Arnaud DELCORTE, Une lumière incertaine. Roman. Préface de Joseph Ndwaniye, postface de Vincent Tholomé. Bruxelles, éd. M.E.O., 2023.  


Une lumière incertaine est le premier roman d’Arnaud Delcorte. Il raconte à la première personne le parcours d’un réfugié africain du début des années nonante à nos jours, de Kigali à Bruxelles.

C’est d’abord à Bruxelles qu’on découvre Olivier Tegera dans ses activités de subsistance au quotidien, survivant dans la marge, sans reconnaissance. Sa principale occupation consiste à trouver un lieu où dormir, quelque chose à manger, comment se laver et passer la journée dans une relative sécurité avec les étoiles du ciel comme uniques garantes de la permanence de choses. Quelqu’un qu’on ne prend pas en compte, qu’on ne voit pas, invisible des autochtones comme tenu à l’écart des Africains d’origine.

« Je ne les vois pas plus qu’ils ne me voient. Comme si nous évoluions dans des univers parallèles.»

Très vite, on suit à rebours son périple, les conditions de son départ, son voyage jusqu’en Belgique ; à pied, en camion, par train et par bateau, jusqu’en Belgique, via le Congo, l’Egypte, l’Algérie et la France.

Le récit est ponctué par des bribes de narration inspirées de vignettes d’une bande dessinée trouvée parmi les vieilleries déposées près d’une poubelle mais aussi par les épisodes de la légende de Rutegaminsi qui conte les aventures d’un jeune homme devant braver les obstacles mis sur la route menant à son aimée par le père de celui-ci.

Le récit est strié des éblouissements et obscurcissements, jusqu’à la perte de connaissance, des plongées dans le noir et des réveils brumeux d’Olivier Tegera. Entre songe et âpre réalité, on bascule « de la violence la plus extrême à la douceur la plus suave » [Vincent Tholomé].

Ces différents plans de narration font de ce roman un livre rare et allégorique sur le sujet de la migration autant que sur celui de l’homme confronté aux éléments pour trouver sa place sur la Terre, en bonne intelligence avec les forces qui le dépassent et son aspiration à satisfaire ses sens et combler son besoin d’amour.

Lors de la rencontre entre le sans-abri et le scientifique, ce dernier lui apprend que le cosmos « serait essentiellement constitué de matière noire, […] trame invisible mais massivement présente de l’univers » qui demeure inexplorée et énigmatique. On pense inévitablement à l’Homme Noir, le réfugié qu’on ne voit pas, mais aussi au visage d’autrui, du passant…

« C’est curieux comme on croit connaître les gens. Sans jamais vraiment les connaître. On capte leur visage, leur nom, la calligraphie bleutée des veines sur le dos de leurs mains ou plus rarement sur leurs tempes. Des cartes vues de pays lointains qu’on aimerait découvrir. Des mirages. Parfois je me dis qu’il n’y pas de connaissance possible… »



Un livre aussi ténébreux qu’éclairant qui questionne la nature humaine et le mystère de l’existence.

Nathalie Fréour (Dessins), Gilles Baudry (Poèmes), Cette enfance à venir, éditions L’enfance des arbres, 2023.

Nathalie Fréour, Gilles Baudry, Cette enfance à venir, éditions L’enfance des arbres, 2023.


Le poème de Landévennec. Tel m’apparaît le recueil Cette enfance à venir de Nathalie Fréour et de Gilles Baudry. C’est le souffle de ce lieu de retirement de l’esprit, l’abbaye finistérienne où vit le poète Gilles Baudry, lieu à la nudité somptueuse, qui s’offre dans ces pages et ces dessins. À qui croit au ciel et à qui, comme moi, n’y croit pas. 

29 poèmes, 28 dessins de Nathalie Fréour, dénuement et beauté du simple sont convoqués pour une communion avec l’essentiel. Gilles Baudry fait parler l’arbre, le feuillage, la sève, l’hortensia ou la dune et la grève en une brève notation qui dévoile la vibration d’un commencement. Chaque arbre, chaque infime fragment semble recréer le matin de la vie, accueillir « l’inaudible pulsation du monde ». Rien de figuratif, tout est intériorisé.  Et dans ce duo, autant artistique que spirituel avec la peintre Nathalie Fréour, passe un même élan :

« Voici le terme / où tout commence ».

L’enfance devient ainsi l’aventure d’un regard neuf sur le monde. Une nouvelle naissance comme la vie sait parfois en initier. Un horizon d’attente vers un futur suggéré par le titre paradoxal d’« enfance à venir ». C’est dire qu’il s’agit d’un moment d’être, venu d’un lieu qui serait une sorte de monastère intérieur, de solitude habitée. Habitée par des « yeux pleins d’oiseaux de passage » ou, en creux, par des « Villages-paysages /semblables à ces tableaux de maîtres » ou de la « rémanence / de marée à l’étale ».

Nous nous tenons dans l’amitié des voix convoquées par ces noms, Leopardi, Schubert, François Cheng. Quelques vers de François Cheng, notamment, accompagnent ce recueil et sont en parfaite résonnance : « Toujours l’arbre déploie ses branches / Toujours la pie vient y percher, / Toujours le temps joue à l’enfance ; / Pour faire durer le bref été. »

 En cette part de silence, en rupture avec notre usage ordinaire du monde, nous sommes le « Wanderer » du magnifique poème, « Tel un qui va / dans ses pensées/à haute voix/sur un sentier / au pied des arbres ». 

Et de cet autre poème autour de cette figure du Vagabond, de l’Errant :

« Chemin dissout

dans le brouillard

le Wanderer

profil perdu

va sans savoir

ce qui l’attend

la nuit sans voix

le beau tourment

le dénuement

sans autre éclat

que son effacement

                                                           Écrit en marchant, en hommage à Franz Schubert »

Cette longue rêverie lave ainsi notre regard saturé par les angoisses et les laideurs humaines. Il semble que l’on soit sur une autre planète, étrangement autre. Est-ce celle du poème « Portrait du vieux poète au grand coeur » ?

Pour sa part, Nathalie Fréour a travaillé sur papier noir Fabriano. Cela lui permet de réaliser ces dessins éclatants, en blanc sur noir. Effet saisissant : cette absence de couleurs produit une sorte de lumière surréelle. Entre l’éclat du jour et l’ombre de la nuit, en étroite communion avec les vers de Gilles Baudry. C’est en ce promenoir singulier que nous emmènent ces vers et ces dessins à haute teneur spirituelle. 

Béatrice Libert, Poèmes en quête de nuits douces, frontispice de l’auteur, Préface de Laurent Fourcaut, Châtelineau : Le Taillis Pré, 2023.


On a souvent disserté sur l’écart existant entre la littérature et la vie mais comme l’exprime Laurent Fourcaut dans sa brillante préface : « c’est là qu’intervient l’art, qui consiste en ce pari impossible : faire pénétrer un tant soit peu le réel dans le langage ». Pari réussi pour Béatrice Libert qui nous démontre magistralement au détour de chaque page, qu’une chose, un mot n’est pas ce qu’on dit qu’ils sont, qu’ils dépassent de loin les étiquettes verbales qu’on leur attribue.

M manie parfaitement plusieurs langues. Selon les saisons. M est amoureux du mimosa, du magnolia ou de la mimolette, ce qui n’est pas du tout pareil. Cela ne s’explique pas. C’est ainsi. Et ça le rend quelquefois aussi muet qu’une mandarine

Attentive à tout ce que la langue porte de musical en elle, l’auteur nous offre ici un foisonnement d’images riches, de vers audacieux qui déjouent nos perceptions communes, transgressent les valeurs établies et accélèrent la circulation des sens. On est ici en présence d’une poésie susceptible d’assumer la complexité irréductible du réel, d’engendrer une visibilité autre, de porter le monde sur un autre monde et de donner des ailes à une vie qui ne va pas de soi ; mieux, on est ici en présence d’une poésie à même de remettre en question le caractère définitif de la réalité, de bousculer nos habitudes de voir et de penser (« j’invente ce que je vois » / Marcel Havrenne) voire de révéler le fond caché de la vie. En bref, à travers ce recueil, Béatrice Libert rend le réel recomposé, bouscule le poids mort de l’institué et expérimente un langage qui nous permet d’entretenir de nouveaux rapports avec le réel soumis aux lois de l’organisation sociale et au joug de l’utilitaire. Poème en quête de nuits douces est un livre qui, non seulement, nous aide à développer le culte de l’émerveillement quotidien, mais démontre aussi que le poème est bien cet espace de liberté où la vie est sans cesse réinventée.

Tu me dirais le gris, le gris flanelle, le gris coton, celui qu’on plie comme un mouchoir, le gris sans pluie et sans chagrin, le gris vivant, le gris malin, fils de souris et d’Arlequin, tu me dirais le gris embusqué dans nos verts, sa pierre, sa taille, son ordonnance, sa lumineuse discrétion, sa page grisée d’émotions, tu me dirais la cendre de nos bénédictions, tu me dirais le gris intimement peuplé de nos hésitations.

© Pierre Schroven

Denis Emorine, Identités brisées, 5 sens éditions, Rue de la Cité 1 – 1204 Genève , Suisse, 2023.

Une chronique de Sonia Elvireanu

Denis Emorine, Identités brisées, 5 sens éditions, Rue de la Cité 1 – 1204 Genève , Suisse, 2023.


L’exil et l’identité sont des motifs récurrents dans l’œuvre de Denis Emorine,  en poésie, prose, théâtre. Ils reviennent dans ses deux romans, La mort en berne et Identités brisées, focalisés sur une errance sentimentale embrouillée qui entraîne le personnage principal, l’écrivain Dominique Valarcher, à se culpabiliser.

La trame narrative du premier roman se prolonge dans le deuxième : mari dévoué depuis longtemps à sa femme Laetitia qu’il aime, il tombe amoureux – sans le  révéler à la jeune fille -d’une étudiante hongroise, Nóra, qui fait un master sur son œuvre. Pour avoir le temps d’y réfléchir, il se réfugie dans la résidence secondaire de ses amis italiens, dans le sud de la France.

La structure romanesque tripartite, L’Exil, Fatalités, Fractures, annonce une fracturation existentielle. En effet, Dominique ressent la contradiction entre son côté latin et l’atavisme slave, russe, très éloigné, par les aïeuls de sa mère. Il semble partagé entre l’Ouest et l’Est, entre l’amour de sa femme et l’attraction exercée sur lui par tout ce qui vient de l’Est, la grande culture russe et la  femme slave aussi. À cela s’ajoute un secret de famille qui le bouleverse depuis son enfance : le premier mari de sa mère, un juif polonais, mort très jeune pendant la guerre dans un camp d’extermination. C’est pourquoi l’une de ses obsessions est la mort. On comprend ainsi son déchirement entre l’amour de sa femme à l’Ouest et le souffle de la mort qui le hante, de l’Est.

L’ amour  pour la jeune hongroise Nóra le trouble à tel point qu’il prend la fuite, disparaît de chez lui sans aucune explication pour sa femme Laetitia, qui connaît son côté slave déconcertant. Elle l’aime follement, sa disparition la met en proie à une souffrance affreuse. Elle ne connaît pas les raisons de sa fuite, se culpabilise et comprend qu’elle ne pourrait pas vivre sans lui. Pianiste,  ayant renoncé à une carrière d’artiste, elle ne joue que pour son mari, dans l’ intimité, disposée à  satisfaire ses fantasmes par amour.

La jeune étudiante Nóra l’aime aussi et s’inquiète de ne pas avoir de ses nouvelles, car elle veut venir en France, le rencontrer, présenter une communication sur son œuvre lors d’une conférence internationale.

Exilé par sa volonté, Dominique coupe toute communication avec les deux femmes, rendu à la solitude, en proie à la souffrance et à ses cauchemars. Il comprend qu’il n’est pas un séducteur, qu’il aime sa femme  et qu’il ne pourrait longtemps se passer d’elle et la faire souffrir. Déchiré entre plusieurs identités et entre deux amours, le personnage ne sait pas comment s’en tirer. Si la question amoureuse sera résolue à la fin, celle de l’identité brisée restera toute la vie comme une blessure que ni thérapie, ni amour ne guérissent. Il y a toujours un conflit entre l’identité première, héritée de sa famille, et l’identité acquise par l’écrivain dans sa vie, entre identité et altérité. 

Le romancier organise son récit selon la technique du contrepoint, avec un narrateur hétérodiégétique qui suit les troubles des trois personnages alternant les plans. Il dévoile ainsi la psychologie féminine et masculine, celle de l’écrivain piégé entre deux femmes et sa création en cours de traduction en italien. Son isolement est brisé par l’intervention de son éditeur. Il renonce alors au mutisme, reprend le contact téléphonique avec sa femme, lui déclarant son amour, la rassurant de son retour, mais sans renoncer à rencontrer Nóra à Nice, lors de sa conférence, à passer quelques jours avec elle.

Au premier plan du récit est Dominique, ses cauchemars terribles dûs à la hantise de la mort, de la guerre avec ses horreurs et la souffrance de sa mère, auxquels se mêle le complexe oedipien, l’amour obsessif pour sa mère. Aucune thérapie ne parvient à l’en délivrer, seul l’amour pour sa femme à le faire oublier parfois.

Le roman s’achève par un poème d’amour adressé par Dominique à sa femme, ce qui suggère la manière dont l’écrivain résout son conflit intérieur.

Identités brisées est un roman agréable à la lecture, témoignant des obsessions de son auteur que l’on découvre par des motifs récurrents dans toute son œuvre.

©Sonia Elvireanu

EDGAR MORIN, OPINIÂTRE PENSEUR DE LA PAIX.

EDGAR MORIN, OPINIÂTRE PENSEUR DE LA PAIX.

PAR MUSTAPHA SAHA.

Paris. Mardi, 24 janvier 2023. Edgar Morin n’a pas de leçons à recevoir en matière de résistance. Il a combattu le nazisme les armes à la main. S’il dénonce aujourd’hui toutes les guerres, c‘est parce qu’il mesure, à travers sa propre expérience, ce que les volontés sanguinaires coûtent à l’humanité.

« J’ai écrit ce texte pour que ces leçons de quatre-vingt années d’histoire puissent nous servir à affronter le présent en toute lucidité, comprendre l’urgence de travailler à la paix, et éviter la tragédie d’une nouvelle guerre mondiale ».

Edgar Morin rappelle les engrenages fatidiques, les centaines de milliers de morts dans les villes allemandes provoquées par les représailles des alliés au bombardement par les nazis de la ville de Rotterdam. Lors du débarquement en Normandie, soixante pour cent des morts civiles sont causées par les libérateurs. Se révèlent les crimes systématiques, commis au nom de la civilisation. Il n’y a pas de guerre du bien. La guerre est le mal absolu. Un mal banalisé, escamoté, renié, soustrait à la connaissance historique, pour ne laisser transparaître que les actes d’héroïsme. Ainsi fonctionne la paix blanche occidentale noyant ses génocides, ses ethnocides dans des proclamations triomphatrices. L’impunité en temps de guerre justifie toutes les monstruosités. Qu’on relise La Paix blanche. Introduction à l’ethnocide de Robert Jaulin, éditions du Seuil, 1970. S’évoque l’hystérie de guerre de la Première Guerre mondiale criminalisant aveuglément  non seulement les armées ennemies, mais des peuples entiers. La propagande de guerre est une fabrique hallucinante de mensonges.

« Toute guerre, de par sa nature, de par l’hystérie qu’entretiennent gouvernants et médias, de par la propagande unilatérale et  mensongère, comporte en elle une criminalité qui déborde l’action strictement militaire ».

La désinformation perverse et venimeuse s’attaque à la culture, bannit des auteurs, détruit des œuvres appartenant au patrimoine de l’humanité.

Les temps des idéologues, des pamphlétaires, des sophistes doués d’une plume intempestive, d’une diatribe séductive, sont révolus. Les critiques technocratisés s’attaquent sans vergogne non pas aux idées mais aux personnes. Un polémiste pitoyable avoue sur une radio de grande audience ne pas avoir lu le livre qu’il doit commenter. Il étrille, faute de mieux, l’auteur. La liberté d’expression se dévalorise. Le droit de réponse se méprise. Edgar Morin m’écrit le 23 janvier 2023 : « Il faudrait que la radio Europe 1 me donne la parole. J’en doute. C’est exactement ce genre de dénigrement que dénonce mon livre consacré non seulement aux maux physiques mais aux maux intellectuels que provoquent  les guerres ». Les occidentaux attisent les braises sans brûler leurs chemises. « Ils encouragent la guerre qu’ils veulent à tout prix éviter chez eux ». 

Je viens de relire, par curieuse synchronicité, le Projet de paix perpétuel d’Emmanuel Kant, 1795. J’ai côtoyé les politiques au cœur du réacteur étatique. Ils n’écoutent pas les sociologues, encore moins les philosophes. Les notes au président se terminent en général par trois recommandations. Neuf fois sur dix, il choisit la quatrième. Les politiques ne lisent pas les écrits d’Emmanuel Kant. Ils ignorent le Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe de l’abbé Saint-Pierre, 1713.

Edgar Morin, comme l’abbé Saint-Pierre (1858 – 1743), comme Emmanuel Kant (1724 – 1804), préconise inlassablement  la cessation définitive de la guerre, l’avènement d’un cosmopolitisme pacifique. La conception d’une paix perpétuelle invente au siècle des lumières un mode de pensée inédit qu’ignorent cyniquement les bellicistes contemporains.  La paix ne désigne plus un état transitoire entre deux guerres, ordonné par l’absence de motivations immédiates de faire la guerre, mais une nécessité vitale. Les vertus guerrières sont valorisées depuis l’antiquité. Ce n’est qu’au dix-huitième siècle que leurs tares morales se dévoilent. Pour désirer la paix, il faut définir la guerre.

« On voit à la fois cinq ou six puissances belligérantes, tantôt trois contre trois, tantôt deux contre quatre, tantôt une contre cinq, se détestant toutes également les unes les autres, s’unissant et s’attaquant tour à tour, toutes d’accord en un seul point, celui de faire tout le mal possible. Le merveilleux de cette entreprise infernale, c’est que chaque chef des meurtriers fait bénir ses drapeaux et invoque Dieu solennellement avant d’aller exterminer son prochain. Si un chef n’a eu que le bonheur de faire égorger deux ou trois mille hommes, il n’en remercie point Dieu, mais lorsqu’il y en a eu environ dix mille d’exterminés par le feu et par le fer, et que, pour comble de grâce, quelque ville a été détruite de fond en comble, alors on chante à quatre parties une chanson assez longue, composée dans une langue inconnue à tous ceux qui ont combattu, et de plus toute farcie de barbarismes » (Voltaire, Dictionnaire philosophique, Londres, 1764).

Le cosmopolitisme de l’abbé de Saint-Pierre prévoit une paix définitive en deçà et au-delà d’une union européenne de dix-huit pays chrétiens, une paix des braves y compris avec l’Empire Ottoman et les Etats musulmans.

« Dans le dessein de rendre la paix inaltérable, l’union européenne fera, s’il est possible, avec les souverains mahométans, ses voisins, des traités de ligue offensive et défensive pour maintenir chacun en paix dans les bornes de son territoire, en prenant d’eux et en leur donnant toutes les sûretés possibles réciproques ».

Le renoncement définitif à la force armée pour la résolution des conflits est recommandé. La question de la paix perpétuelle revient dans les discussions des académies grâce à la publication en 1761 par Jean-Jacques Rousseau de l’Extrait du Projet de Paix de Monsieur l’abbé de Saint-Pierre et du Jugement sur la paix perpétuelle. En 1766, l’Académie française, sous l’influence du Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe de l’abbé de Saint-Pierre, soumet à un concours cette thématique plus actuelle que jamais : « Exposer les avantages de la paix, inspirer de l’horreur pour les ravages de la guerre, inviter toutes les nations à se réunir pour assurer la tranquillité générale ». 

Edgar Morin pense, écrit, parle en philosophe, au-delà des contingences politiques  et des pressions idéologiques, des obstinations partisanes et des passions courtisanes.

« On ne doit pas s’attendre à ce que des rois se mettent à philosopher ou que des philosophes deviennent rois. Ce n’est pas non plus désirable parce que détenir le pouvoir corrompt inévitablement le libre arbitre de la raison. Mais que des rois, ou des peuples rois, qui se gouvernent eux-mêmes d’après des lois d’égalité, ne permettent pas que la classe des philosophes disparaisse ou devienne muette, et les laissent au contraire s’exprimer librement, voilà qui est indispensable aux uns comme aux autres pour apporter de la lumière à leurs affaires, et pare que cette classe de philosophes, du fait de son caractère même, est incapable d’ourdir des conspirations, elle ne peut être suspectée de propagande » (Emmanuel Kant, Projet de paix perpétuelle, 1895, traduction française Librairie philosophique Joseph Vrin, 1975).

Le livre De guerre en guerre d’Edgar Morin s’inscrit, par conséquent, dans une vieille tradition philosophique, soucieuse de la préservation de l’espèce humaine, ouverte sur un devenir non encore réalisé.

©Mustapha Saha

Sociologue, poète, artiste peintre

Bio express. Mustapha Saha,  sociologue, poète, artiste peintre,  cofondateur du Mouvement du 22 Mars et figure historique de Mai 68. Sociologue-conseiller au Palais de l’Elysée sous la présidence de François Hollande. Livres récents : « Haïm Zafrani. Penseur de la diversité » (éditions Hémisphères/éditions Maisonneuve & Larose, Paris, 2020), « Le Calligraphe des sables », (éditions Orion, Casablanca, 2021).

* Edgar Morin, De Guerre en guerre. De 1940 à l’Ukraine. Editions de l’Aube, 2023.