu’il est schizophrène. Pour rompre les tabous autour de cette maladie, mais aussi pour affirmer qu’il existe plusieurs manières d’être au monde. L’écriture poétique peut être vue comme un remède, un baume mais aussi se comparer à une sorte d’ivresse, un état second qui nous éclaire ou nous rend extra-lucide. On n’en mesure pas non plus l’ampleur. 

Le poète Eric Dubois est également un peintre. En quelques mots, il campe une situation, un sentiment, une blessure, laisse ressurgir un souvenir, une sensation. Ce qu’il évoque ne se cache jamais derrière les mots ou les images. Parfois c’est dur, c’est irrévocable, sensuel, brut. Toujours sincère et juste.

Jeanne Champel Grenier, DES NOUVELLES, un peu, beaucoup, passionnément, 183 pages, 2024, éditions France Libris, ISBN : 782382 684887


Passionnée, chaleureuse, la préface donne le ton et fait pacte avec les lecteurs : courir sans se retourner, sans trop de conditions, juste pour l’ivresse de la quête et celle du partage. Car à l’orée de ce monde agité, de ce grand orchestre désaccordé, le « je », cet oiseau rare, sait-il encore « où il habite » ? 

Cette suite de brèves nouvelles égraine sa diversité, non seulement par ses thèmes, mais aussi par ses styles. Tantôt tendres, tantôt rocambolesques, les textes s’attardent souvent de manière poétique sur le souvenir, l’imprévu, le merveilleux.

Venise no 16, aquarelle à propos d’un peintre (comment en serait-il autrement dans la ville de l’aqua alta ?) séduit plutôt que décrit la cité de toutes les surprises.

Casa Inès, à propos de sa mère-grand a une dimension personnelle, pleine d’émotions contenues. À l’instar des dessins de l’auteure (y-compris celui de la première de couverture) qui sont tout à la fois purs, naïfs, et engageants.

Les peuples à la belle étoile, texte particulièrement réussi, sorte de pastiche à la St-Exupéry, nous émeut, mieux qu’un réquisitoire contre l’intolérance.

Mémoire-Déboires, concentré de jeux de mots, a un phrasé différent qui demande vivacité d’esprit. Rabelais campe dans le jardin !

Il y a des jours a un aspect cocasse, alors que Mariska est presque conçu comme un impossible très (trop ?) bref roman d’amour. 

Les cerisiers blancs, essentiellement basés sur des dialogues très réussis, évoquent avec pudeur et humour une dame très âgée en sa maison de retraite, tandis que Siamine 1ère du nom est la description tout à fait poétique d’un chat (le pétale rose de sa langue sur son fin museau…) en une robe délicate.

D’autres aventures, tableaux et rencontres nous attendent avec bienveillance, sagacité, voire malice au fil des pages.

Bref, on l’a compris, Jeanne Champel Grenier, poétesse bien connue, est également à l’aise dans les nouvelles, bien que ce type de prose puisse être quelque peu frustrant car un personnage sitôt adopté nous quitte après trois pages. Ainsi va la vie de ce genre littéraire ici parfaitement maîtrisé et assumé.

On imagine bien l’écrivaine dans ses œuvres à l’école (où elle fut professeure) ou avec ses petits, voire ses arrière-petits-enfants. Délices d’une personnalité éminemment inventive et généreuse. 

De toute urgence, voilà donc une transfusion de rares bonheurs.