Michel Herland, L’Homme qui voulait peindre des fresques, Paris, Andersen, 2023, 136 p., 14,90 €.


Le nouveau recueil de poèmes de Michel Herland L’homme qui voulait peindre des fresques dévoile par son titre une intention poétique. Car le poète est aussi bien le peintre du social que du paysage tropical. Parfois sarcastique, il peint le Monde sans concession. L’humanité est la même partout, les faibles sont exploités, manipulés par des puissants qui s’enorgueillissent de leurs richesses. Ce qui n’empêche pas d’apprécier les beautés de la nature, plus douce ici, dans les paysages provençaux que là, sous les tropiques où éclate la somptuosité des couleurs. Le recueil est divisé en plusieurs parties censées aider le lecteur à se repérer entre les divers genres que cultive le poète : social, exotique, érotique, ou simplement fantaisiste.

Le poète lève le voile qui cache la misère, dénonce les aspects les plus cruels d’une société qui méprise, viole les droits, entretient le chômage, la pauvreté, l’humiliation, contraint à la migration, à la révolte :

« Parfois du fond de l’humiliation

un peuple relève la tête

il crie sa haine et son envie » (Nouméa Culpa)

Observateur impitoyable, Herland met en évidence le contraste entre les nantis, d’un côté, et les prolétaires, les migrants, les clochards, de l’autre côté, entre le luxe des uns et la précarité des autres : « le riche orgueilleux se régale », « trime l’ouvrier miséreux », « la finance se porte bien », « les puissants ne manquent de rien » :

« Orient régiments laborieux

Air pollué puanteur acide

Fourmi automate livide

Trime ouvrier miséreux

À Shanghaï le luxe s’étale

Maserati Lamborghini

Jambes étirées robes mini

Le riche orgueilleux se régale

Chômeur au visage fermé

Anpe bureau immonde

C’est le triste sort du vieux monde

Irrésolu et désarmé » (Le cac 40 caracole)

Il suffit de descendre dans la rue, d’ouvrir un œil attentif pour constater la cupidité, le pouvoir de l’argent, l’iniquité, l’indifférence, la violence, la cruauté, sans oublier les guerres absurdes dont l’homme ne tire aucune leçon :

« Faut-il remémorer la longue litanie

de notre espèce les terribles avanies

Guerres anciennes ou modernes

Péloponnèse ou Dardanelles

guerre de cent ans ou guerre éclair

guerre impériale ou coloniale

dans les tranchées ou dans les airs

les occasions ne manquent pas

de s’entresuicider »(Guerres et pandémies)

Nombre de poèmes dénoncent un mal qui semble s’aggraver avec le temps, peignant le visage amer du malheur qui se cache derrière les apparences :

« Nord ou sud partout des chômeurs

Perdus dans leur vie de misère

Ils ont renoncé au bonheur

Tout autour d’eux les désespère

Noirs ou pâles sont les migrants

Même s’ils sont toujours précaires

On les sait pleins d’espoir vibrant

Ils ne sont plus prêts à se taire »  (Itali-ques)

La voix du poète est souvent grave, grinçante, révoltée, voire sarcastique comme noté plus haut, conformément à une intention clairement exprimée en exergue de la seconde partie, Amères destinées : « Ma poésie est une porte qui claque ».

Le poète est révolté par l’injustice, l’indifférence des riches face à la misère,  l’humiliation des pauvres qu’il a rencontrées partout où il est passé mais il est aussi un peintre de paysages, ceux de sa Provence comme ceux de la Martinique où il est installé désormais. Il lui rend hommage dans le premier cycle de poèmes intitulé Tropiques. La beauté du paysage tropical, la végétation luxuriante, les villages et les petits ports, les pêcheurs, les barques colorées, les montagnes couvertes de forêts, enfin la grâce des femmes noires, ensorcelantes composent de véritables tableaux : 

« Ô femme d’ébène

Arbre que soutiennent de solides racines

Fleur de ma passion

Dont la corolle gracieusement s’incline

À la douceur d’un soir

Que trouble quelquefois le chant du crapaud-buffle

Ô Négresse d’amour

J’aime quand tu balances

Les rondeurs de tes hanches

Tu me laisses effleurer

Le creux de ton échine

Et je vais m’enivrer

Des senteurs de la Chine

Ô fille d’Afrique

Tes lèvres au sucre de corossol

Ta langue suave comme une mangue

Ta bouche rose de porcelaine

Tes seins deux cocos de mon jardin

Tes jambes de bambou

Et tes bras les lianes pour m’attacher »(Le chant du crapaud-buffle)

Le paysage tropical incite aux délices de la passion, aux plaisirs de la vie : 

« Quel étourdissement

Chez les tendres amants

Le désir brille dans leurs yeux

La soif des plaisirs merveilleux » (Au village de Sainte-Anne)

C’est ce paysage qui inspire les poèmes d’amour, leur confère un accent de vérité. Le lecteur sent l’attachement du poète à son île remplie de merveilles. La femme est peinte sous les traits d’une noire déesse, sensuelle, excitante, langoureuse – réelle ou chimère, qui sait ?  – apte en tout cas à susciter la passion.

Michel Herland s’avère nostalgique de la poésie classique, de ses rimes et de ses mètres, de sa musique. Il semble avoir une certaine prédilection pour le sonnet. Il est résolu en tout cas à suivre sa propre voie, adepte d’un postmodernisme qui permet le mixage des époques, des styles et des langages. Il ne cache pas son attachement aux poètes d’autrefois dans Le Petit Manifeste qui ouvre son recueil. C’est ainsi que ses poèmes jouent sur plusieurs modes, empruntant parfois à l’air du temps, parfois à celui de temps révolus.

André Doms, Chemins, Frontispice de Sébastien Dugué, Éditions L’herbe qui tremble, Collection Trait d’union, 2023, 144 pages, 18€,


Je traîne aux guêtres une foule d’actions et d’écritures qui me semblent devenues étrangères, tant elles se sont écartées de ma mémoire active. L’effacement commence à me défaire. Mais ma perte ne compte pour rien en regard du gouffre effarant de l’Histoire. Quand il faudrait s’interroger : qu’avons-nous sauvé des passés ?  

Poète, essayiste, traducteur de voyage, révélateur d’oeuvres poétiques peu connues(Glineur, Bourgeois,Praillet…), André Doms nous entraîne ici, je cite, sur les « chemins » ravinés, cahotiques , de sa vie, toujours à l’écart des belles et grandes routes…Mais s’il se hasarde à « une analyse de ses saisons intérieures », l’auteur n’abandonne pas pour autant ses réflexions critiques sur le monde comme il va. Parmi les thèmes  évoqués, citons, entre autre, l’amour(la poésie doit éclaircir les vérités de l’amour, les traduire en vérités sensibles),  le libre arbitre, la solitude humaine, les idéaux mensongers, l’enseignement, l’écart entre la vie et la littérature voire l’écriture elle-même. D’une manière générale, le propos d’André Doms est de nous signifier le fait que la vie n’est pas ce qu’on nous en montre, qu’il faut nous garder de vivre au niveau de l’opinion, de la vision tronquée des choses, de l’image, de la croyance irréfléchie et qu’il est urgent de retrouver notre vrai moi afin de devenir, le cas échéant,  le réceptacle et l’agent de l’accomplissement de la vie. On ne s’étonnera donc pas du fait que le poète se soit toujours évertué à mettre au jour un langage susceptible de coller au flux de la vie, de « résister » aux forces de corrosion du temps et en définitive, d’ouvrir l’être à de nouvelles dimensions d’être. En effet, pour Doms, la poésie ne fait que dire l’urgence de vivre notre vie au quotidien et est  à même de nous permettre de redécouvrir, sous la simplification abusive que sont les identifications, toute l’ampleur et la complexité du monde et des choses. « Chemins » est un livre brillant qui par la nature de son propos, attise la présence à soi, aux autres et au monde ; « Chemins » est un livre attachant en ce sens qu’il révèle la sensibilité et l’humanité profonde d’un homme pour qui vivre c’est aimer, être en projet, devenir sans cesse, s’éprouver citoyen du monde (matrice de son être profond) ; « Chemins », enfin, est un  livre inspirant dans la mesure où il nous permet subtilement de mieux comprendre que si rien ne dure, la valeur de ce que nous avons vécu, elle, dure pour toujours.

Comment dissocier l’auteur, l’acteur, de l’homme ? Que vaut, ou signifie un « style » ? C’est bien la moindre des choses qu’un écrivain sache écrire, précisément « sa » langue à lui, sa langue « personnelle », qui lui tient au corps, comme  le pinceau prolonge les doigts. L’emploi de l’outil ne révèle t’il pas la qualité de l’ouvrier ? Mots ou marteaux. C’est pourquoi les dictatures ne détestent pas les Arts mais la liberté dont certains portent le souffle. Sans doute, un passé monumental les rassure- t-il, comme dans les académismes mussolinien, nazi, stalinien et tant de néo-classicismes coloniaux, vaguement enguirlandés à la façon locale.  

Christian Tămaș, Le protecteur maudit, Ars Longa, 2023


Un nouveau roman de Christian Tămaș vient de sortir aux éditions Ars Longa, Le protecteur maudit. Son titre oxymorique suffit pour susciter la curiosité du lecteur. L’incipit nous fait découvrir le thème de prédilection de l’auteur celui du voyage, avec une nuance inhabituelle puisqu’il s’agit de découvrir après le choc d’un accident, le mental d’un personnage. Les glissements du réel dans l’irréel et dans le fantastique onirique donnent au récit une structure de labyrinthe.

En effet, il est question d’un voyage de nuit en voiture de deux amis,Georges et Pierre vers Paris. De l’aventure et du mystère, l’auteur en offre pleinement au lecteur. Le voyage réel n’est qu’un prétexte pour nous porter ailleurs, dans le dédale mental d’un personnage traumatisé, plongé dans le coma. 

Le lecteur est  mis en face d’un récit compliqué, difficile à démêler, car l’auteur y  superpose temps, personnages, identités, leur vécu. On découvre graduellement  les aïeuls de Georges, un architecte qui remonte vers Paris, après une soirée passée chez madame Delmar. Celle-ci avait fait l’arbre généalogique de son nom, Lamotte, remontant au temps des croisades et lui en avait parlé sans être prise au sérieux.

Le voyage est brusquement interrompu par une collision avec un motard qui fait sortir la voiture de l’autoroute.  C’est l’instant où les deux voyageurs  plongent dans l’irréel, se retrouvent dans une forêt bizarre, immobile, où le temps s’arrête, le moteur de la voiture aussi, Pierre disparaît sans traces et Georges a un nouvel accident. À la suite d’une brusque chute dans un bois irréel par son aspect, son corps semble se disloquer de sa tête et il est entraîné dans les plus bizarres aventures par des personnages tout aussi étranges. C’est comme un voyage de rêve en rêve, dans le temps et dans l’espace où il rencontre des gens qui lui semblent connus, qui lui donne un sentiment de déjà-vu, mais sans se rappeler leur identité. 

Le lecteur est emporté dans d’autres époques où Georges rencontre l’esprit de ses ancêtres et vit une séquence de leur vie, celle où chacun avait subi le choc d’un accident : le comte de La Motte, une chute de cheval a causé sa mort, le colonel de La Motte a été décapité par la lame d’un sabre, le baron de la Motte etc.

Plus on avance dans le récit, plus on comprend qu’il s’agit d’une régression dans le temps, d’un délire onirique du personnage. Se mélangent des séquences  du passé et du présent, avec de brefs instants de réveil et de lucidité pour succomber ensuite dans l’inconscient. La chute, l’accident, le choc, la mort des personnages relient les séquences irréelles vécues par Georges, spectateur des morts violentes de ses ancêtres  pendant l’hypnose à laquelle il est soumis par son psychiatre. 

En effet, plusieurs accidents ont lieu en des temps et des lieux apparemment différents: la chute de Georges dans la forêt, la chute de cheval du compte de La Motte dans la même forêt mais à une autre époque, la chute du colonel de La Motte lors d’une bataille d’un autre siècle, l’accident de moto responsable de la mort de sa  bien-aimée Margo quand Georges était adolescent. À chaque fois, le personnage se retrouve dans un lieu étrange, rencontre des personnages bizarres, confond les réalités superposées et est terrorisé par un regard perçant, inhumain, invisible au début, mais qui le glace comme le froid de la mort. Une voix de l’intérieur de son cerveau le pousse à avancer vers les espaces clos de vieux châteaux, à l’aspect de caveau, à voir des scènes violentes de batailles médiévales, décrites en détail, comme prises sur le vif par le romancier, à sentir chaque fois la terreur et la mort le pénétrer. Il est partout, au milieu des paysages et des événements effrayants, voit et sent comme dans un film en 3D, dans un délire onirique que seul le docteur commence à démêler.

Sa douleur affreuse à la tête, la pression sur le crâne, la sensation de vertige et d’être aspiré par un tourbillon dans un gouffre noir, le jet de lumière brillante qui jaillit et s’éteint dans son cerveau, son sommeil prolongé, la voix vibrante de sa tête, ses confusions aux brefs réveils font comprendre que le personnage a subi une commotion pendant la chute, qu’il est plongé dans le délire de ses visions, transporté dans  l’irréel. 

Le lecteur se trouve en face d’un  récit  compliqué, suit le personnage dans son labyrinthe mental, assiste à des scènes invraisemblables qui semblent si réelles sous le pinceau descriptif du romancier. Quand on essaie d’éclaircir le mélange d’images, de démêler le réel de l’irréel, on devine peu à peu la cause de la mort des ancêtres du protagoniste: un bijou de famille étrange, porté par chacun à l’instant fatal, un talisman à tête de dragon, aux yeux pénétrants. 

Le psychiatre qui soigne le malade inconscient n’est pas à son premier cas de ce genre. Il tente une expérience dangereuse pour lui, similaire dans les autres romans de Christian Tămaș Le chevalier noir (2019) et Un nom sur le sable (2021). Il veut découvrir la racine du mal causé par le talisman maléfique à ceux qui le portaient. Il tente de pénétrer dans le cerveau de son patient, le suivre dans sa régression dans le temps, voir avec lui son passé le plus éloigné pour comprendre le rôle du talisman dans la mort des personnages au fil des siècles. Une fois la cause du mal identifiée, il tentera de l’éliminer pour sauver la vie de son patient. Mais le transfert de personnalité sous l’hypnose risque de faire périr docteur et patient. Pour sauver Georges, le psychiatre a besoin du talisman, trouvé par sa femme, Hélène, parmi ses objets après son accident. Elle lui révèle la malédiction supposée de cet objet porteur de malheur sur la famille de son mari. 

La présence du bizarre talisman sur son bureau provoque au docteur des hallucinations pareilles à celles de son patient. C’est ainsi qu’il assiste à un étrange jeu de cartes dans un vieux château. Autour d’une table sont réunis les esprits des personnages décédés à cause du bijou fatal à la tête de dragon. Ils revivent chacun l’épisode de leur mort sous les yeux effrayés de Georges obligé à y participer. Le lecteur découvre le rôle paradoxal du talisman dans la vision d’un effrayant événement historique qui s’est produit au 13-e siècle dans  le château forteresse de Montségur: la résistance des cathares sous le siège de l’armée du roi qui voulait les obliger à abandonner leur foi pour passer au catholicisme, leur  trahison par le baron de La Motte, un aïeul de Georges de Lamotte, la mort atroce des cathares survivants brûlés vifs sur le bûcher, le vol du talisman protecteur à la tête de dragon porté par leur prêtre Jean d’Albi, la malédiction proférée par celui-ci sur le baron voleur et traître et sur ses successeurs. 

Le psychiatre découvre le secret du talisman: il était protecteur avant l’horreur de Montségur, mais il sera investi de malheur par Jean d’Albi pendant sa mort terrifiante dans les flammes du bûcher sur le baron, sa famille et ceux qui le porteront. On comprend à ce moment que le regard perçant qui hante Georges dans son délire onirique et la voix de sa tête le poussant vers des visions effrayantes appartiennent à ce personnage historique, dont le spectre l’accompagne dans sa régression temporelle avec son frisson glacial de la mort. Ce sont lui et le talisman la clé vers la guérison de son patient par un retour en arrière dans ce temps-là.               

Le romancier réussit à merveille à faire comprendre au lecteur un cas compliqué de psychiatrie sans faire appel à des termes de médecine, uniquement par la narration, évidemment difficile à démêler à cause de la superposition de temps, lieux, identités dans l’exploration du labyrinthe mental de son protagoniste. Il réunit avec un talent narratif à envier des connaissances historiques, psychologiques, psychiatriques, mythologiques dans un récit épais, fragmenté, syncopé, hallucinatoire. L’auteur conduit graduellement, à main de maître vers la fin, tout en gardant le mystère tout au long de sa ténébreuse histoire. Il sème partout des indices afin de mettre le lecteur à l’épreuve dans son aventure d’éclairage de la trame habilement imaginée et rendue dans un langage adéquat aux épisodes historiques évoqués, avec une prédilection évidente pour les batailles et la description des châteaux médiévaux et de leurs parages.

Danielle FOURNIER, ce pourrait être l’été, suivi de Mireille FARGIER-CARUSO, ainsi cela devient, collection Duo, Editions Méridianes (Montpellier), 2023, 12 €


Il arrive que les poètes soient aussi intellectuels (prof d’université, philosophe), et la pensée les fait chanter. Nous qui, alors, les lisons et recevons, leur chant en retour nous fait penser, et c’est justice. Mais voici que, d’après le principe de cette petite collection (un poète lance un poème de quelques pages, un autre – qui saisit ce poème comme une question qu’on pose – lui répond), il arrive ici que deux poètes intellectuelles s’entre-répondent : deux chants de pensée se suivent, se jaugent et s’accordent autant qu’ils peuvent, autant que la vérité leur paraît le permettre. Va-t-on dès lors constater qu’elles pontifient fort, et qu’on s’ennuie ferme ? On pourrait le craindre, mais non : le thème traité est, en effet, net et universel, c’est celui de l’été manqué ou failli, de la maturité qui déçoit ou déchante, d’une vie humaine parvenue au sommet de sa construction et échouant à stabiliser son acmé, à trouver paix et joie à ce qu’elle se sera fait devenir.

Danielle Fournier (1955) titre sa séquence : « ce pourrait être l’été » (la pleine et complète saison d’existence, la plénitude méritée d’expérience, l’exercice enfin réussi d’être là), mais … ça ne l’est pas : la puissance de béatitude acquise ne marche pas, quoi qu’on aime en croire, quoi qu’on s’amuse à en singer, quoi qu’on joue à en disposer. Le poème est digne, poignant, juste – d’une nostalgie sûre de ses motifs, mais n’exagérant jamais ses moyens. Une femme cherche à comprendre (puisqu’elle a toute sa vie pensé pour n’avoir plus peur de comprendre !) comment elle n’en est pas arrivée là où sa constante authenticité, sa fière fidélité, sa secrète attention à ce qui chaque fois importait vraiment, étaient faites pourtant pour l’y mener. Il y a là une plainte intègre, un constat élégiaque (« que faire des ciels en pleurs« ?), un demi-tour inconsolable sur le défilé d’efforts perdus qu’une vie se sent quitter. L’aveu bouleverse : son propre travail de perfection a comme trahi cette femme. Trahi, parce que l’été, ici, que « ça aurait dû – maintenant enfin – être« , est comme la saison de l’accomplissement, la période de notre destin où le corps est le plus habitable, où notre propre enveloppe de chair est devenue maison sûre et sereine. L’été d’une existence est son moment d’être digne foyer d’elle-même, que le feu (domestique) du sens éclaire et justifie : c’est l’âge exact, dit-on volontiers, auquel on choisirait, un jour d’après la vie, de ressusciter; l’âge aussi qu’on reconstruirait pareil, qu’on rebâtirait à l’identique si l’on venait absurdement à le perdre, comme un bagage, jeté du toit dans le vide, lors d’un virage serré. Mais rien n’y fait : la part la mieux exercée de soi se fait indisponible, sonne creux, donne, au mieux, lieu à tristes grimaces et oisives clowneries :

« on joue à l’été dans l’eau glacée avec des

ballons gonflés

on s’amuse à rire autour d’une table vide, à se 

prendre par la main

pourtant il n’y a Personne

et ce n’est pas que l’on craigne quelque chose » (p.8)

Bref, pour le dire familièrement, ça ne vient pas fort !

« une femme ravagée de l’intérieur existe

et n’a pas de mots

vit en parallèle

un monde où la guérison ressemble au vent

elle ne sait plus ce qu’elle attend

sinon qu’elle attend » (p.7)

C’est donc Mireille Fargier-Caruso (1946) qui répond. Le titre de son poème en écho nous dit tout : « Ainsi cela devient« . Elle rectifie donc trois fois le « ce pourrait être l’été » du poème d’appel. D’abord, le serré et net indicatif présent (« devient ») répond au flottant et flou conditionnel (« ce pourrait être »); ensuite, le pur et simple « devenir » (l’écoulement des états du réel, la sèche et inlassable auto-succession des événements du monde) vient supplanter et effacer l’être espéré et fantôme; enfin le « Ainsi cela » conclut – comme un glas logiquement impersonnel et général – à la vanité des réclamations particulières (absurdes au Paradis, inutiles en Enfer, ambiguës dans l’entre-deux). La « réconciliation » ne se mendie pas, elle se décide; le passé vaut précisément le présent qu’il fut, et aura l’avenir du sens que nous lui ferons mériter ou non de garder. La poète balaie, pour nous, devant la porte de la vie : tout nouveau « maintenant » fait logiquement vieillir (comme le dit d’ailleurs Platon dans son « Parménide », 152 bc); « nous ne sommes jamais tout à fait » (p.4), car nous ne devenons que pour redevenir aussitôt autre chose (aucun état de nous-même, même le plus abouti, n’est fait pour être ce nous-même !); tout devenir (et une vie réelle en est un) est à horizon indéterminé, à sillage révolu et à définitive hésitation :

« tandis que les marées vont et viennent

dans le plaisir du mouvement

nous cheminons

vers ce qui s’échappe toujours

les jours noyés dans notre dos » (p.4)

Trois arguments viennent en images exemplaires. D’abord, l’amour qui fut ne passe pas, car deux êtres l’ont fait justement passer l’un dans l’autre (tu « ne peux effacer/ ces moments où l’on est hors de soi/ cette émotion et son sillage« , p.10), dans un secret confié à plus haut qu’eux :

« nous savons bien alors

que nous sommes plus que nos gestes

à croire qu’on pourrait

remonter le temps avec nos mains

puis le repos

après l’amour

si haut

si simple

nous sommes réconciliés » (p.6)     

Ensuite, le temps, disent les philosophes, est « le devenir passé du présent », et même le « revenir présent du passé » y baigne (et s’y noie héroïquement) : la réalité n’habite que là où elle change. Faisons, pour être réels, comme elle !

« pas de pause dans la durée

pas d’arrière cour au monde

on peut juste faire du commencement

pour pouvoir l’habiter » (p.12)

Enfin, que trouve et « sauverait » la nostalgie ? Du présent ranci, laissé pour compte; un présent en tout cas qui rêvait d’un autre avenir que notre piteux et cérémoniel retour à lui ! Il n’y a pas de maison inactuelle, l’absence n’est foyer que pour les absents :

« sur la table de nuit une bague oubliée

un anneau    un lien trop grand pour toi

et cette carte retournée à l’expéditeur

fausse adresse

y a-t-il donc un vrai lieu où habiter ?

insouciants les mots

avenir grand ouvert

devenus faux comme l’adresse

on connaît trop la fin de l’histoire » (p.8)

Laquelle a raison ? Mireille Fargier-Caruso opte, comme on voit, pour le défi tragique (les animaux vivent bien car ils ne savent que vivre, comme les choses ne savent qu’être; pour nous, bien sûr, nous savons que ce que nous croyons importer le plus est ce qui dure le moins) et elle parie sur ce qui doit ne pas durer :

« parier sur l’éphémère

du vif

au milieu de la grande patience des choses

restées là immobiles

comme si elles nous attendaient » (p.7) 

Danielle Fournier – qui n’espère, de toute façon, rien d’éternel – attendait, elle, au coeur d’une vie humaine, une possible complète réalisation du temps. De ceci, qui n’a pas eu lieu, elle ne peut faire son deuil. Comme poète, elle sentait (à tort ou à raison) le temps lui-même vivre – or tout être vivant est un précipité de temps (il contient encore, dans ses gènes, ce qui l’a permis; il permet toujours, dans son métabolisme, que persiste ce qu’il contient). « Ce pourrait être l’été » signifie alors peut-être : le temps pourrait, devrait, lui-même vivre. Une durée devrait jouir de son propre perfectionnement. Comme l’espace s’accomplit en maison d’un corps, le temps devrait pouvoir se devenir à lui-même réel … en maison d’une âme ? On comprend alors (et partage) l’espèce de désespoir policé, de polie inconsolabilité de sa déception :

« toujours, toujours les mots dessaisis d’une

histoire qui s’est délitée

entre les pages d’un livre vermoulu sur une

tablette crasseuse

d’une tour lézardée, d’un moulin décrépi

une femme enterrée au jardin

un amour ruiné  » (p.9)

Ce dialogue à la loyale entre deux superbes lyrismes – à propos, justement, de la légitimité même d’une existence lyrique ! – touche et éclaire.

Carolyne Cannella, Arabesques purpurines, éditions du Cygne, Collection Le chant du cygne, 2023 


 

Les poèmes de Arabesques purpurines m’évoquent des bulles irisées, porteuses d’un sibyllin message vers les mondes invisibles.

Carolyne Cannella nous emmène dans un prodigieux et mystique voyage hors de l’espace-temps, depuis la particule, miroir de tout l’univers, à la plus lointaine galaxie, du créé vers l’incréé.

« Car en toutes choses non encore apparues  / Tu déposes la frissonnante beauté du monde ».

Elle projette l’éveil de son être intérieur sur la nature jusqu’au moindre flocon de neige. Métaphores et oxymores fleurissent sur les chemins de sa méditation.

« J’escaladerai l’aube / vers les chutes ardentes » 

De temps à autre, son vécu dans le monde matériel transparait, bien celé, sous le voile de la pudeur et par le subterfuge de l’hypallage

« Aube lacérée / les éraflures de ta passion / rosée diamantine/ sur la peau des souvenirs enfuis »

Ces poèmes sont gorgés de lumière

« nuit aux éclats de citrine et de cornaline / déchirant l’horizon lapis-lazuli » ;

Ce recueil dans son ensemble m’évoque cette citation de Khalil Gibran : « Quand nous aurons atteint le cœur de la vie, nous verrons la beauté en toute chose ». Civilisations occidentale et orientale se mêlent en un bouquet chatoyant. Il se termine par un chiasme aux accents nostalgiques qui interpelle le lecteur, car la présence de l’auteure est bien toujours là, inscrite dans le miroir.

Un livre de chevet à déguster soir après soir pour illuminer nos ténèbres !